Archives mensuelles : février 2013

Neige : pendant et après parce qu’il y eut un avant.

J’aime parcourir mes neiges d’antan recouvertes par celles du jour. Banalité froide. L’étendue de bourre blanche ouatée renvoie aux plus anciens souvenirs d’enfance, sans doute en raison du froid et de ses brûlures, de la glisse et des bonhommes. J’aime encore davantage prévoir ce qui sera parce que je sais que cela fut. Ainsi prévenus, lisez vous aussi dans le présent le devenir par le biais de l’image réelle d’un passé supposé reproductible tel :

enveloppes plumeuses et fruits de la clématite en hiver

graines de la clématite des haies en été (Clematis Vitalba), font suite aux inflorescences en cymes que l’on voit ci-dessous

un chasseur-pêcheur a brisé la glace mais aucun phoque n’est venu

Multiplier les exemples à l’infini ne servirait de rien. A l’échelle de nos vies la nature semble immuable, de même les paysages. Un leurre. Voilà pourquoi je préfère rêver dans l’incertitude du devenir. Qui me dit que sous la neige de cette souche va naître tel champignon plutôt que tel autre, quand bien même l’an passé certaine espèce a éclos ici plutôt que là :

tronc gisant recouvert de neige

Lycogala epidendron

comme des perles de corail une éclosion de Lycogala epidendron

Ils étaient bien là l’été dernier. Moi de même. A l’heure chaude méridienne n’est-il rien de plus confortable, de plus excitant aussi, que de s’adosser là, tout contre, tout près, dans l’impatience de l’éveil de la nature car il se pourrait que sous l’influence des génies du lieu et des démons de midi la belle endormie au collier de perles vienne à se dévêtir ?

P.S. le naturaliste averti verra de suite que cette écorce de bouleau n’est pas celle du grisard du dessus. Effectivement cette curieuse apparition résulte de la soudure de deux branches, ici en position inverse des lois de la croissance ordinaire.

Penser à Hitler avec les pensées de Nabokov

Lisant Vladimir Nabokov, Autres rivages, souvenirs, nrf, Gallimard, Paris, 1961 (traduction = Yvonne Davet)

J’arrive dans les parcours à travers quelques jardins botaniques de villes européennes, juste avant l’exil en 1939. L’auteur relate alors ses souvenirs de jeune père lorsqu’avec sa femme ils promenaient leur jeune garçonnet :

« … Notre enfant devait avoir un peu moins de trois ans, ce jour de vent à Berlin (où naturellement il n’était possible à personne d’échapper à la familiarité avec le portrait omniprésent du Führer), ce jour de vent où, debout tous deux, mon fils et moi, devant une plate-bande de pâles pensées, dont les visages tous levés en l’air présentaient une tache noire en forme de moustache, nous avons bien ri, l’idée assez saugrenue m’étant venue de souligner leur ressemblance avec une foule de petits Hitler en train de se démener. »…

moustache d'Hitler dans la pensée de Nabokovtirées du catalogue de la Maison Fabre (graines, le grand jardin)Fabre, Metz, 2013, quelques variétés de Viola x…. dont l’une d’entre elles, hybridée sans doute des milliers de fois, a formé une image et suggéré un rapprochement dans le cerveau de Nabokov. On a ri nous aussi et vous probablement de même.

La percée de Galanthus

Les voici ! Les voilà ! la neige vient à peine de disparaître, quelques plaques d’arrière-garde en blanches guenilles s’accrochent encore sur les pentes nord du Chemin des Dames, sur les glacis de structures détruites dans le jardin contre le bois.

soufflées en congères lentes à fondre ces plaques font une guirlande sur l’horizon du Chemin des Dames, au niveau du Plateau de Paissy, à l’emplacement des premières lignes françaises en 14-18.

Un peu plus loin la glace sur la mare agonise mais tient encore la rive, sa peau desquamée suppure de bulles hier belliqueuses, elle semble vouloir faire retraite, comme le monstre, au fond de la creutte infernale.

glace en fusion sur la mareBlotties en troupes compactes et distantes des touffes de perce-neige laissent tomber leurs clochettes finement colorées d’un étroit liseré vert. Blêmes et transies elles attendent la secousse d’un prochain coup de vent qui fera tomber la goutte accrochée à leur moustache pistache. Voici de nouveau le Galanthus nivalis. Abondant dans le village il surprend chaque année le promeneur qui tape une dernière fois (?) ses bottes auréolées d’une pellicule de neige fondante. Son nom vient du grec = fleur de couleur blanche, des neiges. Il affectionne en effet les pentes fraiches où tardivement la neige recule en bon ordre comme un envahisseur germanique installé là quelque temps naguère, une fois ou l’autre.

liseré vert de la fleur de perce-neigele manque de lumière m’a amené à trop forcer la sensibilité, d’où une pixellisation excessive mais vous ne regardez pas souvent cette fleur par le dessous…

Dans le même temps, en même situation, sur la pente raide d’un ancien entonnoir de bombe perlent et jaillissent les gouttes de sang des pézizes écarlates (Peziza coccinea) accrochées sur des rameaux pourrissants. Comment en ces lieux ne pas penser à toutes ces blessures vaines, ces hémorragies inutiles que l’un et l’autre des belligérants ont parfois tenu comme un insigne honneur ? Pansons !

voir aussi sur le perce-neige un article de ce blog ici (un peu plus tardif en saison):

http://voirdit.blog.lemonde.fr/2008/02/28/dans-mon-jardin-lhiver/

Vailly, années d’avant la Grande Guerre

« A la Parisienne« , ainsi est nommé un commerce d’habillement situé à l’extrémité nord de la rue Alexandre Legry alors appelée ‘rue d’Aisne‘, côté est de cette rue. Notre document de référence est une photographie éditée en carte postale, support très en vogue en ces années de la période qualifiée de « Belle Epoque » par la suite.

A la ParisienneLe bandeau de corniche porte : « A la Parisienne » et entre les fenêtres de l’étage se lisent : « chemises, corsets, cravates, foulards, articles de voyage, maroquinerie, vêtements, confection et sur mesure« . L’appellation est reproduite sur le front de vitrine, à sa gauche est illisible un article en vente, à sa droite on lit : « bonneterie« . Entre les vitres de vitrine on peut encore lire : « lingerie, chaussures, confection pour dames, soieries, doublures, brosserie, tapis« . D’autres titres ne sont pas lisibles.                                                                         Sur son ‘pas de porte’ la propriétaire est en discussion avec deux dames, un homme observe de loin le photographe en action. D’autres devantures annoncent une rue ‘commerçante’ active dans le cadre d’un chef-lieu de canton qui compte environ 2000 habitants. Le trottoir est étroit, la rue pavée. Elle le restera jusqu’aux années 50 bien que son tracé ait été rectifié après les destructions de la guerre. On aperçoit ci-dessous tout au bout de la rue une partie de ce magasin, dernière boutique en saillie avant la Place du Général Félix devant l’église. Suit une vue de cette rue détruite lors de la guerre.

Coincée entre deux montées latérales de toiture en ‘saut de moineaux’ comme il est fréquent dans notre région, la retombée du toit ‘à la Mansard’ indique une réfection sans doute récente. Plutôt d’appartenance urbaine, elle est rare dans notre petite ville à cette date où on la trouve également place de l’Hôtel de Ville essentiellement.

ruines dans Vailly vers 1920 (surgissement des années anciennes : je conserve encore en mémoire le claquement des fers de sabots des rares chevaux sur ces pavés ainsi que leurs nasaux fumants dans les matins glacés, leurs pieds entourés de chiffons pour atténuer les glissades sur le verglas. Images enregistrées avant leur disparition définitive vers 1955-60, le dernier véhicule hippomobile étant celui de l’éboueur, après ceux du livreur de charbon et du laitier ; images des derniers soubresauts de la civilisation du cheval, le vrai, avant celle de la traction automobile généralisée dans toutes les classes sociales au milieu du XXe siècle).

On peut imaginer que les clientes trouvaient là l’essentiel de leurs besoins en habillement et qu’il n’était pas nécessaire qu’elles entreprennent un déplacement à Paris ou à Reims. Elles pouvaient étoffer leur curiosité en consultant les catalogues illustrés des grands magasins parisiens par exemple dont voici des extraits d’exemplaires contemporains.

échantillons de tissus d'un catalogue en 1903

échantillons de tissus dans le catalogue du magasin ‘Le Printemps’, Paris, 1903

Sur cette autre photographie (carte postée en 1908)la rue se présente depuis le sens opposé à la précédente, regards tournés vers le sud de la rue d’Aisne. Le pignon du magasin porte des inscriptions de ‘réclame’ identiques à celles de la façade. On lit en complément : »[cha]pellerie, [parap]luies, ombrelles, couronnes mortuaires« 

Sur son échelle double, un peintre en bâtiments nettoie ou peint. Il pourrait être ‘peintre en lettres’, de ceux qui connaissent le tracé et l’exécution des écritures de publicité directement sur le support à l’aide de pinceaux aux soies démesurément longues. Il m’évoque une toile de Frédéric Bazille sur laquelle s’activent des compagnons peintres.

Une cliente potentielle, celle qui a rédigée la carte ci-dessus, demande qu’on lui apporte un vêtement acheté récemment :

« …dis à Ernestine qu’elle m’apporte le petit vêtement blanc d’Yvonne que j’ai acheté dernièrement, je lui ai montré avant de partir, dans un carton dans le petit cabinet. A demain Marguerite.« 

A l’époque des Parisiens originaires du bourg ou inspirés par sa tranquillité et la possibilité de venir depuis Paris par le train (Gare du Nord jusque Soissons, puis autre train « Chemin de fer de la Banlieue de Reims ») passaient des moments de détente à la campagne, par exemple au cours de promenades à pieds, à cheval ou à bicyclette ou encore lors d’activités de pêche ou de canotage. A la veillée tout les disposait à la lecture du célèbre ‘Almanach Vermot’ ci-dessous dans un exemplaire de 1902 :

almanach Vermot de 1902

« A la Parisienne« , une enseigne, une devanture, un magasin, un commerce qui ont fait rêver, à n’en pas douter, nombre de Vaillysiennes et Vaillysiens à la naissance du XXe siècle.

Des départs, une ronde d’échanges épistolaires.

Ce vendredi,  pour les Vases communicants de février (merci à Scriptopolis, Tiers Livre et à Brigitte Célérier) une ronde, un échange à sept plumes sur le thème des départs avec Elise L.JW.Chan, Dangrek, Quotiriens, Dominique Autrou,

Sur ma page publie ce jour Dominique Autrou : http://dom-a.blogspot.fr/ sous la forme de son récit intitulé « la bouée en caoutchouc » :

«… dans les champs de l’observation, le hasard ne favorise que les esprits préparés …»

                                                                                      (Louis Pasteur, conférence du 7 déc. 1854)

On n’allait pas partir comme ça, de gaieté de cœur. Il fallait un motif solide. La guerre, par exemple. Ou plutôt une campagne de pacification, euphémisme accablant du langage militaire. Partir c’était, bien sûr, partir presqu’à poil, emmenant juste avec soi les casseroles, névroses, complexes, tout cela dans la même carcasse qui nous vaut carrosserie ; inconsciemment, malgré la volonté (ou la contrainte) qui nous font bouger, un lourd bagage qui peut s’ouvrir, patatras, au meilleur moment, un encombrant qui se rappelle à nous. Quand le bagage est beau, il risque tout de même de répandre sa nostalgie n’importe où, quitte à provoquer le fiasco. Revenir avec un paludisme serait un moindre mal, une syphilis n’y pensons même pas.

Horizontalité, assez revêche, d’un côté ; plan romantique certes, un peu trop même, on sent l’opportunité d’une pose dans la ruine. Crozon (ou Morgat) n’inspirent pas d’emblée la lascivité. Vêtements d’hiver, allure fixe  (déterminée ?) on entendrait presque un silence — plein — dans une sonate de Brahms. Et c’est une respiration sans les parents, ni les enfants apparemment (ou alors ils ont été délimités). En tous cas il y a eu plaisir, plaisir de circonstance mais plaisir, on se garderait de toute critique formelle si l’idée nous en venait. C’est une caresse, une tendresse d’œil. Le départ est proche et l’absence sera longue, très longue.

Et puis il y a, à dix mille km de là (et le mois suivant, et sur le même film 35 mm dont  on comprendra bientôt la solitude parmi les autres bobines accompagnées de leurs tirages) cette inconnue dansant avec sa chambre à air – bouée (Michelin, forcément) et qui semble — on se souvient de l’expression — ne pas avoir froid aux yeux. Son regard, à l’instar de la mise en scène bretonne, dit aussi la pose, manifestement elle la tient le temps de la photo, docile sous le photographe, immobile autant qu’elle le peut dans un élément liquide familier si l’on en croit la position des jambes et des pieds, dont les doigts, on l’aura vu immédiatement, sont faits. Des ongles de pied vernis, à Chup, dans la jungle ? Improbable, on doit être à Kampong Cham, ou alors au Cap Saint-Jacques ? En butte à tant de conjectures, inutile de se perdre, l’interrogation est troublante, d’ailleurs, et l’insolite n’est pas tant dans la question que dans son motif. Il serait plus judicieux de simplement se laisser aller, se perdre dans ces yeux ; de noyer son imagination au chaud, par procuration, ailleurs. Proust préconisait de laisser les jolies femmes aux hommes sans imagination ; aux militaires, par exemple ?

photographies : coll. de l’auteur