Archives mensuelles : juin 2008

Solstice

     En nos creutes bien souvent, intéressé, le soleil pérégrine. Avec la faconde des puissants il mégote, espérant trouver le gîte et le couvert. Plusieurs fois je l’ai surpris tel un rôdeur, passant de l’ombre, s’excusant à peine une fois la lumière faite sur ses véritables intentions : dormir à l’oeil mais pas à la belle étoile. Un jour il est entré par effraction dans la chambre :

soleil au travers du volet roulant

un autre, franchissant le portail grand ouvert, ce qui lui permit d’explorer chaque cavité :

couchant automnal

porte

roche ensoleillée

     En chemin, inquisiteur, il demande l’heure à l’horloge de Yannick, non remontée ce jour-là, et quelque peu déconfit de la farce,

horloge

 

s’en inquiète auprès de la Piéride du chou qui, flattée du peu mais honorée, lui répond négligemment d’un signe de tête, cinq heures moins deux :

horloge de la piéride du chou

     dubitatif il questionne l’escargot qui se languit de la fraîcheur vespérale et lui rétorque : « -six heures et quart ! »

horloge d'escargot

 

     Enfin, incommodé par tant d’irrévérence, s’en est allé sonner à d’autres portes. Curieux il s’attarde un long moment dans l’axe de l’entrée de la vieille carrière -est-ce un hasard ?

entrée de la carrière

     éclabousse un oeil dedans, histoire de marquer son territoire

gouttes de soleil dans le vestibule de la carrière

     Il est déjà 21 heures (heure de Paris) lorsque reprenant sa course de char solaire, blindé qu’il est des réactions des créatures terrestres, il franchit le ravin du Mourson qu’il éclaire parcimonieusement, sans dérangement

ravin du Mourson, solstice d'été

avant de le saluer, majestueusement de ses rayons du 21 juin, à 21 h 40, heure de ce royal coucher paissois du solstice d’été.

21 juin 2008 solstice et couchant

(aucun montage, la diffraction des rayons sur la lentille de l’objectif a produit cet effet)

     Toujours aussi à l’aise, fier du prestige millénaire que son aura clame au monde, il se couche dans de beaux draps, assuré d’un réveil royal. La cour applaudit, un héraut d’or vêtu lit quelques lignes d’au-revoir :

     « J’ai beaucoup aimé ce monde qui est si dur et les horreurs de la vie. Je n’ai jamais pensé, comme Cioran, que le mieux, pour un homme, était de ne pas être né. J’étais content d’être né et d’avoir vu des arbres, des chats, la mer, le soleil qui n’en finit pas de se coucher le soir pour se relever le matin, les étoiles et la lune dans le ciel de la nuit, des coccinelles sur les feuilles blanches où je racontais Gabriel et de grandes catastrophes. »

Jean d’Ormesson, Le rapport Gabriel. Gallimard, 1999, p.256

et tire le rideau sur cette royale journée, découvrant ainsi le char d’Apollon auquel déjà le Grand Roi avait naguère songé, abandonnant momentanément à Morphée les rênes du pouvoir :

Werner, Louis XIV sur le char d'Apollon

Werner, Louis XIV sur le char d’Apollon

     Chers lectrices et lecteurs le rideau sera également tiré sur ce blog pendant la période estivale et s’ouvrira de nouveau en septembre prochain. Cependant quelques rappels offriront peut-être une scène ou une autre. Bonnes vacances et bel été à tous !  

Circonvolutions

     Ces mots étranges qui invitent à parler autour, en circonlocution donc, conviennent assez à l’esprit de ce blog apparemment sans queue ni tête qui comme l’abeille butine ici et là. Peut-être après tout l’ordinaire fonctionnement cérébral qui à partir de sensations multiples organise tant bien que mal une pelote parfois bien ficelée. Ainsi a procédé l’antique apothicaire fort de la théorie des signatures, ainsi l’écrivain sculpte  des images dans le corps des phrases.

     Pas si étonnant en la circonstance qu’après l’abondance d’eau qui permît l’apparition de nombreuses trémelles et autres champignons apparentés me soit venue au cerveau circonvolutionné comme on sait, l’image non de la noix, mais une autre plus étonnante. D’abord la trémelle.

Tremella mesenterica

     Cette trémelle mésentérique (Tremella mesenterica Retz) est bien plaisante à voir sinon à toucher. Couleur plus ou moins orangée, toucher gélatineux et tremblant. Apparaît sur bois de feuillus, mort ou non, aux périodes fraîches et humides. D’une famille proche, celle des Auriculariaceae, on rencontre parfois, aux mêmes périodes, mais sur du bois mort et la plupart du temps du bois de sureau, lAuricularia auricula-judae Wettstein ou Oreille de Judas. Par grande pluie elle accroche ses oreilles plus ou moins translucides, gélatineuses violacées-ocrées sur le bois nu qu’elle envahit en quelques heures alors que la sécheresse la recroqueville au point de la rendre quasiment invisible. Séchée et réduite en poudre elle rivalise tout à fait avec sa cousine asiatique dans la préparation des sauces auxquelles elle donne texture.

oreille de Judas

     Mais c’est bien vers la trémelle que ma pensée s’est orientée ce dimanche 15 juin 2008 à Reims. Car je l’avoue maintenant l’idée associée est partie de là et non de l’inverse, elle a pris naissance d’abord à cause de la couleur et ensuite de la forme. Ce purent être des voix -nous Rémois fêtions alors Jeanne d’Arc- et donc un renvoi inattendu vers les oreilles de Judas (sa traîtrise vaut bien celle de Cauchon) était dans l’ordre des choses, mais non ce furent des formes virevoltantes et des couleurs vives et chatoyantes qui firent surgir la trémelle en image de fond d’écran dans ma mémoire. Je vous les livre.

robes de danse

danses folkloriques du Vénézuela

     Par beau temps elles colonisent le macadam en groupes compacts. Les circonvolutions dessous la taille présentent des marges ourlées pourprées sur fond translucide orangé. La pluie, qu’elles craignent, les rend d’humeur maussade. Leur toucher est … non gélatineux, non tremblant ?

Ne m’en veuillez pas de ce commentaire imparfait : c’est la première description de l’espèce et rédigée en français elle ne sera pas recevable. Et sans elles pourtant, sans l’attrait du mouvement et des couleurs mon esprit n’aurait pas vagabondé vers la trémelle. C’est pourquoi lorsque j’ai l’air songeur et que ma femme, faute de réponse me dit : « à quoi penses-tu ? », je n’ai pas toujours la possibilité de donner une explication logique au cours de ma pensée. Peut-être ai-je des circonvolutions cérébrales contournées ? Ayez s.v.p. l’amabilité d’y songer dans la suite de la lecture de ce blog.

    Château de Montmirail, 19 juin 1940, Ernst Jünger songe :

     « …Des vitres à travers lesquelles je contemple cette image, celle du milieu a éclaté de telle façon que le morceau resté dans le mastic reproduit exactement en silhouette la tête de la reine Victoria. Sa bouche un peu hautaine est figurée par une délicate fêlure du verre. »

Ernst Jünger, Jardins et routes, Plon, 1942.

 

Sexe et graphisme

     Entre pré et bois l’idée m’est venue. La chaleur d’été ? Non, la vue d’un couple enlacé. Pas n’importe lequel certes mais une paire de limaces accouplée en une curieuse ronde immobile, un graphisme d’agence de com. On connaît leurs moeurs, un jour mâle, un jour femelle, en tout cas pas les deux à la fois. Ce jour des mâles échangeaient leurs spermatophores qu’ils stockent jusqu’à ce que devenus femelles ils puissent ainsi féconder leurs oeufs à pondre dans un minuscule terrier bien au frais. Notre espèce commune a ces habitudes que vous avez tous vues ou entr’aperçues sans être certains d’y voir bien clair dans l’expression de ces corps flasques et humides agglutinés.

limaces accouplées

     Si la limace luisante vous fait lever le coeur je vous propose une figure plus cordiale. Pas tout à fait d’accouplement car je n’ai pas d’image de bonne qualité mais de ponte en couple. La scène vous l’avez vue, justement en croyant peut-être faussement deviner un accouplement. En effet le mâle des ‘demoiselles, agrions et autres petites nymphes à corps de feu’ tient par ses pinces abdominales la femelle qu’il déplace ainsi de feuilles en feuilles sur la surface de l’étang et cette dernière dépose ses oeufs généralement sous la feuille qui touche l’eau ou le long de la tige sous l’eau. Romantique non ? Et superbement graphique :

libellules en ponte

     Pyrrhosoma nymphula ou ‘petite nymphe à corps de feu’ que vous pouvez également retrouver sur un autre de mes sites ici = http://jpbrx.club.fr/juin.htm

     Et plus loin, plein soleil et forte chaleur voici, je vous l’offre en solde, le dernier costume ‘in’ que la carotte sauvage exhibe avec superbe, noeud pap compris. Oh, punaises ! (pour de vrai) disent les intéressés qui ajoutent rouges de honte et rayés d’inutile crainte : vus, mais pas pris ! (car les oiseaux se méfient de cet éclat coloré qui annonce mauvaise saveur en bec)

accouplement de punaises

Graphosoma italicum ou scutellère rayée

     Les papillons aussi, en position d’accouplement, engendrent souvent une forme inattendue, bien avant leur progéniture. Tous ces graphismes d’instants, nouveaux à l’oeil font que la nature est une perpétuelle invention, au sens où il nous appartient de découvrir et de décrire ces phénomènes. Les plus grands observateurs et écrivains l’ont fait. J’ai déjà cité ici Fabre et ce jour je retiens Maurice Genevoix, précurseur d’un certain écologisme non radical.

          

accouplement de papillons nocturnes

       

papillons accouplés

  

     « ….deux bombyx de l’ailante accouplés, opposés, ne se touchant que par la pointe de l’abdomen, mais chacun étalant ses ailes en un demi-cercle parfait, les bords inférieurs de ces ailes rapprochant leurs franges frémissantes et faisant surgir à mes yeux une créature inconnue, double et une, admirable, un cercle fauve, vivant, d’une perfection inoubliable. »       Maurice Genevoix, Bestiaire sans oubli, Plon, 1971, p.156

     Je vais en rester là du thème sexe et graphisme dans la nature, objet d’énumération presque infinie. Toutefois me direz-vous, et l’homme ? Bien. Je vous laisse choisir le graphe le plus adapté à vos fantasmes, à vos besoins. Vais-je de ce pas vers l’érotisme ? Sans doute. Modérément et par idée graphique de rapprochement évocateur, le propre de l’érotisme en somme. Car dans le sous-bois une odeur pestilentielle chagrine mon nez, ne serai-je pas en présence d’une charogne sans la découvrir encore ? Que nenni mais d’un impudent, d’un fatigué, et ça arrive, de la panne manifeste. Quoi, allez-vous dire, vous osez dévoiler ici sur ce blog d’ordinaire propret et bien tenu la luxure et j’en passe ? Phallus impudicus cachez ce signe que je ne saurais voir, même en cet état….

phallus impudicus 

     Quitte à poursuivre sur ce chemin autant vous dire que je préfère m’adresser aux peintres et autres artistes pour clore cette notule sexy. Picasso m’est venu en tête, après la limace. Le voici dans un « couple« , brossé à l’huile en 1969 sur une toile de 162 x 130 cm que je subtilise à « Picasso laureatus » de Klaus Gallwitz, ed. La bibliothèque des arts, Paris et Lausanne, 1971, N°312 p.197.

Couple par Picasso, 1969

     ou encore cette encre suméi sur papier peinte par Robert Guinan en 1963, ‘effigies of Adonis and Aphrodite’ publiée par le Cercle d’Art par Agnès de Maistre en 1991 dans Guinan

Robert Guinan, encre sur papier

     Enfin, parmi quantité d’artistes présents sur la toile j’ai flashé pour Marie-Lydie Joffre, ses peintures et encres qui par suggestion laissent place aux rêves :

encre sur pierre de Marie-Lydie Joffre M.-L. Joffre, encre sur pierre

site de M.-L. Joffre  (cf.blogroll) et http://www.marielydiejoffre.com/

Paissy, ses cavernes et son philosophe.

Le lien est connu entre philo et caverne. Beaucoup moins celui tissé entre Alain (Emile Chartier 1868-1951) et le village troglodyte de Paissy qui apparaît souvent sur ce blog, au moins en toile de fond, en habitat pour la faune et la flore.

En dépit d’une pluie tenace qui semble-t-il aurait réjoui le philosophe selon ce qu’il écrit dans l’un de ses Propos, un après-midi culturel célébrait ici ce samedi 31 mai 2008 le centenaire de l’achat d’une maison le 30 mai 1908 en ce village par Alain et sa soeur Louise.

Placée sous le patronage de M. le Président du Conseil Général de l’Aisne, Yves Daudigny, une cérémonie eut lieu avec dévoilement d’une plaque commémorative sur la maison appartenant aujourd’hui à M. et Mme François Cureau

discours de Mme C. Guimond

photographie M. F.-M. Legoeuil

pose d'une palque sur la maison du philosophe Alain

M. Cureau, M. F. Béroudiaux maire de Paissy, Mme C. Guimond, Directrice du Musée Alain et de Mortagne-au-Perche, M. le P. Y. Daudigny

aquarelle d'Alain et sa maison vers 1908

Aquarelle d’Alain sur Paissy ; Alain, sa mère Juliette et sa soeur Louise

plaque apposée sur la maison d’Alain à Paissy, par les propriétaires en 2008

L’Association des Amis d’Alain et de Mortagne a prété une exposition installée en mairie et ouverte ces deux jours,

exposition sur Alain

exposition relatant la vie et l’oeuvre d’Alain

     M. Pierre Zachary, éditeur scientifique de l’intégrale des Propos d’Alain a prononcé une conférence sur Alain dans la Première Guerre Mondiale (août 1914-octobre 1917)

conférence de M. P. Zachary

     Quant à moi j’ai tenté, entre les gouttes et ne pouvant appuyer mon propos sur l’aspect du paysage comme j’avais prévu de procéder, d’évoquer sous l’abri rocheux à la fois l’histoire de Paissy, ses liens avec l’environnement et l’attachement que lui portaient Alain et ses amis. Entre géologie et habitat troglodyte défilèrent trop rapidement Teilhard, Apollinaire, Despujols, Owen et quelques autres soldats de passage à Paissy ou sur le Chemin des Dames.

commentaires sous la roche

commentaire de Jean-Pierre Boureux

photographies M. F.-M. Legoeuil

Terminons cette note avec Alain ou ses amis :

     « …fait déjà 3 aquarelles. Beau temps. Pas une goutte de pluie. Rayon de soleil un peu chaque jour. Musique. Joie de la vieille amie. Tout cela est bien. … »

Lettre à Marie-Monique Morre-Lambelin, Paissy, 3 novembre 1907

     « Ma Chérie, j’étais hier un vrai bûcheron. J’ai émondé les sureaux immenses qui finissaient par être galeux ; je les ai mis à bois neuf sur les têtes, comme on fait pour les ormeaux ; et tu penses après cela si j’étais sale et suant ; un grand lavage du linge blanc et une bonne pipe m’ont mis dans un état d’heureuse rêverie, où je dormais à moitié… »   [22 septembre 1932, Paissy]

     « Ma Chérie, je t’écris de Paissy, dans ce même fauteuil, devant cette même vallée. Je chante les poèmes qui sont nés ici. Je pense au grand horizon, à la trouée de Soissons pleine de brume, à la lune de Ciry. Y a-t-il changement ? Oui, car ce matin à l’épaule la brûlure ou zona qui ne m’était pas connue en ce temps-là !… » [24 juillet 1933, Paissy]

     Florence Halévy, femme d’Elie, amis d’Alain, écrit dans une note ultérieure relative à un séjour paissois d’août 1910 :

« … La maison des Chartier était si petite qu’il alla coucher chez les amis Maréchal et nous céda sa chambre : un grenier tout blanc aux rideaux d’andrinople rouge. Belles, bonnes, joyeuses journées. Longues causeries couchés dans l’herbe, à l’ombre de la jolie église. Longues promenades. Chartier nous mena au chemin des Dames, et dans l’auberge où Napoléon avait couché la veille de la bataille de Craonne. Je crois que cette auberge a disparu au cours d’une autre bataille. Et la jolie petite église aussi. »

 Alain, correspondance à Elie et Florence Halévy, Gallimard, 1958

pour en savoir plus sur Alain :

site Alinalia :                                http://alinalia.free.fr

site des Amis du Musée Alain et de Mortagne :

 http://pagesperso-orange.fr/fb/amisdu.htm