Archives mensuelles : mars 2012

Nous colverts de Troyes avons l’oeil…

Ce mardi matin sous un soleil radieux de mars, quelque part dans le fameux ‘bouchon’ et donc dans le coeur historique de la cité comtale, à quelques pas de la majestueuse et bien assise cathédrale Saint-Pierre

transept sud et nef de Saint-Pierre de Troyes

nef gothique de Saint-Pierre de Troyesje déambulai l’oeil aux aguets dans l’air vif des heures matinales.

M’interrogeant sur la propreté de la ville, j’eus bientôt la réponse : les badauds craignent les amendes depuis des siècles, ils ont la propreté qui préserve leur bourse

plaque d'ordonnance de police publique en 1706« …défense à toutes personnes de faire aucune ordure… …à peine de 100 sous d’amande… »

Sans doute une amande amère ? Toutefois j’étais fixé sur ce qu’il adviendrait en cas d’irresponsabilité, et que chacun en prenne conscience.

Alors propre comme un sou neuf je me suis attardé sur les reflets, ceux des eaux, ceux des façades ; quelques-uns ont spécialement retenu mon attention rue Linard Gonthier :

reflets de colombages sur verreet désargenté en quête je vous offre le revers de la médaille, à votre bon coeur, MsieurDame

Attaché à ce quartier parcouru en tous sens dans les années 80 lors d’un stage d’habilitation au Musée des Beaux-Arts, Saint-Loup pour les intimes, j’ai prolongé mes pas vers la Préfecture et la nouvelle place de la Libération qui a fourni aux archéologues de quoi remplir leurs carnets de chantier, leurs réserves, et satisfaire leur curiosité légendaire.

En effet ce lieu a fourni nombre d’indices et objets précieux entre époques antique et médiévale. Pour infos ce sera pour vous ici :

http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Sites-archeologiques/p-938-Place-de-la-Liberation.htm

Laissons s’écouler ce temps d’Histoire et prenons le nôtre encore. Ce jour un couple de canards ‘colvert’, Anas platyrhynchos navigue sur le ci-devant « Saint-Jacques-aux-Nonnains ». Lui ne quitte pas la femelle d’une palme, qui cancane doucettement, devant Saint-Urbain impassible.

couple de colverts Ils viennent de quitter l’onde, se perchent à peine au-dessus. Ils ont forcément quelque chose en tête, quelque projet en vue. Mais quoi ?

Inquiet de cette soudaine ignorance j’essaie de suivre leur regard, en coin, puis tout à coup je perçois l’objet de leurs désirs, celui de leur émergence au monde aquatique qui leur ouvre des perspectives sur l’humanité que trop souvent ils côtoient sans la comprendre.

D’un coup d’un seul ils sont rassurés parce que l’innommable des canards n’existe pas, pas même dans la danse du même nom. Ils sont venus, ils ont vu et n’ont rien ni personne à vaincre, ils se suffisent dans la contemplation. En somme un peu comme nous.

sculpture de SuchetetEtais-je assez sot pour ne pas avoir saisi d’emblée leur quête, alors que le sculpteur, Auguste Suchetet (1854-1932) portait quasi un nom de palmipède, Suchetet pouvant fort bien être assimilé à un diminutif de souchet. Quoi qu’il en soit, ce « Rapt : le Triton et la Naïade » d’abord en bronze avant que l’ennemi ne l’enlève pour la fonte durant l’Occupation, maintenant dans le marbre offert par la Ville de Paris, trône sur l’onde de Troyes et nous libère momentanément de tout souci.

Venez vite dans cette ville où les petits bâteaux marchent sur l’eau et les canards sur terre, découvrez par vous-même les trésors qu’elle abrite en tant de lieux, cette face n’offrant après tout qu’un modeste aperçu des vertus de la cité.

Rapt ou le Triton et la Naïade

Quand le monstre laisse des traces ténues…

Sans doute faut-il être bon observateur pour découvrir des signes rares ou énigmatiques,  avoir la main heureuse ou encore un bon guide ; les décrypter ensuite relève de la fantaisie et de l’imaginaire confrontés à l’expérience du réel.

Ce jour-là mon guide fut mon cousin homme de lettres et de culture, ami des boucles de l’Aisne ou des Hauts crayeux peuplés d’oiseaux, Guy Féquant. Il me propose de déchiffrer un message laissé involontairement par un Allemand de passage à Barby. Je vous donne ce message :

Un mur de craie en moellons équarris et appareillés. Comme bien d’autres murs de cette région de la vallée de l’Aisne proche de Rethel, quand la pierre est craie avant que de disparaître et laisser place au bois et torchis ou encore à la brique, ici en soubassement et en mur latéral.

Je vous donne un indice supplémentaire par agrandissement et détail centré sur notre propos :

traces de chenille de char sur craieCette fois vous constatez des marques avec trois ou quatre bandes en arc surmontées de deux profondes rayures. Si vous n’avez trouvé je vous donne la solution car l’énigme semble bien obscure : il s’agit de la morsure d’une chenille d’un monstre d’acier nommé Panzer en allemand car la tradition locale attribue en effet cette blessure de la pierre à un char allemand dont le chauffeur s’est trop rapidement et imprudemment engagé dans une ruelle étroite du village de Barby. Des anciens du village ont peut-être noté la date exacte mais puisqu’il s’agit du jour où les armées nazies ont déferlé vers le sud ou bien ont longé l’Aisne avant de la franchir il est possible de situer à quelques jours près l’évènement.

« Par Porcien, Wadimont, Fraillicourt. C’est une contrée où j’étais déjà venu en 1915. Je me souvenais de ses maisons en craie blanche, de ses portes et fenêtres si joliment bordées de lisières de briques rouges. … » (1)

En effet une âpre bataille se développe à Rethel entre les chars de Guderian et les combattants du 152 e RI pour contrôler le passage de l’Aisne, du 16 au 20 mai 1940. A l’ouest de Rethel l’Aisne était franchie le 9 juin et Barby se trouve entre Rethel et Château-Porcien en bordure d’Aisne. L’épisode du char se situe donc dans la fourchette chronologique du 20 mai au 9 juin 1940.

Immédiatement perceptible mais inexplicablement conservé dans une de ces cavités nommée creutte, un fragment de journal allemand tel que je l’ai trouvé enfoui sous quelques pierres à Paissy, puis photographié :

fragment de journal allemand du 28 mai 1940Trace infime, trace impondérable du passage d’une troupe allemande dans les creuttes de Paissy aux environs du mardi 28 mai 1940 comme il est écrit ici. Une recherche rapide m’apprend que les Allemands occupent Laon le 17 mai 1940 et que les armées françaises en recul font sauter tous les ponts sur l’Aisne le 20 mai entre Soissons et Neufchâtel-sur-Aisne. Des soldats du IIIe Reich peuvent donc être à Paissy entre le 18 mai et ce 20 mai et notre journal a été abandonné par un des leurs environ une semaine après leur entrée dans ce terroir. A moins qu’il ne s’agisse d’une arrivée un peu plus tardive encore, après notre temporaire victoire de Montcornet-Sissonne contre les divisions blindées, à l’initiative de De Gaulle et de ses chars le 24 mai. Quoi qu’il en soit ce journal est une preuve infime et insignifiante de l’Occupation, entre exode et retour des populations civiles.

Le témoignage d’Ernst Jünger, deux semaines plus tard environ, souligne encore des combats d’artillerie vers le Chemin des Dames :

« Je trace ces lignes après avoir pris une douche à la salle de bains, assis sur la terrasse, tout en sirotant des liqueurs telles que Cointreau et fine champagne, que nous avons trouvées dans le bar de notre logis. A la distance d’une petite étape à pieds, du coté du Chemin des Dames, résonne le feu des artilleries : lentes accumulations d’éclatements, semblables à des écroulements de montagnes. … » (2)

(1) Bucy-les-Pierrepont, 29 mai 1940

(2) Laon, 7 juin 1940  par :

Ernst Jünger, Jardins et routes, Plon, 1942. Ernst Jünger, combattant distingué en 1914-1918 et écrivain renommé, séjourne à Laon avec son unité la XCVIe division, du 7 au 15 juin 1940, il arrive après avoir cantonné à Gercy puis Toulis et avant de gagner Essômes-sur-Marne puis Montmirail.