Archives mensuelles : décembre 2014

A Laon, les boeufs.

Connus bien au-delà de ‘la Montagne couronnée‘, de ‘l’Acropole à la française‘, depuis que Villard de Honnecourt les a dessinés au début du XIIIe siècle, les seize boeufs laonnois, depuis l’étable du ciel, guignent les nouvelles du monde, les colportent vers l’infini.

planche extraite de l'ouvrage : la sculpture de la façade de la cathédrale de Laon, op.cit.

planche extraite de l’ouvrage : Alain saint-Denis et al., Laon, la cathédrale, op.cit. p. 53

Leur raison d’être ? Ils ne l’ont pas meuglée. Elle est visible entre les cornes, devant le joug mais l’apprivoisement est nécessaire, au-delà du métier de bouvier. Auxiliaires précieux des bâtisseurs, tel pourrait être le premier motif, en une forme d’ex voto. Certainement pas l’unique élément. La Bible, dans son premier temps, fournirait une citation dans le Livre des Rois. Spectacle différent, puisque, comme chacun sait, les boeufs ne sont plus des taureaux et qu’il est question de taureaux dans les Rois ! La vraie réponse est probablement celle que livre Iliana Kasarska (mention déjà portée avant cette auteure par Alain Saint-Denis, Martine Plouvier et Cécile Souchon, dans Laon, la cathédrale, Zodiaque, 2002, p. 55) dans sa remarquable et savante étude de « La sculpture de la façade de la cathédrale de Laon, Eschatologie et humanisme », Picard, 2008, 269 p., p.120.

Elle relate un épisode rapporté par Guibert de Nogent dans son ouvrage autobiographique, au passage relatif au voyage des chanoines de Laon en France et en Angleterre, lorsqu’ils présentent des reliques au peuple afin de  recueillir des fonds destinés à la construction de leur cathédrale. A leur retour en France l’un des chanoines chargé du transport des matériaux vécut l’épisode suivant : … »comme il gravissait une montagne avec son char, un de ses boeufs tomba de lassitude ; lui se donnait une grande peine, ne trouvant pas un autre boeuf à mettre à la place de celui qui était épuisé de fatigue ; tout à coup il en arriva un en courant, qui par une sorte de combinaison réfléchie, se présenta pour prêter son secours à l’ouvrage commencé ; … …[après quoi] sans attendre ni conducteur ni menaces, il s’en retourna promptement à l’endroit d’où il était venu. »

Guibert de Nogent, de vita sua, par A. Bouxin, 1902, p. 121

Certes l’événement n’est pas contemporain de la cathédrale que nous voyons de nos jours puisqu’il se situe en 1113 et non à la fin du XIIe siècle. Mais il ne fait pas de doutes que ce miracle participe totalement de la culture laonnoise, au moins chez les clercs du XIIe siècle. En tout cas l’hypothèse d’Iliana Kasarska et des historiens, est à conserver précieusement tant qu’une autre piste ne sera pas découverte.

ElevationFacadeBoeswillwald1847Waquarelle de Boeswillwald, 1843, extraite de Iliana Kasarska, op. cit., p. 16, M.H. 4010

Ces cornus beuglants s’associent dans ma pensée pour offrir à mes lectrices et lecteurs cette carte de voeux si embuée, de nuit, que ces animaux semblent s’être cachés. Mais non, après des siècles ils continuent d’inspirer les heures laonnoises.

cathédrale de Laon la nuit

Des diables sont entrés dans ma vie et même dans ma cuisine

Des diables, des monstres, des créatures étranges se meuvent entre mes yeux et le cerveau qui semble servir de relais à mes pensées. Sans doute une imprégnation visuelle et optique, à l’origine de ce trouble. Il me semble que sa source est à rechercher essentiellement dans les élucubrations de nos lointains ancêtres du dernier quart du XIIe siècle et son origine géographique suit les rives de l’Aisne, de l’Ailette, de l’Oise, de l’Ourcq, un peu comme avaient déjà procédé avant le Moyen-Age les esprits liés au culte de l’eau. L’ambiance est celle des lieux humides où une végétation dense et variée offre aux regards un environnement tout à la fois paisible et effrayant tel celui du peintre Rousseau.

Imaginez la promenade dominicale d’un manant contraint par l’habitude d’assister à l’office. Il fait bien beau. Notre homme, ou notre dame, arrivé bien avant la messe, déambule mains derrière le dos dans le cimetière attenant à l’église et lève les yeux. Il sait ne pas être à l’intérieur du lieu sacré mais seulement dans sa marge humaine, là où dominent les passions les plus folles, là où s’affrontent les démons, les génies et même les anges messagers. Il entend la rumeur étouffée des combats entre bien et mal et a bien des difficultés à se situer entre ces mondes qu’il craint mais dans lesquels il se complaît.

Modillons8W Modillons9CW Modillons11BW CuveBaptDecorGPW HommeBarbuW HommeRaisinsW MonstreCleVouteW MonstresClocherW RapacesHommesGPW DecorMasqueChevetBWVous constatez que cet univers dérègle vos sens, vous qui êtes raisonneurs, loin des contes, légendes, imageries… Alors quel salut pouvait trouver notre promeneur, sinon la fuite : « et disoit que le diable la tourmentoit, et sailloit en l’air, crioit et escumoit,  et faisoit moult autres merveilles… » Jean de Troyes, Chroniques.

les jambes à son cou, sinon le refuge dans l’église où les anges, Dieu et tous ses saints sauraient lui faire trouver le repos escompté. Quant à votre serviteur, l’esprit tout affairé à détecter les messages laissés dans la pierre par d’habiles maçons sculpteurs, il n’en dort plus. Du coup il se prépare en cuisine une boisson revigorante. Las ! Diantre, voici que sur la toile de lin du torchon un diable est parvenu à s’insinuer dans les plis du tissu, pas d’exorciste dans les parages. Attendre, espérer, mais quoi ?

 le diable sur le torchon

Oups, un jet d’eau et le voilà en fuite ! Quant aux autres diables et créatures infernales taillées dans la pierre je vous dirai un jour leur provenance.