Archives mensuelles : juin 2012

De l’aube à l’aurore ou des lueurs aux couleurs

Avez-vous déjà observé, en ces jours les plus longs leurs commencements et en ces nuits les plus courtes leurs disparitions ? Le passage de la nuit au jour a ceci de singulier qu’il emplit votre observation au point d’en annihiler le principe d’analyse : tout va très vite et se fixer sur un élément dérange la compréhension de l’ensemble. La photographie peut-elle aider ? Sans doute mais le rendu peu fidèle des couleurs par manque de lumière nuit (c’est le cas de l’écrire…).

Il faut rappeler d’abord le sens des mots : l’aube précède l’aurore, l’aube est affaire de lueurs. On n’y voit goutte mais on perçoit déjà des lueurs qui permettent l’identification de quelques formes. Il est 4 heures 8 minutes 42 secondes (heure légale en France), clic-clac voici le résultat :

aube du premier juilletPhotographie : f/2,8 ; 1/15 s. ; 6400 iso. Les deux suivantes sont prises dans les mêmes conditions techniques. On commence à distinguer les lignes du paysage et la forme des végétaux qui se découpent sur un ciel bleuté ; le vert de la végétation apparaît sur le fond de ciel le plus clair et sur certains reflets du feuillage, selon les espèces. Il s’agit bien de l’aube telle que définie dans les textes de maints observateurs depuis l’Antiquité. La coloration d’ensemble (et non des couleurs précises) est blanchâtre à bleutée, imprécise.

Le temps de noter et de réfléchir puis une minute plus tard tout bascule :

entre aube et aurore d'un premier juilletIl est 4 heures 09 minutes 34 secondes. Le ciel prend des tons bleus plus marqués qui font ressortir des tons rosés en lisière de ce bleu ou jaunâtres vers les verts mieux définis dans les lumières qu’à la minute précédente. Sur la roche calcaire que je sais parsemée de différents ocres certaines couleurs peuvent être observées et nommées. Toutefois un nuancier chromatique photographié dans la minute qui suit et dans les mêmes conditions techniques montre que toutes ses teintes ne sont pas encore identifiables :

couleurs entre aube et auroreOn parvient à isoler relativement bien certains bleus et violets, des jaunes et ocres et difficilement la gamme des verts et des rouges. Pour comparaison optique nous donnons ci-dessous ce nuancier photographié à 9 heures 26 minutes ce même jour et tempéré par charte de couleurs :

L’oeil est donc trompé quand il croit déceler beaucoup de couleurs à l’apparition du jour c’est à dire à l’aurore, moment pourtant où les roses, les ocres et des bleus commencent à illuminer la clarté du jour naissant. L’aurore a des couleurs que ne connaît pas l’aube.

Des écrivains, des peintres, des soldats en campagne, des ‘chemineaux’ ou marcheurs connaissent l’émotion de ces instants. Je retiens le célèbre Robert-Louis Stevenson qui avec Modestine contemple les Cévennes et note ses impressions de voyage en 1879. Il exprime le dernier temps de la nuit. Rappelons qu’à la même époque des peintres créent le mouvement  ‘impressionniste’ dont l’une des toiles fut presque involontairement nommée : ‘impression, soleil levant’ ; école ou courant qui s’appuie en particulier sur l’observation des couleurs physiquement explorée antérieurement par les travaux de Chevreul.

….Il s’y découvrait un gris rougeâtre derrière les pins jusqu’à l’endroit où apparaissait un vernis d’un noir bleuté entre les étoiles. …je portais une bague d’argent, je pouvais la voir briller doucement, lorsque je levais ou abaissais ma cigarette…Le monde extérieur de qui nous nous défendons dans nos demeures semblait somme toute un endroit délicieusement habitable. Chaque nuit, un lit y était préparé, eût-on dit, pour attendre l’homme dans les champs où Dieu tient maison ouverte. »

Et l’aurore, vue par Chateaubriand, quelque part vers Arlon en septembre 1792, lorsque blessé et malade il quitte « l’Armée des Princes » pour gagner bientôt Jersey :

… « Je me levai néanmoins dans l’intention de faire ma cour à l’aurore : elle était bien belle, et j’étais bien laid ; son visage rose annonçait sa bonne santé ; elle se portait mieux que le pauvre Céphale de l’Armorique ».

François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, 1ère partie, Livre VII.

C’est avec ces formulations très inspirées que je clos cette note, vous incitant sinon à marcher comme Stevenson, du moins à prendre le temps, l’un de ces matins, entre aube et aurore,  de décrire vous aussi ces précieux instants où l’émotion prend le pas sur l’observation et que l’univers entier semble offert à votre contentement. Simple, gratuit, onirique et hautement mémorisable. Essayez donc !

« Ecoute-s’il-pleut » Judas !

« Ecoute-s’il-pleut » tout comme « Moque-souris » ou « Quincampoix » et « Quiquengrogne« sont des sobriquets donnés aux moulins et devenus souvent aujourd’hui des lieudits.  De sens aisé à découvrir ils font référence au dérangement que provoque le meunier de l’amont sur celui de l’aval, la présence de grains et le bruit de l’eau dans la roue du moulin et à sa sortie.

Mais telle que je formule en titre l’expression ainsi créée renvoie à une oreille, celle de Judas, connue quasi seulement des mycologues.

En effet, flasque, gélatineuse et en forme d’auricule, « l’oreille de Judas » est un champignon.

Auricularia auricula-judae (Bull.) Wettstein

Ces Phragmobasidiomycètes se développent tout spécialement sur les troncs morts de sureau et par temps de pluie constante éclatent tout à coup sur l’écorce. Ils peuvent atteindre jusqu’à une dizaine de centimètres. Ces oreilles amies, à la différence des ennemies, ne vous écoutent nullement et vous pouvez vous exprimer sans crainte auprès d’elles. Amies elles complèteront fort bien une sauce, une fois séchées, réduites en poudre et réhydratées car leur mucilage épaissit cette dernière. Elles peuvent également se manger crues en salade mais sont assez insipides.

oreille de JudasNe pas sécher à nouveau un champignon réhydraté qui deviendrait alors toxique. On l’appelle également ‘champignon noir‘ et c’est par l’Asie que son emploi s’est répandu ici ; en Extrême-Orient il est nommé ‘oreille de nuages

Méfiance toutefois dans les zones polluées car ce champignon accumule facilement des substances toxiques chimiques, dont les métaux lourds ;  il serait par exemple responsable du « syndrome de Szechwan » découvert chez des personnes ayant consommé en excès de la cuisine asiatique.

Leur attribution à Judas viendrait du fait que Judas se serait pendu à un sureau, arbre préféré de l’Oreille de Judas.

 

Nature croquée, nature racontée

Quoi de plus changeant que la nature et pourtant l’homme a toujours tenté de la mettre en images avec plusieurs intentions en tête. A cet exercice je me suis essayé, complétant des aquarelles, pastels ou dessins « d’Eclats de nature » par de courts textes descriptifs précisant ou mettant en scène un caractère qui m’a frappé. Après tout cela correspond parfaitement au titre de ce blog, « voir et dire mais comment ? »

Dans un premier temps l’ensemble des planches et textes a constitué un carnet originel rédigé au fil des saisons, entièrement manuscrit et donc exemplaire unique. Dans un second temps j’ai regroupé les données et repris les textes de manière à les rendre disponibles pour tous, à la demande d’amis qui souhaitaient obtenir ce carnet. Les planches ont été photographiées de manière à délivrer un rendu le plus proche possible de l’original.

Ainsi ai-je réuni dans un ‘carnet naturaliste‘ une quarantaine de planches dans un livret de 80 pages, à votre disposition si vous le souhaitez. Quelques exemples suivent ici :

exuvie de Grande aeschne bleueSi cela vous intéresse vous pourrez compléter votre information sur ce carnet et le moyen de l’obtenir par ce lien :

http://boureux.fr

Pourquoi pas une idée de cadeau ? Et si par aventure vous y trouviez beaucoup d’intérêt je vous serez reconnaissant de bien vouloir diffuser l’information autour de vous !

Longpré, qui fut prieuré.

Situé à environ 5 km au nord-ouest de Villers-Cotterêts à l’écart du village de Haramont l’ancien prieuré de moniales de Longpré, de l’ordre de Fontevraud, fondé en 1180 par Aliénor de Vermandois, n’était plus que ruines dans les années cinquante et suivantes. Devenu exclusivement une ferme durant le XIXe siècle il a subi au cours des siècles toutes sortes de modifications architecturales et a brûlé en partie en 1946. Seul un bâtiment initialement destiné à l’aumônier des religieuses et édifié au XVIIe siècle a été relativement préservé bien que passablement remanié au XIXe siècle. Quant à l’église n’en subsistent que des parties en demie élévation vers le choeur qui correspondent à l’édifice ancien toutefois plaqué de neuf au XVIe siècle.

En ce lieu l’historien ne trouve pas totalement son compte de véracité immobilière, ni de satisfaction dans le décryptage de documents anciens : quantité de reprises au cours des siècles, de plus le site n’est pas ou très peu documenté par les archives. Y serait-il pour autant en déplaisir ? Certainement pas. L’intérêt du site est déjà dans son implantation paysagère. Sans doute clairière dans la forêt dans ses origines il est toujours voisin d’une sylve bien présente, ouverte sur des pâtures et des étangs en chapelet, initiateurs de lignes horizontales qui structurent agréablement l’espace. Voilà pour le cadre général, temporel et géographique.

Longpré surgit d’un coup d’un seul au long du chemin : l’enchantement visuel occupe l’espace. Comme un rideau qui s’ouvre sur la scène de théâtre les arbres ont glissé à droite et laissé place à un tableau que l’on dirait de Poussin. Tout s’ordonne en une subtile élévation qui depuis l’eau rejoint le ciel en une habile perspective qui habille la nature apprivoisée de vêtements ajustés sobrement. Là réagissent ensemble constructions venues d’entre Moyen-âge et Renaissance et jardins strictement conduits.

LongpréLes photographies qui suivent sont une incitation à découvrir par vous-même. L’endroit ne gagne pas à être longuement commenté mais s’apprécie par sentiments, il devient le miroir flou que peuple l’empreinte d’un passé riche de sens. Une procession de moniales accompagne votre déambulation, ici dans le cloître, là dans la salle capitulaire et ailleurs au travers des portails et jusque la surface de leurs pierres tombales. La restitution des volumes intérieurs ouverts à la visite ne choque pas, elle fut assez réfléchie pour cela. Sans elle ce serait un désert, avec elle acceptons le décor nouveau qui s’offre à nous. Toute restauration est un casse-tête alors une restitution ! …. Louons alors l’oeuvre immense accomplie, jamais finie cependant et remercions nos hôtes de partager un peu avec nous ce sauvetage et sa mise en scène.

vestiges de la nef et du choeur de l'église du XVIe siècle

formation d'un tuf sur la fontaine

quand l'ordre géométrique crée de l'esthétisme

Pour en savoir plus sur l’histoire du site et pour connaître les modalités de visite :

http://www.prieuredelongpre.com

http://www.parcsetjardins.fr/picardie/aisne/prieure_de_longpre-1357.html

un élégant guide de visite (payante, libre et fléchée) de quatre pages avec illustrations et plan est donné à l’entrée, il suffit pour la compréhension de l’ensemble.

N.B. : photographies de l’auteur publiées ici avec l’aimable autorisation des propriétaires