Archives mensuelles : avril 2008

Concomitance

     En même temps que la plus célèbre des fleurs porte-bonheur que trouve-t-on dans le sous-bois ? Quels sons emplissent la futaie ? Sous quels cieux ?

giboulées annoncées 

d’encre et d’émeraude, grêle en vue…

éclaircies

… »si tu te fais nuage, nuage blanc, je me ferai étoile… »

Voilà bien des questions qui connaissent des centaines de réponses possibles. Un tri sévère s’impose, celui que le hasard des rencontres propose au marcheur du jour.

clochettes du muguet

muguet sur un gobelet ciselé à Verdun

gros plan d’une fleur stylisée de muguet ciselé par un Poilu à Verdun sur un gobelet

     Ce muguet, ‘lis de la vallée’ est un puissant cardiotonique utilisé dès le XVIe s. dans la pharmacopée mais peu employé de fait car trop dangereux. A ses côtés commence à fleurir l’aspérule, qualifiée avec raison ‘odorante’ (Asperula odorata) mais qui exhale surtout un parfum de coumarine quand elle se déssèche. Les Alsaciens fabriquent avec ces fleurs le ‘Maitrank’ ou vin de mai.

aspérule odorante

fleurs d'aspérule

     Sur le bord du chemin, nonchalamment, de noir et de violacé vêtus, tout en rondeur se positionnent des chrysomèles noires en vue du maintien et peut-être même de l’accroissement de l’espèce. Ce sont des timarques (Timarcha tenebricosa)ou ‘crache-sang’ parfois abondants à proximité des gisements de gaillets dont leurs larves raffolent. Dérangés ils laissent sourdre de leurs mandibules quelques gouttes rouge-orangé clair, d’où leur appellation.

timarque crache-sang

     Dans la nuit le rossignol plaçait bien haut sa ritournelle mélodieuse ; au matin la linotte qualifiée de même commence à transporter des brins d’herbe pour construire n’importe où de multiples nids tandis que la fauvette à tête noire s’égosille. Concert qui aurait fait plaisir à Olivier Messiaen et qui sans doute réjouit les deux imitateurs d’oiseaux de la baie de Somme qui excellent désormais dans cet art et que M. J.-Fr. Zygel invite dans sa « boîte-à-musique » régulièrement.

     Les oreilles et les yeux emplis des plaisirs de mai sans doute allez-vous pouvoir attendre ma prochaine note pour suivre encore ce chemin buissonnier en compagnie des hôtes des clochettes du joli muguet ?

Bien roulées !

     Tandis que dans la grotte, drapée de ses ailes enroulées du manteau de la nuit, rêve la pipistrelle…

pipistrelle endormie

     Au-dehors voyez ces herbes comme roulées en un cylindre, presque une sphère de 7 cm de long et 6 cm de diamètre suspendue entre les branches griffues des épines noires au pied du talus pierreux. Une entrée -à peine plus d’un centimètre de diamètre, permet à l’architecte et constructeur d’aller et venir. L’occupant a pour nom muscardin (Muscardinus avellanarius L.), est de moeurs nocturnes et de grande discrétion. Sa famille est celle des gliridés, tout comme le loir et le lérot, il en a hérité une queue touffue, vous savez bien qu’on ne choisit pas son physique. Je ne l’ai vu qu’une seule fois au cours de mes balades naturalistes.

nid du muscardin

     Bien roulées encore ces curieuses frondes de fougère scolopendre (Scolopendra scolopendra L.). Les plus délurées évoquent des najas encapuchonnés dodelinant du chef au son du flûtiau.

jeunes frondes de scolopendre

     Les plus timides, faisant coeur, font penser aux crosses ornées médiévales des évêques et des abbés, aussi bien processionnent-elles tout au long du revers humide de la falaise tertiaire où les rayons du couchant les revêtent d’un placage argenté soyeux.

frondes de scolopendre

     J’attendrais bien là leur lent déroulement avec l’impatience du voyeur qui, transporté dans ses rêves illumine ses nuits d’une vision de filles bien roulées, sauvageonnes apprivoisées qu’a si bien fait surgir de ses toiles, dans la luxuriance d’une végétation tropicale chauffant la scène, le peintre Anders Zorn, comme ci-dessous dans une toile nommée ‘Hindar‘ :

peinture de A. Zorn

huile sur toile, in Sotheby’s Preview, 1998, p. 83

     A mon réveil la linotte mélodieuse égrène les notes pointées d’une roulade de symphonie pastorale qui s’égouttent depuis la jeune frondaison.

couple de linottes mélodieuse

     Pas de doute le printemps est bien là, se déroulant en majesté. Cafardeux s’abstenir d’y voir, enjoués promeneurs claironnez donc cette renaissance avec les cuivres les plus sonnants !

16 avril 1917, l’heure H

Il n’est pas anodin d’habiter un champ de bataille, chaque pas vous menant droit dans la mémoire du lieu. Ainsi en est-il quelque part entre le carrefour de l’Ange gardien et Craonne, entre Ailette et Aisne, vers Soissons, vers Laon, sur le Chemin des Dames.

Ravins du Mourson

Musée de la Caverne du Dragon

Un jour vous trouvez un paquet de cartouches, l’autre un fragment d’obus ou de douille.

paquet de huit cartouches françaises      douille éclatée d\\\\\'un 75

En cet avril 2008 souvenons-nous du 16 avril 1917, dans le matin glacial quand des milliers d’hommes sautèrent le parapet des tranchées vers ce qui devait être une victoire, vers ce qui fut leur destin. Des milliers n’en revinrent pas.

ordre d\\\\\'attaque du 16 avril 1917

montre 1914-1918

Beaucoup auraient voulu la paix, beaucoup la trouvèrent dans la mort.

marque à la fumée : Vive la paix

Quelques jours auparavant, le 5 avril 1917 à Paissy l’aumônier Pierre Teilhard de Chardin avait dit la messe dans l’une des nombreuses ‘creutes’ du village en grande partie détruit, grotte qui servait alors d’école et de chapelle.

« Demain, je pense dire ma messe près d’ici dans une caverne-chapelle bien entretenue. Il y a ici plusieurs aumôniers : un entre autres est typique et touchant : un vieux missionnaire, à longue barbe blanche, à bonne figure paternelle, qui s’appuie sur un bâton de 2 mètres de long, aussi patriarcal que sa personne. »

     Pierre Teilhard de Chardin, Genèse d’une pensée, Lettres (1914-1919), Grasset, 1961.

une grotte école et chapelle à Paissy 

     Plus de documentation sur Teilhard de Chardin et le Chemin des Dames dans mon article publié dans le bulletin de la Société des Amis de Pierre Teilhard de Chardin ici :

http://www.teilhard.org/panier/P/site/ACTIVITES/Pierre-Teilhard-de-Chardin-et-le-Chemin.pdf

     Dans la nuit du 16 avril 2008 lors d’une cérémonie simple et émouvante 2000 bougies furent allumées au pied de chaque tombe du cimétière militaire de Craonnelle et des chants basques résonnèrent dans les collines :

cimetière militaire de Craonnelle

tombes de Craonnelle

chorale basque

Printemps vert et rouges touches

     Cette fois on y est, le vert éclate, renforcé par les pluies continues. Cliché normal que je me garde de décrier : le printemps est d’abord vert. Vert des mousses, vert des pousses, pas de doute. Le vieux mur détruit par la guerre, les rosettes d’Orchis purpurea, les jeunes feuilles du pied-de-veau salies de taches noirâtres et jusqu’au pissenlit qui attend de jaunir ses capitules encore enfouis.

            

mur moussu en ruine

        abri pour mustélidés

rosette d\\\\'orchis purpurea

     Oui vous êtes dans le vrai tout est vert en quantité de surfaces colorées à disposition sous nos yeux. Secondairement vous allez bien trouver du jaune, celui des giroflées par exemple, ou encore celui des onagres et forcément celui des forsythias introduits en grand nombre dans notre flore, à les croire indigènes comme tant d’espèces rapportées l’espace de trois ou quatre siècles.

  

fleurs de giroflée

   

fleurs d\\\\\'onagre

Et même le soleil s’en allant dormir dore le calcaire des creutes de ses feuilles carrées d’or battu que le doreur à la feuille vient de poser, le geste habile abrité derrière un coussinet en vessie de porc, car tel est le printemps du monde d’avril renaissant :

plaques d'or sur paroi calcaire du soir d'avril

coussin de doreur

coussin à dorer et feuille d’or utilisés par mon grand-père dans les Années Trente

     Parfois certes un violet d’aubriette, un bleu violacé de violette contraste en complémentarité chromatique avec tout cet or. Mais ce n’est pas là que je souhaite vous entraîner mais bien vers la complémentaire du vert.

     En effet, à y regarder de plus près voyez comme rougissent à partir de l’oeil les folioles de rosiers, comme flamboient les tisons ardents des pivoines surgissant de terre :

pousses rouges du rosier

pivoines sortant

     Ces touches rouges ici et là tranchent vivement sur l’océan de vert qui désormais gronde dans la ramure, s’essouffle sur les rochers moussus tandis que les nuages floconneux courent partout dans les cieux. Le groseiller égoutte ses grappes florales : pas de doute le printemps est là.

fleurs du groseiller à fleurs