Archives mensuelles : août 2009

Songe d’une nuit d’été.

Shakespeare, oui. Acte III, scène 1 ; nous allons y venir.

Des écrivains de théâtre, de contes, ont repris bien souvent cette vision du ‘Songe d’une nuit d’été’, de même que quelques peintres dont Marc Chagall (une de ses toiles sur ce thème est visible au Musée de Grenoble). En Grande-Bretagne, lors de la période victorienne dans laquelle un courant pictural d’inspiration féérique se développe, des peintres tels que Francis Danby et John Simmons ont traité également ce point de vue nocturne estival.

Shakespeare donc.

Songe d’une nuit d’été, Acte III, scène 1 de W. Shakespeare. Traduction  du site : http://www.inlibroveritas.org  QUATRIÈME FÉE.—Où faut-il aller ?
TITANIA.—Soyez prévenantes et polies pour ce seigneur : dansez dans ses promenades, gambadez à ses yeux ; nourrissez-le d’abricots et de framboises, de raisins vermeils, de figues vertes et de mûres ; dérobez aux bourdons leurs charges de miel, et ravissez la cire de leurs cuisses pour en faire des flambeaux de nuit que vous allumerez aux yeux brillants du ver luisant pour éclairer le coucher et le lever de mon bien-aimé ; arrachez les ailes bigarrées des papillons, pour écarter les rayons de la lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous devant lui, et faites-lui la révérence
. …
     On lit que Titania ordonne d’allumer des flambeaux de cire aux yeux du ver luisant… Certes il ne s’agit pas des yeux mais du ventre, Shakespeare n’était pas nécessairement naturaliste. Toujours est-il que John Simmons peint une jolie Titania aux ailes qui me semblent celles du Grand Paon de nuit, approchant une allumette du ventre d’un lampyre. Cet insecte est correctement représenté. Nous savons que c’est la femelle lampyre qui pour attirer le mâle agite dans la nuit le dessous de son ventre dont les annelets terminaux sont porteurs de luciférine qui sous l’action de l’énergie et de l’oxygène émet un rayonnement de couleur verdâtre. Le mâle et les oeufs sont également porteurs de cette singularité, de moindre effet cependant. Notre ver n’est donc pas un ver mais un insecte. Je vous présente la femelle, vue de dessus et de dessous et vous constaterez ainsi que l’extrêmité de son abdomen montre des sections terminales différentes des autres, elles apparaissent de couleur claire et ce sont elles qui brillent dans la nuit, offrant parfois aux herbes des talus un scintillement étoilé des plus agréables. L’insecte hélas, perturbé par la clarté artificielle et excessive de nos cieux ne trouve plus guère sa femelle et n’y voyant goutte dans la nuit éclairée décline inexorablement ; ainsi peut-on dire que le lampyre broie du noir à cause du lampadaire qu’il jalouse. 

femelle de lampyre vue de dessus

femelle lampyre de dessous

lumière du monde, état off, -pour M. lampyre (Lampyris noctiluca L.)

luminescence du lampyre femelle

luminescence biologique, état On. (iso 3200, 1/10e s)

luminescence avec appoint artificiel

     Fragment de date du journal « Le Monde » éclairé par « La Lanterne » magique du lampyre, un monde ! (iso 3200, 1/20 s. et appoint lumineux par lampe de poche faible)

 Quand autrefois , non pollués d’éclairage artificiel les ciels et les nuits des peintres étaient peut-être plus féconds, à l’image des nuits des lampyres, alors ils avaient loisir de rêver et peindre. Ainsi John Simmons en 1866.

Simmons J., Songe d\\'une nuit d\\'été

Simmons, Songe...gros plan

Simmons, Songe d’une nuit d’été, « Titania »

Merci à Christopher Finch et aux Editions Abbeville, qui en 1994 ont publié le tableau de Simmons conservé à Bristol (Museum and Art Galery). Il s’agit d’une aquarelle sur papier de format 34,3 x 26,7 cm, reproduite p. 141 de l’ouvrage : « l’aquarelle au XIXe siècle » qui m’a été offert par mon amie Jeanne Buttner en souvenir de son mari Raymond, peintre amateur talentueux, fin connaisseur des maîtres qu’il m’a fait apprécier.

     Il faut encore que je vous dise que notre lampyre ne vit pas seulement d’amour et d’eau fraîche, comme vous vous en doutez, mais qu’il apprécie tout comme nous l’escargot ; non au beurre mais liquide à souhait, grâce aux enzymes qu’il injecte dans le corps du cornu après l’avoir anesthésié par quelques rapides morsures. Vous le savez bien la nature c’est toujours prédations et inventions. Et comme vous connaissez maintenant les moindres de mes manies vous avez tout de suite le réflexe d’aller voir chez … ? J.-H. Fabre comment vit notre bête du jour et sur le net, qui ne vaut cependant pas le livre de chevet, c’est ici :

http://www.e-fabre.com/e-texts/souvenirs_entomologiques/ver_luisant.htm

     « Nous sommes tous des vers…. Mais je crois que je suis un ver luisant. »

Winston Churchill, dans un extrait de conversation avec Violet Bonham-Carter. Citation trouvée sur le site ad-hoc : http://www.evene.fr.

Bonne nuit d’étoiles lampyriques ! Accompagnée par Mendelssohn ?

Complément documentaire ajouté le 3 juillet 2018 :

Hier soir sur pelouse étincelle un point jaune verdâtre. Un quart d’heure après ce rapide aperçu je décide de recueillir l’insecte pour le photographier. Suprise : le piège brillant a fonctionné, ce sont deux individus que je récolte. L’accouplement vient d’avoir lieu et la femelle baisse d’un ton le luminaire des étoiles. De ce fait j’ai la satisfaction de découvrir le mâle qui lui, peut-être, ne sera pas ravi de cette mise en scène plutôt réservée aux stars.

accouplement des lampyres, profil et dessus

En dessous d’ailes : papillonnons !

     Selon les années, le temps qu’il fait, nous voyons plus ou moins de papillons. Cet été est favorable à certains, à ceux que l’agriculture des trente dernières années a laissé en vie en dépit de la restriction considérable des étendues végétales variées d’antan. Alors ne boudons pas notre plaisir d’observer des dessous d’ailes affriolants sans doute pour les ressortissants de cette cohorte ailée.

     Le plus brillant représentant de la famille, sous nos latitudes, est probablement le Machaon (Papilio machaon),  Grand Porte-queue remarquable, qui avec son cousin « le Flambé » apprécie hautement le vol à voile alentours des collines orientées au sud. Les naturalistes décrivent l’action ainsi : « hill-topping ». Chez moi ils se contentent de parader, planer, virevolter de capitules en épis floraux. Des jaune, azur et orange, ainsi que d’autres couleurs, emprisonnées entre des lignes noires de sertissage, comme le seraient des émaux cloisonnés, magnifiques et qui, soudain, s’animeraient. Pour moi son retour annuel évoque les jours d’été de l’enfance quand, alors nombreux, les machaons et leurs alliés ailés comblaient de satisfaction mes escapades à « l’Abondin », colline sacrée vaillysienne. Là, de grottes en savarts, d’histoire guerrière en observations pré-naturalistes, je tentais passionnément de comprendre le monde. Si ce lieu fut en quelque sorte initiatique pour quelques gamins de Vailly-sur-Aisne, il le fût parce qu’il présente un paysage lié à la Grande Guerre et que de ce lieu on voit bien : un « mirabeau », un « mons mirabilis ». Pour moi il était de plus lié à toute bête des savarts et les grottes voisines servaient de terrain d’expérimentations diverses. Vincent, un ami correspondant l’a évoqué ici, dans un projet de vidéo : http://sites.google.com/a/excentric-news.info/sous-le-clavier/accueil/horizontalite

     Je comprends mal pourquoi de nos jours, la soif de connaître puis le bonheur de goûter qui s’en suit, semblent avoir déserté nos campagnes et nos villes. Il me semble pourtant que dans cette évolution néfaste l’histoire a moins souffert que l’histoire naturelle. C’est pourquoi ces jours-ci j’apprécie d’autant mieux la lecture des lignes de M. Yves Delange, éminent naturaliste botaniste qui s’est dernièrement intéressé à la quasi disparition de l’enseignement des sciences naturelles : « Plaidoyer pour les sciences naturelles » … , introduction par Richard Moreau, chez l’Harmattan, 2009.  A méditer pour s’engager à inverser la tendance autant que faire se pourra !

dessus et dessous d'ailes du Machaon

     Une migration abondante de Vanesses Belle-Dame (Vanessa cardui) nous vaut la présence d’une multitude de ces papillons actuellement. Ils sont si nombreux à la mi-journée sur les buddleia (voir plus bas) que j’entends le froissement de leurs ailes en un froufroutement gracieux dans les senteurs miellées que le zénith solaire avive. Ces Vanesses nonchalantes, comme les Vulcains et les Paons du Jour de leur cour, aiment se poser au sol de temps à autre et ployer leurs ailes en lents battements qui recueillent la chaleur et la renvoient vers le thorax.

Vanesse Belle-Dame

lumière arrière comme s’il s’agissait d’un vitrail

dessous de Belle-Dame

dessous d’appas autrement mis en valeur, et en dessous, le feu du Vulcain (Vanessa atalanta) enflamme les coeurs, alors que les dessous d’un Azuré laisseraient de glace ? :

dessous du Vulcain

dessous d'aile d'un Azuré

et le Demi-deuil (Melanargia galathea) alors, ferait-il tout à demi, lui qui a de quoi satisfaire le verrier ?

dessous du demi-deuil

     Quant au Citron (Gonepteryx Rhamni), reconnaissable à sa couleur et à la délicate découpe de ses ailes, il préfère généralement ne montrer que ses dessous, agrémentés de deux points orangés. Sans doute l’avez-vous déjà rencontré au printemps avec ses compères du jaune, le Soufré, le Souci et le Fluoré.

papillon Citron

     D’autres encore présentent des dessous plus discrètement colorés,notamment parmi les membres de la famille des Nymphalidae. Leur détermination passe souvent par l’examen de leurs dessous. Je ne peux déterminer par la photographie les deux exemplaires ci-dessous (Myrtil et Tabac d’Espagne, avec grande réserve ?)

Tabac d'Espagne ?

     J’espère que cette longue présentation des dessous d’ailes, accompagnée de noms parfois curieux tant en français qu’en  latin, vous donnera, qui sait ? l’envie peut-être un jour ou l’autre, de mettre un nom sur ces insectes aimés des enfants et qui animent tant nos journées estivales. Les plus motivés pourraient du reste participer à l’opération de comptage dirigée par le Muséum National d’Histoire Naturelle et Noé Conservation, qui vise à mieux quantifier la présence de nos papillons les plus répandus, en nombre d’espèces limité, et accessible à tout un chacun. Y prenant part je peux vous signaler que le plus grand nombre de Vanesses Belle-dame rassemblé simultanément en un seul lieu en juillet fut de 28.

C’est ici : http://www.noeconservation.org/index2.php?rub=12&srub=31&ssrub=98&goto=contenu

Et pour conclure cette note : pages blanches ou pages jaunes ?

Jules Renard, Histoires naturelles, le papillon :

         « le billet doux, plié en deux, cherche une adresse de fleur. »                        Ed. FR Gallimard, 1967, p.117   

     Les aurait-il chassés ?  Sisley a peint cette scène élégante que j’ai photographiée depuis un calendrier édité par la Compagnie Electro-Mécanique en 1973. Ludique plus que prédatrice sans aucun doute, sur fond musical de Schubert peut-être (« der Schmetterling ») ou de Debussy ou encore Chausson inspirés par Théophile Gautier.  A vous de voir, d’écouter ou de lire.

Sisley, chasse aux papillons 

               

Verts d’été.

     En été on oublie vite que le vert est partout alentour, parfois tout au plus tempéré par le bleu du ciel. A l’ombre, près de la mare qu’une algue verte mystérieuse a envahie, quelques fruits de gouet ensanglantent les scolopendres aux feuilles nouvelles vert anglais.

Scolopendres et fruit de gouet

     Sur l’eau s’affrontent les insectes piqueurs : un bourdon malencontreusement tombé est victime des gerris, ceux qui marchent sur l’eau grâce aux poils huilés de leurs pattes. Belle est leur gesticulation dans l’éclairage rasant.

gerris et bourdon

ronde des gerris

gerris posé sur l'eau

     Sur la pellicule d’algues inconnues d’étranges traces témoignent de marches nocturnes volontaires ou non.

traces lisibles mais par qui ?

     J’attends le déchiffreur de cette écriture, propositions attendues de vous chers lecteurs et lectrices. Tout près de l’eau, impassible une splendide aeshne (A. juncea ?) dépose ses oeufs dans la mousse portée par une pierre de rive. Merveilleux spectacle, splendide adaptation du vivant. Hélicoptère blindé et museau monstrueux, inutile lecture d’aventures de science fiction.

     grande aeshne des joncs ?

     Sous-bois quitté, en pleine lumière, juchée sur une touffe de chardons-Marie, s’expose la sauterelle verte, la bien nommée.

grande sauterelle verte

      Même le garenne, d’une rare abondance cette année, contemple toute cette verdure, à en manger, à en rêver. Il sait sans doute que ce n’est pas cette espèce qui est consommable, tout comme l’a exprimé Apollinaire dans « Alcools » :

« Voici la fine sauterelle,

La nourriture de saint Jean,

Puissent mes vers être comme elle,

Le régal des meilleurs gens. »  

Apollinaire, Alcools,  NRF, 1920.                                                                               

   garenne réfléchissant

     Il ne craint ni la halebarde qui protège des feuilles au lait âcre, ni la cétoine qui vient d’aterrir sur les pétales d’une rose de la haie du jardin pour en croquer quelques étamines. Craintif et malin il est tout à son aise car il sait que le renard qui d’ordinaire le guette a été éliminé par les chasseurs.

épines en hallebarde

cétoine atterrissant sur une rose

cétoine

    Saoûlé de vert, même métallisé et même bleu, à en avoir la nausée, je vous laisse au souvenir des belles vertes et des belles bleues des nuits du 15 août à venir, après celles du 14 juillet advenues et perdues dans les cieux d’été.