Archives mensuelles : novembre 2013

Jean de La Ville de Mirmont tué le 28 novembre 1914 à Verneuil (Moussy-Verneuil), Aisne

Un talentueux écrivain. Peu connu mais toujours lu depuis la parution de ses premiers poèmes (à partir de 1903), de son « Horizon chimérique » (1911-1912) dont quelques poèmes seront ultérieurement mis en musique par Gabriel Fauré et plus récemment par Julien Clerc, et encore de son original roman à la tonalité toute contemporaine : « les dimanches de Jean Dézert » (1914), Jean de La Ville de Mirmont enchante nos lectures.

Son oeuvre nous est accessible par l’intelligente publication qu’en fit Michel Siffran en 1992 chez Champ Vallon : Jean de La Ville de Mirmont, Oeuvres complètes, poèmes-récits-correspondance. Introduction et présentation générale par Michel Suffran avec un avant-propos de François Mauriac. Seyssel, Champ Vallon, 1992, 352 p.

Jean de La Ville pendant son serviceen 1906

Celui qui a lu, entre autres exemples, le poème XIV de l’Horizon chimérique est tant aspiré par ces vers initiaux qu’il ne peut qu’y revenir encore et continuer ailleurs sa quête d’images et de sonorités, de dépaysements et d’enchantements :

« Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse                                                                           Et roule bord sur bord et tangue et se balance                                                                                   Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ;                                                                                   Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences                                                                       Plus belles que le rythme las des chants humains. … »

Le 24 novembre il écrit à sa mère : « Ma chère Maman, je viens de recevoir ton colis contenant une peau de lapin, un sac de couchage, des chaussettes et le passe-montagne de Suzanne. … … Cette nuit ma fourrure m’a fait rêver que j’étais devenu Cosaque, avec une grande lance et un costume rouge et jaune. Voilà qui amuserait Fanfan si c’était vrai. … Au fond je suis le plus heureux de vous tous, car si je suis emporté, j’espère ne pas même m’en apercevoir ; si je suis blessé, je coucherai dans un bon lit et je serai soigné par d’aimables dames et si je persiste tel quel, grâce à toi je n’aurai pas trop froid. Au revoir, ma chère Maman, bons baisers à vous tous. Ton fils si loin et si près de toi -et sur qui veillent non seulement son étoile, mais toutes les étoiles du ciel.En cette foy je veux vivre et mourir.’ (refrain de la ballade que fit Villon pour sa mère.)

Quatre jours plus tard le sergent Jean de La Ville est tué au front sur le Chemin des Dames, enseveli, la nuque brisée, lors d’un bombardement dans sa tranchée alors qu’il venait de refuser une relève, à Verneuil-Courtonne, aujourd’hui commune de Moussy-Verneuil au nord de la rivière Aisne, entre Vailly-sur-Aisne à l’ouest et Bourg-et-Comin à l’est, à proximité de la ferme du Metz et du Bois des Boules. Engagé volontaire il s’était fait remarquer pour sa bravoure le 2 novembre dans le même environnement. On note que les tranchées allemandes sont très proches et du reste Jean de La Ville cite un exemple de ‘fraternisation’ dans sa correspondance.

citation en l'honneur de Jean de La Ville. JMO 26N646/1, 2 novembre 1914, p.39

citation en l’honneur de Jean de La Ville. JMO 26N646/1, 2 novembre 1914, p.39

57eRI010115_26N646_1La ferme de Metz est à gauche du canal, il n’en reste rien de nos jours. Le Bois des Boules est à sa droite, au-dessus de l’inscription ‘Moussy’. Plan copié sur le site ‘Mémoire des hommes’ 26N646_1 le 1er janvier 1915. Ci-dessous le site de la ferme de Metz en 2013 avec la maison d’écluse et sa plaque.

la ferme était immédiatement au-delà du canal et de l'écluse à gauche

la ferme était immédiatement au-delà du canal et de l’écluse à gauche

PlakMetzEcluseW

Si le JMO des 27 au 29 novembre mentionne bien des actions énergiques et des disparitions d’hommes dans tout le secteur de Verneuil, Moussy et Beaulne je n’y ai pas trouvé le décès de Jean de La Ville. Il doit figurer dans l’annexe que mentionne ce rapport de JMO et que je ne parviens pas à lire en ligne. Le 28 novembre est signalé un « …bombardement ininterrompu de Moussy, à la fin du jour l’ennemi lance encore quelques grosses bombes sur la partie gauche de nos tranchées du 4e sous-secteur, elles nous tuent un homme et enterrent la section de mitrailleurs du 123e qui est au saillant gauche… »

D’abord inhumé dans le cimetière provisoire de Verneuil son corps fut déplacé en 1919 vers la nécropole de Cerny-en-Laonnois avant que sa famille ne le fasse revenir à Bordeaux dans le cimetière protestant.

Un autre écrivain mort jeune, Emile Despax, a été tué quasiment au même lieu le 17 janvier 1915. J’ai évoqué son souvenir sur ce blog ici : http://voirdit.blog.lemonde.fr/2013/01/18/emile-despax-pensee-pour-lui-ce-17-janvier-2013-en-reference-au-17-janvier-1915-a-la-ferme-du-metz-de-moussy-verneuil-02/

Notons encore qu’une approche originale du parcours créatif de Jean de La Ville a été produite par Jérôme Garcin dans son roman ‘Bleus horizons‘, nrf, Gallimard, 2013, 224 p.

La « Lettre du Chemin des Dames », de bonne tenue, a également évoqué la vie et la mort de Jean de La Ville  par la plume de Guy Marival, Lettre n° 23 de l’automne 2011, p. 5-8.

D’autres renseignements vous seront accessibles sur Internet, par exemple et entre autres sur le site consacré au 57e RI par Bernard Labarbe qui publie les récits de son grand-père Raymond Labarbe : http://raymond57ri.canalblog.com.

Le mot de la fin avec Michel Suffran op. cit. p. 49 :

« Ne l’idéalisons pas. Ni stèle, ni piédestal. Donnons-lui ce qu’il demande, et rien de plus. Voilà. Accordons à ce jeune homme intact la place qu’il mérite et qu’il a conquise : non celle d’un gisant, non pas même celle d’un survivant… La place d’un vivant. Et non point devant nous mais parmi nous. Debout, juste au milieu de nous. »

 

Philippe Borrell et « la main de Massiges », in memoriam

Des circulations d’idées bâtissent aléatoirement ce blog nourri de passions et d’amitiés. En ce jour du 11 novembre mettons en avant Philippe Borrell que des liens ‘aliniens’, familiaux ou de localisation géographique font émerger soudain.

La lecture du dernier bulletin (n°36, octobre 2013) publié par l’Association des Amis du Musée Alain et de Mortagne m’apprend par la plume alerte de la Présidente Catherine Guimond dans ses ‘Lectures croisées Alain-Mauriac‘ que la vie de Philippe Borrell a croisé celle de Mauriac et d’Alain avant de se terminer dans le chaos de septembre 1915 en Champagne. En quelques lignes Alain puis Mauriac donnent à lire rapidement quels faits ont lié ce jeune homme à leur parcours. En fait ces deux auteurs célèbres ont oublié par accident ou délibérément jusqu’à l’existence de notre combattant et c’est de son dernier combat qu’il va être question ici en ce jour favorable à remembrance guerrière. Vous trouverez dans le bulletin cité ci-dessus les circonstances ‘littéraires’ propres à chacun (p. 86-87).

Philippe Borrell naquit à Bordeaux le 26 janvier 1890 et fut élève du lycée de Bordeaux de 1897 à 1906 en même temps que Mauriac. Il obtient l’agrégation de philosophie en 1913 après un brillant passage à l’E.P.H.E.S.S. et   à Normale Sup où Alain l’a connu.

Survient la mobilisation et la guerre *. D’abord en Lorraine son régiment, le 146 e d’infanterie dans lequel il officie en tant que capitaine se trouve en Champagne à partir de la fin août 1915 quand débute une bataille de reconquête voulue par l’Etat Major à partir du 22 septembre. Philippe Borrell commande le 2e Bataillon, 7e compagnie à environ 15 km au nord-ouest de Sainte-Menehould, à proximité de la bordure occidentale de la sylvestre Argonne. Après une intense préparation d’artillerie, l’une des premières de cette ampleur, son bataillon est chargé de prendre des tranchées allemandes puissamment fortifiées dans une zone de collines peu élevées mais très découpées et assises en un chapelet de buttes successives en forme de doigts de main et dans un contexte de  craie propre à cette région que la pluie forte des jours précédents a rendu particulièrement glissante et gluante. Nous sommes dans ‘la main de Massiges’ devenue si tragiquement célèbre dans les communiqués officiels.

Les Journaux de Marche et d’opération (JMO) publiés désormais sur le site bien connu des spécialistes et amateurs ‘mémoire des hommes’ rendent parfaitement compte de l’âpreté des combats et de la complexité stratégique de l’affaire. Ainsi en est-il du JMO 26N695/4 du 146e RI. La bataille s’engage en effet sur un front d’environ 25 km d’ouest en est, entre Aubérive et Ville-sur-Tourbe. Le relief, bien que modéré, cache nombre de replis de terrain aux artilleurs, contre-pentes exploitées par les Allemands pour y installer des abris sûrs que l’artillerie n’a pu détruire tous.

D’abord victorieuse sur la première ligne allemande la percée française va s’arrêter sur les secondes lignes au prix de pertes importantes. Dans ce contexte saisissant d’horreurs et de bravoure mêlées le bataillon de Borrell se déporte sur sa gauche et se trouve immobilisé par les mitrailleurs et l’artillerie ennemie. Le 25 septembre 1915 Philippe, 25 ans, tombe au champ d’honneur. On ne sait exactement où, il est porté disparu tout comme ce triste soir, 25 officiers sur 29 et 528 hommes de troupe sur 2260 pour ce régiment, l’un des composants de cette attaque. Médaille militaire avec croix, voilà tout. Toute cette boucherie pour en moyenne 4 km en profondeur de terrain récupéré sur l’ennemi qui perd dans la bataille 26000 prisonniers et 140 000 blessés, tués ou disparus sur l’ensemble du front de cette bataille de Champagne.

fiche signalétique au nom de Philippe Borrell, porté disparu le 25 septembre 1915 à Massiges

liste partielle (suite sur la page suivante du journal) des officiers blessés, tués ou disparus d’après le JMO 26N695/4 du 146 RI

circonstances et raisons de l’imparfaite reconquête du 25 septembre 1915 d’après le JMO du 146 RI en Champagne

Ces lignes sont bien peu pour rappeler ces faits qui pourtant ne guérissent pas l’Homme de sa folie meurtrière quand des événements la déchaînent. Notre  héros espérait sans doute un avenir autre, probablement d’exception, vu son parcours. Il n’a eu le temps d’écrire, encore élève, qu’un court article sur la notion de pragmatisme publié en 1907 dans la Revue de Philologie ainsi qu’une étude sur Spinoza publiée en 1911 chez Bloud et Cie.

Avant de mourir il a pu voir ces ciels profondément bleus de la Champagne autrefois dite ‘pouilleuse’, souvent non cultivée encore en 1915, sauf en finage des villages et parsemée de pinèdes. Une sorte de lande de forte amplitude thermique parcourue de moutons qui à certaines heures n’est pas sans évoquer des paysages de l’Oranais. Il l’a sentie sous ses souliers cloutés depuis le Perthois de Vitry jusqu’à ces terres à outardes plus au nord où les villages exposent leurs maisons de torchis et de bois bien protégées des toitures à faible pente débordantes, lignées de tuiles ‘canal’.

tuile canal employée en Argonne

aspect d’un toit couvert de tuiles ‘canal’ ou courbes, certaines sont encore surmontées d’un nez d’appui pour la tuile supérieure, comme plusieurs exemplaires trouvés en fouilles à Vanault-le-Châtel prouvent l’existence aux XIIe-XIVe siècles.

Après guerre nombre de villages ne seront pas reconstruits, tels Tahure, Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, Perthes-les-Hurlus…

* Dans une lettre d’Alain à Elie et Florence Halévy datée du 30 septembre 1914 on lit : « Mon Borrell est blessé, convalescent à Nice« . Etat de fait qu’Alain avait du reste signalé le 28 septembre dans un courrier à Mme Salomon. Sources : Alain, correspondance avec Elie et Florence Halévy, nrf, Gallimard, 1955, p. 147 et note p. 419

Dans sa biographie d’Alain, André Sernin évoque les relations d’Alain et Borrell dans plusieurs passages et en particulier celui-ci : « L’autre ‘vétéran’ auquel Alain faisait allusion dans ses Notes de 1946, sans le nommer, est Philippe Borrell… …citation d’Alain = « Il était de tous le premier parti à la guerre, mais il n’alla pas plus loin que la bataille de l’Aisne (sic) ». la localisation est fausse dans l’esprit d’Alain en 1946 mais si le département de Massiges est bien la Marne, la rivière Aisne n’en est éloignée que de sept petits kilomètres.

André Sernin, Alain Un sage dans la cité, Robert Laffont, Paris, 1985, 478 p. Extrait p. 103

Si des lecteurs trouvent des renseignements plus précis sur cet élève d’Alain et relation de Mauriac, qu’ils veuillent bien me les communiquer.