Archives mensuelles : septembre 2008

des gris

     Tout peintre a déja tenu un petit gris, ce pinceau formé des poils du ‘petit gris’, écureuil du nord de l’Europe qui fournit aussi le vair des héraldistes. Mais le peintre oeuvre-t-il en gris pour autant ? La difficulté est grande d’animer la toile par des gris, la baie par une grisaille.

vitrail à allure de grisaille

dans l’église de Glennes (02) l’Atelier rémois J. Simon a réalisé ce vitrail protégé en arrière par un grillage qui lui donne une allure de grisaille, ce qu’il n’est pas.

     Quand le peintre appelle un gris mille s’approchent. Ils sont riches, chauds ou froids. Certes ajouter du blanc au noir donne un gris, fade et qui va tirer vers la teinte qui a permis de donner le noir, un noir forcément particulier et non un noir absolu. C’est pourquoi on peut pratiquement écrire que la majorité des peintres peignent en gris colorés séparés par quelques teintes primaires pures. 

     La souris peut être grise, la taupe et la musaraigne également ainsi que nombre d’animaux.

musaraigne

     Sorex araneus L., la musaraigne ou musette (ci-dessous) appartient à la famille des soricidae ; longue queue et museau de même animé de vibrisses et se terminant presque en trompe. Agile et rapide vous la repérez facilement dans l’herbe du jardin à la recherche de nombreux insectes.

  La prochaine fois que vous verrez un gris, pensez qu’il n’y en pas deux pareils et essayez de préciser sa teinte. Le métal délivre de jolis gris, voyez cet étain et cet argent mis en  médaille et pièce.

médaille d'étain

ici l’effet de lumière inverse le volume : on voit en creux ce qui est en relief ! Sans être gris pour autant…. Médaille d’étain réalisée à l’occasion de la naissance de notre aîné.

Ci-dessous des gris chauds animent les reliefs poinçonnés d’un denier de Charles VI :

pièce de monnaie dite 'gros' du roi Charles VI

     L’exercice est tentant, effectivement, de peindre en gris. Un jour d’été, en plein soleil, sur le versant sud d’une de ces collines de la Montagne de Reims si apte à l’élevage des trois cépages réservés au champagne je me suis entraîné à cette forme d’expression si chère à tant de grands peintres -Morandi, Le Greco, Millet, Cézanne,  noms qui m’arrivent sur le champ en mémoire et ouvrent l’une de leurs oeuvres avec abondance de gris. Voici le résultat exprimé au pastel tendre sur fond de papier gris bleuté sur lequel vibrent et miroitent nombre de gris argentés qui évoquent la vapeur chaude faisant danser les images au midi caniculaire. Mirage de gris que même les Mirages gris de la B.A. 112 de Reims ne parviennent à disloquer dans leur vrombissement de flèches d’acier. Brisant parfois le mur du son ils font momentanément éclater la pacifique beauté de l’ordonnancement de cette bourgade proche d’Ay et d’Epernay au pied du Val d’Or, bordée par le ruisseau de la Livre que naguère Berthe avait fait jaillir. Touches colorées qui éclatent à la surface du gris, harmoniques sonores qui s’échappent du verre quand, en fête et en liesse, mille bulles diffusent vers le monde entier le nom de ma Champagne. J’aurai bien l’occasion de revenir vers ces bulles un autre jour et d’ici là je vous souhaite, amis lecteurs et fidèles lectrices une soirée à l’esprit festif à laquelle la couleur grise n’est pas généralement associée. D’où la sottise de ce blog sans queue ni tête.

Avenay, pastel JPB

Des noirs

     Vais-je broyer du noir ? Il nous arrive effectivement de connaître des périodes troublées, notamment lors de la perte d’un être cher et d’être alors ennoyé de sombres pensées comme si la colère divine du Dies irae valait plus que tout pardon. Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir dit la chanson.

     De plus près ça vaut la peine d’être vu et corrigé car alors de multiples noirs jaillissent de la palette du peintre, des noirs de pêche, de Francfort, d’Elbeuf, d’os et mille autres. Tous dissemblables. Ainsi je frotte mon fusain, un noir de charbon de bois celui-ci, sur la feuille et obtient cent gris et deux ou trois noirs.

Vertus, crypte Saint-Martin, fusain

     Vertus, crypte St-Martin, fusain et traces de sanguine par J.-P. Boureux

     Beaucoup de peintres se sont confrontés à cette couleur dans d’émouvants clairs-obscurs, des glacis de sable comme nomme l’héraldique, en une importation phonétique des steppes d’Asie centrale, du russe sobol. Pour ma part je m’en tiens à ce que j’ai sous la main et vais chercher le noir dans nos galeries troglodytes.

chauve-souris

     Bien sûr cette chauve-souris est fidèle à la suspension de plafond et je la laisse en repos sans trop insister. Enveloppée dans son linceul d’ailes elle dort des deux yeux. Plus loin une habituée des entrées de cavernes surveille sa bien curieuse ponte nichée dans un sac de fils en forme de poire. On la nomme Méa et veuillez excuser ma faute de vous effrayer.

araignée Méa et sa ponte

     De retour à Reims je file à la médiathèque tourner des pages afin de me documenter sur la plante ténébreuse qui suit, derrière le miroir d’encre et de reflets de l’immeuble contemporain entre les étagères où sèchent tant d’encres de chine, d’imprimerie et de sépias. Décriée parfois cette thèque à livres et autres moyens de culture me plaît bien :

Reims, médiathèque Jean Falala

     Pages nécessaires pour combler mon absence de culture botanique sur la Tacca. Une drôlesse qui nous vient de l’Asie et souvent de Malaisie, moustachue, noire, rebelle à souhait. Le savant se perd dans sa description latine et même française tant la forme de ses bractées, de ses fleurs et appendices est complexe. La Tacca chantrieri, la plante chauve-souris, la Fleur-du-Mal vous salue bien et moi de même :

la Tacca plante asiatique

bractées et fleurs de Tacca

fleur de Tacca

Bien que la forme en soit peu conventionnelle cette note est un In Memoriam que seul mon coeur héberge en ses cavités d’espoir et de louanges emplies de noires ténèbres et où perce la clarté des aurores du lendemain affranchies de l’affreuse bête décrite par l’Apocalypse de saint Jean, qui n’est point naturaliste.

« je m’en fus alors prier l’Ange de me remettre le petit livre, et lui me dit : « Tiens, mange-le ; il te remplira les entrailles d’amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel ».   Ap, 11,9

Après la pluie le beau temps…

     On espère tous quelque chose de mieux après une épreuve. Ce proverbe illustré par une image météorologique a été repris par des titres de film, de roman, de chanson. Qu’en est-il de son aspect naturaliste ? L’averse, on connaît, on la sent venir, elle s’annonce par l’emballement des couleurs dans le ciel.

l'averse menace

     Et quand s’échappent les nues alors il faut courrir et saisir les rayons de soleil capturés dans les milliers de gouttes déposées ici et là, en particulier par temps de pluie fine et sans vent, ce qui n’est pas si fréquent et ne correspond pas à l’averse mais à l’embellie attendue après la pluie. La feuille d’herbe d’ordinaire si banale revêt d’un coup un costume de soirée et les touffes cotonneuses de clématite sauvage une parure diamantée. Folles les herbes jettent des étincelles qui allument le feu aux sens endormis et font ralentir le pas du promeneur attentif qui guette le prochain éclat.

perles d'eau

gouttelettes

     Et voici, voici deux pas plus loin la toile peinte d’un pointillisme de peintre inspiré. Les gouttes d’eau s’accrochent aux fils radiants, désespérées déjà de devoir s’évaporer l’instant d’après. Ces spectacles sont éphémères. Tant mieux. Pas possible de savoir s’ils reviendront demain, ou dans un an. Pour la nature la durée n’a guère de sens, le millème de seconde vaut une éternité. Mais l’homme, lui, qui se sait mortel, veut toujours conditionner les choses du monde à son attente pressée. Ce faisant il lui arrive de passer près d’elles sans les voir : on a tôt fait de détacher les guirlandes de Noël.

toile d'araignée enguirlandée

    Mais là je lis bien que ce que je viens d’écrire ne correspond plus à l’idée du proverbe d’entrée. Alors il me faut inventer, et en plein soleil je peins au lavis. C’est-à-dire qu’avec rien je décris un monde ancien que cette manière de voir rend vivant. Le rien c’est l’eau du pinceau qui vient délaver l’encre que la plume a déposé sur la feuille, comme l’eau du ciel s’était amassée sur la toile de l’arachnide. Seule une pensée orientée -donc rien de mesurable- fait la différence entre les deux phénomènes. Parce qu’alors je ne suis pas pressé de placer ce clocher extraordinaire d’une église du dernier quart du XII e s. sur mon support de papier. Sans doute sur cette note suis-je assez fidèle au titre du blog, à défaut de l’être au proverbe.

église de Nouvion-le-Vineux (02)

église de Nouvion-le-Vineux, sud de Laon, Aisne