Archives mensuelles : juillet 2011

Piégeur piégé

« Tel est pris qui croyait prendre » mais l’erreur reste humaine. Dans un article du journal « Le Monde » en date du mardi 19 juillet 2011, hier donc, page 8, ‘Planète’, madame Catherine Vincent publie « le massacre illégal d’oiseaux sauvages, une pratique très répandue en Europe. »

Remarques judicieuses et chiffres fournis à partir des données de Bird Life, de Face et de la LPO hélas probablement aussi vraies que peuvent l’être des sources se référant à des pratiques illégales. On lit, on s’émeut et une fois de plus l’erreur reste humaine. Les pratiques ancestrales ne sauraient se justifier par l’habitude dès lors que l’on sait que bien des espèces sont en danger à cause des hommes affairés à la production et oublieux de la préservation.

L’erreur est également humaine, selon l’acception ordinaire de l’adage quand la journaliste légende : « Un pinson piégé ». Peut-être a-t-elle été poussée vers cette erreur par « Nicolas Lelièvre, de Sud-Ouest » ? Toujours est-il que ce pauvre pinson est un chardonneret, ce qui ne change rien à son sort ni à la teneur de l’article.

un chardonneret pris au piège

chardonneret élégant (Carduelis carduelis)

Cet article du ‘Monde‘ me remet en mémoire une lettre que j’avais adressée en juillet 2005 à Madame Laurinda Dixon, chercheure américaine, après la lecture de l’un de ses articles dans la revue « FMR » aujourd’hui disparue dans sa version française, lettre dont voici le contenu résumé :

« Madame, je viens de lire l’article que vous avez publié dans la revue FMR au sujet de « la tentation de Saint-Antoine ».
… …Un oiseau qui figure à deux reprises est un chardonneret, une fois sous sa forme ‘normale’, [je ne dispose pas ici des photographies dont il s’agit et ne peux donc les joindre, du moins dans l’immédiat. La copie par copier/coller rend de plus bien imparfaite la présentation de cette note, veuillez m’en excuser chers lectrices et lecteurs]

une autre fois en représentation symbolique : on perçoit ses ailes avec leur bande alaire blanche caractéristique et variable. Dans ce second cas on peut lire également qu’il s’agirait de la plante qu’il affectionne et qui lui donne son nom : le chardon.
A mon sens c’est bien du chardon qu’il s’agit, représenté avec son capitule et son allure épineuse. Il fait office de casque ou de coiffe pour le cavalier (photo absente ici). S’agissant de l’oiseau vous savez qu’il fut souvent représenté avec des « Vierges à l’enfant », plusieurs ayant un enfant tenant un chardonneret. Quant à Jérôme Bosch il le fait figurer également dans « le jardin des délices » et je ne sais quelle signification vous lui avez trouvée dans vos travaux. On lit aussi qu’il était associé à l’Enfant Jésus à cause d’une légende médiévale selon laquelle, il devait sa tache rouge à une goutte du sang du Sauveur. Le Christ, en route vers le calvaire, l’aurait éclaboussé alors qu’il descendait sur sa tête pour lui arracher une épine du front. … … Chez Hildegarde de Bingen le chardonneret est dit chaud. Le chardon est également pris en compte au chapitre des plantes mais je n’ai pas l’ouvrage dans ma bibliothèque.
S’agissant de la plante on la trouve citée avec un emploi médicinal : notamment ses graines qui contiennent de la silymatine efficace pour lutter contre les infections ou empoisonnement. Sur les tableaux de ‘Vierge à l’enfant’ on dit parfois que l’oiseau représenterait l’âme, mais la plante dont les feuilles présentent des marbrures blanches sont parfois associées au « lait de la Vierge ».
Une variété répandue porte le nom de ‘Chardon-Marie‘. (Carduus marianus) Le nom de chardon-Marie vient d’une jolie légende du Moyen âge. La Vierge Marie, voulant cacher l’enfant Jésus aux soldats d’Hérode le Grand le dissimula sous les larges feuilles d’un chardon. Dans sa hâte, quelques gouttes de lait tombèrent de son sein sur les feuilles de chardon, qui en ont gardé une trace héréditaire près de leurs nervures. Je n’ai pas le texte originel de cette légende mais peut-être le connaissez-vous ? Autrefois il était utilisé comme substitut de l’ergot de seigle. Mais quand ? Cela est cependant assez curieux pour être signalé ici.

Une autre espèce, très proche d’aspect, Eryngium campestre, ou Chardon Roland était utilisée contre certaines maladies de la peau.
On aurait alors une double allusion, plante et oiseau associés. Reste à trouver comment rapporter cela au ‘mal des ardents’, à moins que vous n’ayez déjà trouvé la solution ? Le chardon entrait-il dans la composition des remèdes ?
L’espèce Cnicus benedictus contient de la cnicine qui peut provoquer des brûlures dans la bouche. On l’utilise en usage externe contre les engelures. Tout cela est en accord avec la maladie soignée par les Antonins. »

Nous voilà ainsi entraînés, au travers des mailles du filet, à de plus amples réflexions qui vont bien au-delà de l’erreur d’illustration qui m’a servi d’amorce. Il est certain que l’Homme ferait bien de réfléchir avant d’agir comme le montre, entre autre et s’il le fallait, cette évocation du chardon et du chardonneret. Merci donc, Madame Catherine Vincent, de m’avoir permis involontairement ce vagabondage culturel.

 

Lumières d’orage

L’été est là et d’un coup sa lumière habituelle fait place à un étrange éclairage connu et craint tout à la fois. Dans le même temps de lourds nuages d’abord fixes se déplacent en tous sens et des tourbillons de vents tempétueux font ployer les arbres, onduler leurs rameaux et soulever de menus débris du sol.

Vous avez deviné l’approche de l’orage.

 

nuages d'avant l'orage
peu avant de lourds nuages emplissent le ciel et semblent conquérir l’horizon

       Puis l’affaire se précise. Les teintes vives s’estompent et font place à une lumière laiteuse qui enrobe tout. Les verts deviennent bleutés puis gris puis jaunâtres, suivant les lueurs dans le ciel tourmenté. Peu avant le paroxysme un jaune orangé terreux suinte de partout :

début d'orage

Sauve-qui-peut ! On est dedans, on attend. L'éclatement va se produire.

Alors tout peut arriver, la crainte est vive. De grosses gouttes explosent que la lenteur du déclenchement de l’appareil convertit en têtards :

des gouttes d'orage

attendues les gouttes d'orage laissent craindre néanmoins la grêle.

Puis la pluie omniprésente jaillit d’un horizon l’autre, dans tous les sens, portée par des vents en bourrasques imprévisibles.

pluie d'orage

à choisir entre 'bâche qui perce' ou 'vache qui pisse'

La période du romantisme d’abord a maintes fois privilégié cette forme d’intempérie pour la traduire en mots, en couleurs et sonorités : Chateaubriand, Hugo… Rousseau, Troyon et toute « l’école de Barbizon« , suivis d’autres, et Beethoven et cent autres depuis. Les cimbales et toutes variétés de caisses ont résonné dans tant de ‘symphonie fantastique’. En peinture le rendu technique de l’éclairage le plus proche qui me soit venu à l’esprit en observant le ciel devant ma vue est celui plaqué de main de maître sur un panneau peint à l’huile par Constant Troyon, appartenant aux collections du ‘Musée Pouchkine’de Moscou. Il date de 1851 et s’intitule justement ‘avant l’orage’. Splendide restitution, voyez ci-dessous :

scène d'avant orage brossée par Troyon

une exactitude des tons et de l'ambiance à couper le souffle (d'Eole ?)

Image subtilisée à Jean Bourete, L’école de Barbizon et le paysage français au XIX ème siècle, Ed. ‘Ides et calendes’, Neuchatel,1972, 272 p.

André Gide, dans ‘les nourritures terrestres’ (1897) décrit ainsi le phénomène météorologique et son ressenti :

« …Le ciel s’était chargé d’orage et toute la nature attendait. L’instant était d’une solennité trop oppressante, car tous les oiseaux s’étaient tus. Il monta de la terre un souffle si brûlant que l’on sentit tout défaillir ; le pollen des conifères sortit comme une fumée d’or des branches. Puis il plut. »

J’aime beaucoup également le synthétisme abrupt et signé de Jean Giono, ici à partir de ‘Jean le Bleu’ (1932) :

« …Les rossignols du lavoir chantaient encore. L’orage maintenant tenait tout le rond du ciel. »

Soleil et lumières d’été de retour roulent les dernières billes de glace, simple jeu naturel vécu comme tel quand, par chance, les éléments déchaînés n’ont pas causé de dégâts.

pour jouer