Archives mensuelles : novembre 2009

Des plans, des formes pour des traces et pans d’Histoire

Avez-vous déjà observé à tire-d’ailes, ou depuis un avion d’aéroclub un paysage quelconque ? A défaut vous pouvez fort bien utiliser l’excellent outil qu’est devenu Google-Earth.

Ensuite il vous faut chercher le détail qui frappe l’oeil et vous allez constater que la plupart du temps il va s’agir d’une forme, de lignes, de couleurs agencées qui constituent ce qu’on peut appeler un plan. Bien souvent vous aurez sous votre regard d’aigle soit un quadrilatère, soit un cercle ou des figures proches de ces deux aires géométriquement définies. A partir de là votre imagination va pouvoir vagabonder à sa guise et tenter de trouver une explication à ce dessin singulier vu puis lu depuis le ciel ou une élévation.

Alors vous entrez vraisemblablement dans le domaine de l’Histoire, encore que des formes peuvent être engendrées évidemment par la géologie ou les effets du climat à la surface du globe. En effet l’Homme modifie l’espace terrestre et l’adapte, il aime à dessiner ses marques. En action il géométrise, par intuition, par goût, et par besoin d’ordonnancer. Dans cette première notice nous allons tourner autour du cercle, toujours dans notre espace de prédilection à portée de jambes ou d’automobile. Nous le ferons du plus simple au plus complexe et du plus petit au plus grand.  Observons donc d’abord.

motte de Chantereine à Thin-le-Moûtier

s’agit-il d’un cercle naturel ? (photographie JP Boureux)

 

Manre, la motte

ici la présence de l’eau intrigue ou met sur la voie (photographie JP Boureux)

motte de Montaigu, Photographe Michel Boureux

le sommet de la butte ne semble pas plat, on accède en colimaçon…(photographie Michel Boureux)

Vailly-sur-Aisne, tracé des anciens remparts

ici une sorte d’ellipse visible dans le tracé actuel des rues (photographie JP Boureux, 1975)

irriguation vers Chaudardes

image satellitale extraite du site Google Earth 2009 vers Chaudardes 02)                                            sur laquelle vous reconnaissez aisément des traces d’arrosage

Ces formes circulaires vous donnent une idée de ce que l’on peut voir depuis le ciel. Une prochaine note proposera une clé de lecture de ces photographies. En attendant vous pouvez fort bien tenter de trouver des explications à ces formes inscrites dans le paysage. Bonnes recherches ! La recherche c’est aussi et déjà cela, au moins dans les débuts.

 

Craonne se souvient de la Suède.

Le « 11 novembre« , plus encore que d’autres jours, Craonne se souvient toujours de sa disparition jamais tout à fait compensée par un renouveau. Cette année lors des 7ièmes « Journées du livre de Craonne » et des conférences présentées la veille, l’accent était mis sur la reconstruction du village après sa totale destruction.

La première fois que l’on monte l’escalier d’honneur de l’Hôtel de Ville on est surpris par la plaque commémorative ci-dessous :

des Suédois à Craonne

Hôtel de Ville de Craonne

Il peut en effet paraître étrange que ce modeste village de 80 habitants (mais 600 en 1914 ; 10 en 1919 ; 40 en 1921 et 116 en 1926) ait un lien affectif prononcé pour la Suède. Suspendu au contrefort oriental du plateau du Chemin des Dames le nouveau Craonne (prononcez : [krane]) a été déplacé de quelques centaines de mètres de son ancien berceau. Sur 152 maisons présentes en 1914 seules 28 avaient été construites en contre-bas à la fin des années vingt.

Paisible est pourtant le terme qui vient à l’esprit lorsque, promeneur du XXIe s., on s’attarde quelque peu entre ‘plateau de Californie’ et ‘tranchée du balcon’ tant est harmonieuse ici la distribution des courbes du paysage et plaisants ces dénivelés pourtant si meurtriers en 14-18 :

maisons et église sont des années Vingt

Ce 7 novembre, grâce à l’érudition de M. Stéphane Bedhome -doctorant en histoire contemporaine, originaire du secteur- contenue dans une conférence très bien documentée et magistralement prononcée, on sait désormais comment tout cela fut, quand bien même l’approche prudente de l’historien propose des pistes et laisse des pans dans l’ombre. Le parrainage initié à Paris par des Suédois amis de quelques compatriotes engagés volontaires dans la Légion Etrangère et hélas tués dans  les parages, a permis après passage par l’ambassadeur de Suède en France puis la cour de Suède, de verser à la commune anéantie la somme de 550 000 francs, encore complétée par des dons venus du Canada, des USA, de Bordeaux et de Cannes.

On s’étonne donc moins mais une pensée émue et reconnaissante demeure. Elle s’est exprimée ce soir-là par un agréable et chaleureux concert donné en l’église Saint-Martin (architecture d’Adrien Bastié, comme l’Hôtel de Ville). L’orchestre « Camerata  Champagne » était dirigé par Madame Léna Gutke ; des commentaires de M. Bedhome en lien étroit avec sa conférence furent lus par Madame Odile Lumbroso, présidente, ou lui-même. Ont été exécutés des fragments d’oeuvre de compositeurs du début du XXe s., tant Français que Suédois et en final, l’hymne suédois transporta l’assemblée qui l’écouta debout. Deux belles journées d’hommage donc comme on s’habitue à les fréquenter en ce tout petit chef-lieu de canton, peut-être le plus modeste de France par sa taille mais non le moins connu par sa dramatique situation lors de la Première Guerre Mondiale et sa célèbre et poignante « chanson de Craonne » née des multiples versions remaniées à mesure par des soldats submergés de douleurs et d’incompréhension.

Concert à Craonne par 'Camerata Champagne'

'Camerata Champagne' à Craonne

de gauche à droite Mmes Gutke et Lumbroso, M. S. Bedhome, les musiciens de ‘Camerata Champagne’ et au micro M. Noël Genteur Président de la Communauté de Communes du Chemin des Dames.

Informations complémentaires sur : http://www.chemin-des-dames.fr

sur : http://www.cameratachampagne.free.fr

sur : http://www.crid1418.org

sur :http://dumultien.over-blog.fr = cartes postales d’avant 1914 dans la région

sur : http://www.dictionnaireduchemindesdames.blogspot.com 

sur la culture suédoise lire par exemple le site de l’Institut suédois de Paris : http:www.ccs.si.se

Ces journées sont subventionnées ou aidées notamment par le Conseil Général de l’Aisne et le CRID. Des volontaires de tous horizons participent avec coeur et nous les en remercions.

« Ma préférence après avoir tout admiré tant de fois, est pour le site de l’ancien Craonne, ces hauteurs couvertes d’arbres, de taillis, de fourrés, où s’étendait et s’étageait jadis le village. Pas la trace d’une maison, d’un quelconque édifice, hormis les éclats de briques ou de tuiles mêlés à la terre. Seules subsistent les fondations de l’église, au sommet d’un tertre, quasiment invisibles sous l’amas d’herbes et de ronciers. »

in ‘Chemin des Dames’ par Yves Gibeau (textes) et Gérard Rondeau (photographies). Ed. Albedo, 1984, p.46

Dans son « Réveil des morts » Roland Dorgelès s’effrayait de la disparition inévitable de la mémoire de 1914 au cours du temps. Il avait raison en ce qui concerne le long terme et 1914 finira un jour dans les mémoires comme il en est de la Guerre de Cent Ans. Mais de nos jours la guerre de 14-18 est plus que jamais l’objet de commémorations, de récits, de films. Avoir entendu ce jour l’hymne allemand sous l’Arc de Triomphe devrait encore accentuer ce phénomène et c’est justice face aux infinies souffrances d’hommes de toutes nations qui ont combattu en cette contrée et tant d’autres.

Van der Weyden, Rogier

Actuellement une riche exposition présentée par le nouveau musée ‘M’ de Louvain (Leuven) nous fait entrer en moyen-âge finissant, essentiellement à partir des oeuvres de Rogier Van der Weiden (Rogier de la Pasture en français du temps), né à Tournai en 1400. Il travaille le plus souvent à Bruxelles et la qualité exceptionnelle de son travail est remarquée par les princes de son temps et il va par exemple oeuvrer pour les illustres ducs de Bourgogne. Des élèves, des tapissiers, des sculpteurs s’inspirent de ses peintures et dessins dans leurs multiples et variées productions.

Louvain, Hôtel de Ville

Comme ses monuments anciens Louvain est hérissé :

dynamisme immobilier de Louvain

et depuis la terrasse du ‘M’ l’Histoire s’arrête au temps présent :

Louvain depuis la terrasse du 'M'

Dans les années 80 je m’étais intéressé de près aux peintres qualifiés de « Primitifs », cherchant à retrouver leur technique à partir de rares textes d’époque ou peu postérieurs (dont Ceninno Ceninni), et à ‘faire comme eux’, sans chercher toutefois à ‘faire pareillement’. Ainsi ai-je alors copié un portrait de femme conservé à la ‘Washington national gallery of art’ et reproduit dans un ouvrage édité par Skira. Vous verrez le résultat de ce travail en fin de note.

Une fois le déferlement des vélos de la jeunesse étudiante interrompu au seuil de la nouvelle et lumineuse architecture du M le visiteur est subitement immergé dans les années 1450 et intégré à la délicatesse sentimentale et l’infinie précision des traits du maître, reconnu comme l’un des plus grands artistes de son temps. Une part de sa technique magistrale s’exprime sur des supports de bois spécialement préparés.

Sur une planche de bois blanc est collée (marouflée) une fine toile sur laquelle de trois à cinq couches de plâtre amorphe sont superposées. Cet enduit ainsi nommé résulte d’une pâte issue d’un bain de plâtre et d’eau de pluie renouvelée chaque jour pendant un mois, puis séchée et moulue. La poudre ainsi obtenue est mélangée à de la colle de peau de lapin et posée sur la toile, puis finement poncée. Le support à peindre ressemble alors un peu à de l’albâtre et présente une relative souplesse. Les couches de peinture déposées dessus ont quasiment la finesse d’une couche de peinture à l’eau et se superposent en glacis -les pigments sont délayés avec de la « térébenthine de Venise », elle-même obtenue à partir de la résine du mélèze. Plusieurs mois plus tard un vernis fabriqué avec des plantes succulentes africaines recouvre le tout et donne aux oeuvres un aspect émaillé tout à fait singulier. Par ce procédé de préparation des fonds les peintures ont une excellente capacité à bien vieillir car la couche picturale repose sur un support ayant une certaine souplesse qui va lui permettre de bien affronter les variations du bois dans le temps.

La reproduction ci-dessous est réalisée selon cette technique, seuls les pigments sont des couleurs à l’huile contemporaines cependant mêlées à la térébenthine de Venise. Evidemment cette technique nécessite un très long temps de préparation du support et parfois un temps de positionnement des glacis assez long ou très court, certains exigeant le séchage de la couche inférieure, d’autres nécessitant au contraire de travailler dans le frais comme on procède en fresque. L’expérimentation de la technique nécessite de nombreux essais avant d’acquérir quelque habileté après bien des déboires.

copie d'un portrait de femme de Rogier Van der Weyden

Huile sur panneau de bois (36 x 26 x 2 cm) et toile marouflée. Réalisation : JP Boureux

Cossu ou Cossus cossus L., vraiment ? Oui mais ça se gâte.

On le dit d’ordinaire d’un appartement par exemple. Alors ce doit être vrai, examinons l’endroit.

Fourreau écolo dirait-on, peut-être de développement durable : des matériaux naturels, isolants, solides. Du vrai, pas vrai ? Quel architecte ? Ou je dirais même plus : quel architecte ! Construit en fonction de l’usage, sans esbrouffe, esthétique de surcroît ; en un mot de la belle ouvrage, comme en compagnonnage. A recommander décidément.           A l’intérieur visite libre puisque le précédent occupant a quitté récemment. Pourquoi, y aurait-il anguille sous roche ? Anguille non, mais…. Le promoteur me donne ses coordonnées, confidentielles évidemment. Je téléphone.

… »Ah, oui, très bien ce loft d’inspiration industrielle et futuriste mais au bout de plusieurs mois, je me sentais à l’étroit là-dedans : pas de visite possible. Au début je croyais avoir affaire à un appart de bon module, du reste j’avais mis la main à la pâte pour édifier, choisissant avec l’architecte les meilleurs matériaux. Ensuite ça c’est gâté, de jours en jours, jusqu’à ce que je sorte de mon cocon et m’aperçoive de la supercherie : j’étais comme un Japonais dans sa conque de plastique pour une nuit d’hôtel de célibataire. Mais moi j’aime voler de mes propres ailes, voir la lumière du jour, du ciel, des feuilles que je cisèle. Alors j’ai tout quitté, refait ma vie pour quelques semaines. »

-Si je vous suis, vous me parlez de cocon, de voler… et si vous étiez vous-même ce cossus, bien plus encore que votre logement ?

Un esprit non initié à la culture savante scientifique n’identifie nullement un groupe de mots tel que nom latin + adjectif + L. (pour Linné, à l’origine de cette terminologie). Il lit d’abord en sens commun français et voit en « cossus » le pluriel de cossu. Cet adjectif semble provenir de ‘gousse’, sous-entendu gousse de légumineuses et plus on en a plus on est ‘cossu’. On voit ici la difficulté ressentie par tout pédagogue qui doit se mettre à la place de l’apprenant d’abord, s’il ne veut pas parler dans le vide. Mais revenons à la bête.

Et bien oui, je suis le Cossus cossus L. en latin = ver qui ronge le bois, et en langue courante le Gâte-bois car ma chenille qui peut mesurer jusqu’à 10 cm de long creuse de larges galeries dans les bois qu’elle occupe jusqu’à sa sortie après nymphose. Cette mutation peut prendre trois ou quatre années.

L’an passé vers octobre j’aperçois quatre chenilles rougeâtres se hâtant sur la route et subodore le Gâte-bois. Voici l’une d’elles :

&chenille de Cossus cossus L.

J’en place deux dans une boîte d’élevage et en juin dernier découvre le cocon, des vestiges de chrysalide et le papillon nouveau né hélas dévoré par un parasite.

Voici le cocon :

cocon de Cossus cossus ou gâte-bois

Ici le cocon a été fabriqué à partir de l’environnement immédiatement disponible. Parfois la dernière mue a lieu sous l’écorce de l’arbre.

Autre cocon trouvé le 22 août 2012 dans une bûche coupée en avril 2012 ; la dernière mue (exuvie) de laquelle s’est extrait le papillon adulte est contenue à l’intérieur de ce cocon. Sur la photographie elle a été sortie du cocon et figure donc à gauche à côté de ce lui-ci :

exuvie et cocon de Cossus gâte-bois

Ci-dessous l’une des magnifiques planches du XVIIIe s. par A. J. Rösel von Rosenhof, où l’on peut voir évoquer la vie de ce parasite de nos bois. Reproduite Planche 40 dans les Insectes édités par Citadelle-Mazenod, 1988

Planche d'insectes de R. von Rosenhof

La chenille qui se prend pour un lama et crache n’est pas une fantaisie de dessinateur mais une réalité. Et en plus cela sent le bouc !

Si vous voulez en savoir plus sur cet insecte original allez-voir et lire les commentaires de M. André Lequet, naturaliste passionné qui sait si bien raconter des vies ordinaires d’insectes : (recherchez alors le gâte-bois dans l’index)

http://www.insectes-net.fr 

 gravure sur bois de Cossus Gâte-bois

reproduction d’après gravure extraite de : F. Depelchin, Les forêts de France, Tours, Mame et Fils, 1886

Alors la prochaine fois que vous direz ou entendrez : « ça se gâte ! » pensez au bois, aux arbres qui n’apprécient que modérément notre hôte du jour…