Archives mensuelles : janvier 2010

Au pied de la lettre des douceurs inattendues : un citoyen au coeur tendre.

« Rethel 6 floreal an 4

Vous me renderiez service mon cousin / si vous vouliez bien m’acheter a Charleville /

Un mord de bride dans la forme / du mord anglais. Le mien est un / peut rude pour mon cheval qui / à la bouche tendre. Vous me / livreriez par la premiere ocation /

            Si messsieurs nos arbitres ne / veulent pas finir, il faudera brendre / un autre party.

Mille choses a la cousine salut amities

Gorges martinet

Ma femme plaide pour /

faire un petit garçon

 

adresse : Citoyen michaux

huissier du tribunal

a Charleville »

Une de ces surprises qui remplit de bonheur, des mots doux dans la lettre. Une lettre du 25 avril 1796 quand la Révolution abandonne certaine férocité venue des extrèmes et transite vers quelque chose de nouveau par l’étape incertaine du Directoire.

Pas de difficulté à comprendre ces mots (excepté le passage des ‘arbitres’ et du ‘party’ à suivre, incompréhensible par absence de contexte plus développé) laissés ici dans l’orthographe et la forme du document. On retiendra que ce citoyen Martinet prend soin de son cheval dont il veut éviter une blessure à la bouche, ainsi que de sa femme qu’il souhaite accompagner dans ses visées maternelles. Heureuses et tranquilles perspectives donc, à Rethel à la fin du XVIIIe s.

Lettre du 25 avril 1796 Georges Martinet vous semblez honnête homme !

AVEc CESAR sur l’Aisne

Vous l’avez vu, contemplé sur tous supports de communication depuis l’an passé, depuis que l’un de ses plus beaux bustes a été découvert dans le Rhône à Arles. Lui était venu, avait vu, avait vaincu selon la vie que mène souvent un général.

buste de César découvert à Arles

buste de César trouvé à Arles, publié sur Paperblog

Peut-être ne savez-vous pas qu’il est venu le long des rives de l’Aisne et qu’il a rédigé des notes sur sa campagne militaire ? que les lieux qu’il a parcourus, que les camps qu’il a installés ou occupés sont encore décelables de nos jours ?

Sans entrer dans le détail du récit nous allons suivre quelques paragraphes qui vont nous servir de guide dans cette balade rémo-romaine, suessionne, belge… Les passages césariens qui concernent notre région se situent au livre II,ch. I à XI, pp. 45 à 50 de l’édition Garnier Flammarion de 1964.

César apprend la révolte des peuples belges et transporte ses légions afin de la combattre. Sur place il reçoit l’appui des Rèmes, sans doute pas fâchés de pouvoir se libérer de leurs encombrants voisins Suessions en cas de victoire des Romains. Dès lors …« il se hâta de faire passer à son armée la rivière de l’Aisne, qui est à l’extrême frontière des Rèmes, et y plaça son camp. »

Vous vous doutez bien que nombreux furent par le passé des chercheurs ou indigènes qui cherchèrent à s’approprier les lieux de ce récit et dès le XVIIIe s. des luttes acharnées voient s’opposer les tenants de telle ou telle localité. Napoléon III, empereur féru d’archéologie gauloise propre à fortifier l’appartenance des Français à une nationalité bien identifiable (ah, ces vains débats…), fit conduire des fouilles au lieu-dit ‘Mauchamp‘, commune de Juvincourt, excavations qui furent positives quant à l’identification d’un fossé de camp romain provisoire. Dans les années soixante et au-delà dans le XXe s. d’autres travaux permirent de confirmer l’hypothèse, appuyés par des photographies aériennes prises par mon frère Michel lors de la sécheresse de 1976. Dès lors est-il possible d’affirmer qu’il existe bien à Mauchamp des vestiges d’un camp de César correspondant au récit qu’il fit lui-même de son expédition. Sur place on voit peu mais on accepte la probabilité de l’existence de ce camp en ce lieu car rien ne contredit cette localisation.

Camp de César à Mauchamp Napoléon III

Plan du camp de César à Mauchamp (Juvincourt-et-Damary) lors des fouilles de Napoléon III, reproduit par Lambot et Casagrande en 1997, Carte Archéologique de la Gaule, L’Aisne 02, Paris, 2002, p.268.

Marchons avec les légions : …« A huit milles de ce camp était une ville des Rèmes nommée Bibrax : les Belges lui livrèrent en passant un grand assaut. » S’en suit un récit des combats et les Rèmes par leur député Iccios interposé sont amenés à demander des secours d’urgence à César. Ce dernier envoie alors des Numides, des archers crétois et des frondeurs baléares. Après un bivouac dans la plaine, des combats de cavalerie alentour, le général décide alors de renforcer la défense de la colline. « Il fit creuser aux deux extrémités de la colline un fossé transversal d’environ quatre cents pas, au bout de ces fossés il établit des forts… » 

vue satellite du camp gaulois de Saint-ThomasSaint-Thomas, le Vieux Laon ou Camp des Romains

Saint-Thomas, « le vieux Laon » ou « Camp des Romains », photographie extraite et retouchée à partir du site « Géoportail »

Nous sommes bien là en présence d’un oppidum gaulois typique que les fouilles de Gilbert Lobjois publiées en 1965 ont clairement identifié comme tel. De plus un ramassage de surface a permis plus récemment de trouver une pièce de monnaie attribuée à Ibiza, l’une des îles Baléares et on a lu la présence des frondeurs baléares nommés par César (renseignement de M. J. Terrrisse, archéologue rémois dans une communication de sa part à l’Académie Nationale de Reims en janvier 2010). De plus cette fortification est à 12 km du camp de César sur l’Aisne, soit les huit milles mentionnés par César. Depuis ce camp César fait combattre ses troupes, vers le nord et l’ouest. La situation est complexe, les belligérants ne se décidant pas à franchir une zone marécageuse. Les Belges finirent par décider de contourner l’obstacle et d’attaquer César vers la Miette et l’Aisne, dans la zone géographique de son premier camp. Ils sont finalement battus et poursuivis.

le camp des Romains au sol

la colline puis les contreforts du Chemin des Dames au nord-ouest du camp

Le camp des Romains puis la plaine et le plateau du Chemin des Dame vers le nord-ouest.

L’Histoire a parfois des répliques étranges. Dans le même secteur de cette bataille de l’Aisne de 57 avant J-C eurent lieu les combats de Napoléon contre les armées impériales en 1814, et au printemps 1917 les terribles combats d’infanterie et des chars d’assaut lors de l’offensive Nivelle.

César se dirige ensuite vers Soissons et fait le siège de l’oppidum de Noviodunum (à Pommiers), ‘capitale’ des Suessions,  qu’il ne prend pas mais devant l’ampleur des travaux de terrassement menés par les Romains pour le siège, les Suessions préfèrent se rendre. L’oppidum est parfaitement visible aujourd’hui mais le camp d’attaque et de siège installé par César ne l’est pas. Sur la photographie ci-dessous extraite de Google Earth j’ai entouré d’un rapide trait vert l’oppidum et en rouge la situation probable du camp de César qui, de toute évidence ne pouvait être qu’à proximité. Soissons se trouve dans l’angle à droite en bas de l’image et c’est au premier siècle après J-C qu’elle va se développer en tant que cité romaine.

l'oppidum de Noviodunum à Pommiers

La rivière Aisne ici en bleu sépare l’oppidum de l’emplacement de Soissons. L’oppidum est du type « éperon barré » très répandu parmi les modes d’installation défensive gauloise.

Les fortifications romaines (ou = gallo-romaines) sont des plus rares dans notre région : elles n’avaient pas lieu d’être puisque la frontière avec les autres peuples non romanisés = « limes » était située beaucoup plus à l’est. Un cas cependant des plus significatifs est celui du camp romain dit d’Arlaines, sur la commune de Ressons-le-Long. Découvert dès 1810 et assez convenablement fouillé au milieu du XIXe s. par des membres de la Société Archéologique de Soissons il présente toutes les caractéristiques connues d’un camp militaire permanent de la fin du Ier s. après J-C. Les fouilles de cette époque et celles menées par M. Reddé de 1976 à 1983 permettent même de déceler une étape initiale avec défenses de terre et de bois puis une seconde période avec murs en pierres. L’objet de cette note n’est pas de développer l’histoire ou les acquis de cette fouille dont on trouve facilement des compte-rendus en bibliothèque.

Je termine cet article en montrant à mes lecteurs et lectrices deux photographies puisées sur Google Earth, images qui précisent les difficultés de l’exercice d’observation aérien. Des photographies de l’IGN, de MM. R. Agache et M. Boureux entre autres ont apporté bien des renseignements sur ce camp hors intervention archéologique. Ici j’utilise ce moyen bon marché pour l’internaute qu’est l’imagerie satellitale et qui dans certains cas favorables permet de lire, en annonant certes, dans les sols. Sur la première, datant de 2004, dans les céréales, on ne voit rien du tout ; sur la suivante de 2006, sur terre nue, la partie ouest du camp, est presque lisible et je l’ai renforcée par un traitement logiciel adéquat (à l’intérieur du trait vert). Voyez vous-même et peut-être serez-vous surpris d’interpréter des formes que César et ses successeurs avaient antérieurement suggérées par l’écrit, à l’époque des faits. Cependant ne pensez pas trouver beaucoup de vestiges enfouis sur Google Earth car les conditions idéales sont rarement présentes pour faciliter cet exercice pourtant si précieux à l’archéologue historien. Celui-ci s’émerveille forcément quand il peut, par une sorte de hasard heureux, associer textes et réalité terrain en une même lecture de l’Histoire.

un champ cultivé quelque part le long de l'Aisne

au même lieu, en des temps différés, possibilité ou non de voir apparaître des indices archéologiques.

camp romain d'Arlaines à Ressons-le-Long

Les fossés et l’ordonnancement du camp se signalent à l’observateur aérien.