Archives mensuelles : août 2014

Senlis ou l’érection du temps

Senlis est une petite cité que l’on parcourt à pieds bien tranquillement, notre vue s’y promène nonchalamment en ses rues pavées et quand nous levons les yeux sur ses vieilles pierres, le passé se dresse d’un coup en une lisible érection du temps, les plus anciens à hauteur des plus récents.

Bizarrerie. Place forte auguste, cité des Sylvanectes, Senlis enfin et toujours. En toute logique Senlis, royale capitale capétienne, érige ses tours et clochers médiévaux à l’intérieur d’un périmètre fortifié dont on suit la trace au sol sans grande difficulté, quitte à cheminer avec en mains un guide touristique illustré dont le plan renvoie, comme ailleurs, de vestiges en vestiges. Rien là d’extraordinaire et nombre de nos vieilles villes d’Europe étalent ainsi des formes ordonnées inscrites dans l’histoire.

Ce qui rend Senlis originale c’est que la verticalité de ses vestiges les plus anciens se joint et se superpose visuellement à celle des plus récents. Pour comprendre le fonctionnement de l’affaire et donc appréhender au mieux la succession des temps rien ne remplace la descente en sous-sol.

salle gothique XIVe siècle de l'ancien palais épiscopal de Senlis

salle gothique XIVe siècle de l’ancien palais épiscopal de Senlis

Une rénovation réussie du Musée d’art et d’archéologie livre aux visiteurs des aperçus sur les vestiges de murailles du IIIe siècle et d’une habitation gallo-romaine, ainsi qu’une splendide sélection d’ex-votos en provenance du temple de la forêt de Halatte, toute proche. Tous ces maux soulagés, semble-t-il, leurs naïves localisations exprimées dans la pierre, ont quelque chose de bouleversant, qu’une percutante mise en scène renforce.

ex votos gallo-romainsCe blog vous a habitués à des clichés beaucoup plus soignés que ceux sortis ce jour de mon téléphone mobile et je ne vais pas poursuivre en vous offrant trop de médiocrité technique, qui serait quasiment injurieuse quant à la qualité de ce musée. Sachez que vous avez ici, entre Antiquité, Moyen-âge et Temps modernes, de quoi vous régaler. Les vitrines sont attrayantes et documentées sans lourdeur, les objets et peintures de même. Une salle est consacrée à l’artiste Thomas Couture (Senlis, 1815 – Villiers-Le-Bel, 1879) peintre talentueux, vigoureux dessinateur, le plus souvent hors d’influence de la mode du temps. En outre une exposition temporaire met en lumières les peintures naïves aux couleurs chatoyantes de la célèbre Séraphine Louis, dite « Séraphine de Senlis« , et quelques-unes de son ‘sponsor’ ou mécène Wilhelm Uhde. De quoi réchauffer, s’il en est besoin, vos journées estivales jusqu’au début du prochain hiver.

http://www.musees-senlis.fr/Dossiers-thematiques/seraphine-louis-dite-seraphine-de-senlis.html

Revenons, quittant ce lieu magique après avoir flâné vers l’ancien palais royal et le musée de la Vénerie, vers l’érection des temps et observons à titre de preuve l’une des tours de l’enceinte gallo-romaine contre laquelle ou près de laquelle la cathédrale s’appuie :

tour de l'enceinte gallo-romaine de SenlisEn dépit des réserves formulées plus haut quant à la piètre définition du cliché (je remercie Mathieu de me l’avoir confié), constatez qu’il est bien rare en France du nord d’avoir en face de soi autant d’élévation antique jouxtant une tour gothique. Alors profitez de l’aubaine et découvrez ou revisitez Senlis, vous ne regretterez pas votre voyage.

Sous la robe, queue en main, posture inhabituelle et tocsin en cause.

Non, il n’est pas fréquent d’être là, sous la robe, queue des battants en mains ! Cela mérite explication. La voici :

Sous les serres et ergots du coq invisible d’ici, sous la charpente bétonnée pyramidale, entre les rangées d’abat-sons

mais où suis-jej’accède au niveau campanaire, les trois cloches sont bien là.

cloche de PaissyVoici l’explication en ce jour du 1er août 2014 qui, parmi d’autres propositions, a retenu une sonnerie de tocsin facultative en commémoration du 1er août 1914 qui fit entendre, ce dit jour d’inquiétude, le tocsin dans toutes les églises de France. Il annonçait alors dramatiquement la mobilisation générale en vue de la défense de la patrie.

Tocsin, un mot que nos ancêtres eurent hélas à connaître en plusieurs occasions, ils ont craint ce battement rapide et répété destiné à alerter. Il provient de l’occitan ‘tocasenh’ et on le trouve écrit au XIVe siècle sous la forme ‘touquesain’. Pour nous ce jour pas de mauvaise nouvelle à annoncer, seulement trois minutes de recueillement à suggérer, en souvenir des morts de la Grande Guerre. Du reste c’est inscrit au bas de la robe, suffit de monter, de lire :

texte sur cloche« …en souvenir des enfants de Paissy morts pour la France. »

De Paissy et d’ailleurs également puisque cette guerre fut mondiale. Pour atteindre ce haut lieu du clocher d’une église il faut accepter l’escalade, les marches et, ce jour, le tintamarre assourdissant estompé par les oreillettes d’un casque. En effet la corde n’offrait pas la possibilité de battre vite, et surtout de battre deux cloches à la fois, seul et en rythme pour que les sons de l’une se mélangent intimement mais ne se chevauchent pas avec ceux de l’autre. La seule solution fut celle énoncée en titre. Une fois là-dessous on ne peut pas même penser, à cause de la résonance et de la puissance sonore des cloches, elles sont fondues pour cela. Abasourdi l’esprit se fond dans l’action et la pensée se fige.

L’action consiste à tirer simultanément sur les chasses des battants, les bras en croix et les mains agrippées aux queues jusqu’à les amener à la pince de la robe près de l’ouverture de  la lèvre. Tout le reste, jougs et cloches demeurent fixes et la pensée aussi, le mouvement trop vif anesthésiant le combat entre l’éros de la patrie et le thanatos de la guerre. Il faut être là et s’engager totalement pour, au bout de trois minutes, reprendre souffle et songer de nouveau. Reviennent alors, par-dessus les dédicaces du bronze, des lectures  gravées dans l’airain de la mémoire, des notes de Giono, de Genevoix, de tant d’autres encore, des souffles nouveaux tels ceux qui forment le ‘Corps de la France‘, chez Michel Bernard. Puis, la paix revenue dans les artères je redescends alors sur terre, remercie mon aide dans l’ascension et contemple de haut le choeur de Saint-Remy de Paissy, patron dédicacé sur la plus grosse cloche.

choeur de l'église de PaissyAmertume de savoir que ce même jour des êtres meurent par la bêtise des hommes à Gaza et ailleurs, nostalgiques pensées à l’égard de la petite église de Paissy (de la fin du XIIe ou du début XIIIe siècle) dont ne subsistent que des photographies ou des cartes postales anciennes, ou l’insolite présence de l’une des cloches qui servit d’alerte aux gaz pendant la guerre.

la cloche sert à avertir les combattants de la présence de gaz

la cloche sert à avertir les combattants de la présence de gaz

bientôt plus qu'un souvenir

C’est tout cela qui était contenu en germe ce premier août 14 et dans les sonorités pointues et hachées du tocsin nos ancêtres ne pouvaient deviner combien de glas ils allaient entendre, combien de pleurs ils allaient essuyer.

« …mais à travers le bruissement des arbres et la voix de la femme, il entendait la tocsin, la générale, le fracas lointain des chevaux et des canons sur le pavé. » Anatole France, Les dieux ont soif.

La plus grosse cloche porte cette dédicace en lettres rapportées majuscules :

« J’ai été bénite l’an de NS 1930 le 18 mai sa sainteté Pie XI étant pape bénite par sa grandeur Monseigneur Mennechet évêque de Soissons Paul Dejole curé de la paroisse en presence de MMRS vaillant maire Bourre adjoint Graux et Beroudiaux membres du conseil paroissial Boesse architecte Faucon entrepreneur je m’appelle Gilberte Madeleine mon parrain a été Gilbert Huberlant et ma marraine Madeleine Vaillant je sonne en l’honneur de St Remy patron de Paissy »

La cloche moyenne porte : (incertitude sur quelques termes)

« Je m’appelle Jeanne Madeleine mon parrain a été Jean Béroudiaux et ma marraine Madeleine Graux j’ai été bénite en présence de M. Rillart de Verneuil député de l’Aisne et du Conseil Vaillant maire Bourre adjoint Georges Graux Louis Demoulin Eugene Pierrat Charles Herbillon Remy Labre Maurice conseillers municipaux Je sonne en souvenir des enfants de Paissy morts pour la France ».

Les figures de ces cloches sont des croix simples, un Christ Roi et un Christ Sacré Coeur ; les rinceaux sont des palmes et guirlandes de fleurs et de pampres dans le style Art déco.

La marque du fondeur indique : « Chalette, ets Ronat, Loiret » q’uil faut comprendre comme : établissements Ronat à Chalette-sur-Loing, Loiret où ce fondeur a travaillé de 1924 à 1938.

Figure1WGrClocheTxtWla petite cloche ne porte aucune dédicace ni marque.