Archives mensuelles : février 2015

Mudo : de son éclectisme goûter les saveurs

Logé comme un prince d’Eglise en un écrin qui hésite entre Renaissance et gothique, inspiré par un préfet éclairé, et dernièrement revisité avec talent, le Musée départemental de l’Oise (Mudo) vient de (ré)ouvrir avec le soutien du Conseil général de l’Oise et divers concours. En 1305 l’évêque de la cité avait eu à affronter l’ire des bourgeois, à se protéger parmi les vestiges des remparts gallo-romains derrière une porte fortifiée. L’un de ses successeurs, Louis Villiers de l’Isle Adam, deux siècles plus tard fit élever ce palais qui protège aujourd’hui les collections que vous pouvez fréquenter gratuitement, sauf le mardi. Profitez-en sans modération.

rempart gallo-romain de Beauvais

vestiges du rempart gallo-romain, consolidé ou reconstruit récemment

Protégé par une porte fortifiée édifiée au début du XIV e siècle, tout près de la cathédrale et de l'église antérieure visible ici à droite

Protégé par une porte fortifiée édifiée au début du XIV e siècle, tout près de la cathédrale et de l’église antérieure visible ici à droite

façade du palais épiscopal qui fut aussi palais de justice

façade du palais épiscopal qui fut aussi palais de justice

LanternonPalaisWle lanternon protège trois cloches dont l’une de 1508

Les collections de peinture, essentiellement du XIXe siècle, ainsi que d’autres expressions artistiques, se répartissent dans un espace lumineux centré sur une salle dédiée au peintre senlisien Thomas Couture. Sa grande oeuvre (9 m. x 5 m.) : l’Enrôlement des Volontaires de 1792, rayonne sur l’un des murs entourée de quelques toiles préparatoires de bel effet. On la scrute sur deux niveaux, en toute visibilité. Les deux photographies suivantes en présentent une vue partielle (partie supérieure) et l’une des études.

CoutureVendGPpartieSuperieureW enrôlement des volontaires de 1792Dans les autres salles chacun composera son menu comme il est naturel de faire lorsque les étals sont garnis d’abondance dans la diversité. Aucune règle autre que l’attirance personnelle, avec parfois une incitation des conservateurs à comparer, avec raison, un même endroit vu par deux peintres ou bien encore un même lieu à des moments séparés dans le temps et décrits par des personnalités que rien ne rapproche a priori. Ainsi ai-je retenu les ruines du château de Pierrefonds par Jean-Baptiste Corot presque débutant et sa reconstruction par Viollet-le-Duc selon Emmanuel Lansyer,

CorotRuinesPierrfdsWPierrefonds par Lansyerou bien encore la célèbre vasque romaine de la Villa Médicis par Corot toujours puis par Maurice Denis. Vous composerez à votre guise, apprécierez selon vos penchants et goûts.

   Corot, Vasque de la Villa MedicisWMaurice Denis, Vasque de la Villa MédicisRien n’est véritablement à comparer dès lors que l’éclectisme propre au XIXe siècle ne suggère en rien des rapprochements ou des oppositions systématiques. Pourquoi ne pas apprécier dans un même élan de sympathie la douce caresse d’ Albert-Ernest Carrier-Belleuse (sculpteur et peintre originaire d’Anizy-le-Château (1824) dans le marbre ou la sensualité très politique du peintre vendéen Merry-Joseph Blondel qui nous propose une synthèse des trois journées de juillet 1830, les Trois Glorieuses, que n’auraient sans doute pas dénigrée les trois cavaliers enfants de roi sans pour autant le faire savoir aux adeptes de la monarchie. Quant aux républicains ils touchent là de la vue l’objet de leurs supposés fantasmes :

Carrier-Belleuse, buste de femme au rosier, 1858

Carrier-Belleuse, buste de femme au rosier, 1858

Trois Glorieuses, Blondel, 1830Vous l’avez compris je pourrais vagabonder en votre compagnie sous les auspices de l’art, sans raison, sans but mais pas sans rêves. Là est l’essentiel. Sans doute est-ce pour cela aussi que la modernité dans ses installations surprenantes, pour reléguée qu’elle soit dans le grenier, n’en est pas moins stupéfiante, aimable et émouvante dans la surprise qu’elle engendre. Voyez plutôt, je vous tiendrai modérément informés ensuite :

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Deux vues captées de "Axis Mundi" par Charles Sanderson

Deux vues captées de « Axis Mundi » par Charles Sanderson

De quoi s’agit-il ici ? De mots projetés, mots sélectionnés par l’auteur Charles Sanderson, Finlandais, sur la charpente du XVIe siècle du ‘Mudo’. La surface de ce grenier est d’environ 500 m2 et sa hauteur = 14 m. Effet de surprise garanti. On y est on rêve, on sort : rêveries en tête. Heureusement les images ne touchent pas tant que la réelle présence de ce lieu ponctué de lettres.

Ce beaucoup est-il tout ? Pour cette note de blog un  peu longue, presque. Je réserve toutefois pour la sortie (mais en laissant pour votre soif un « espace boutique » qui présente aussi de séduisants vestiges de bois sculptés) une salle gothique de la porte d’entrée bâtie autour de 1305 et décorée de même. Dans un angle un curieux combattant gaulois du premier siècle vous dévisage, à moins que ce ne soit vous qui ne soyez scotché par son fixe regard. Il nous vient de près, Saint-Maur-en-Chaussée, et n’a daigné sortir de terre qu’en 1984, pour notre étonnement encore :

premier siècle de notre ère, mais au fond, sans âge, là est le mystère de l'art...

Quand, soudain, du voûtain, au-dessus de ma tête, tombèrent des sons de flûte, de viole, de cornemuse, de trompette marine, de tambourin. J’ai levé les yeux et vis les musiciennes, charmantes, charmeuses même et aussitôt j’ai aimé leurs écailles, leurs nageoires, leurs queues. Plusieurs se sont dérobées au photographe, pas les cinq. Voici l’une d’elle, ainsi s’offre-t-elle à vous comme à moi :

sirèneElles ont été peintes à fresque peu après l’édification de la porte, donc au tout début du XIVe siècle et ont été restaurées tout récemment.


En savoir plus : http://mudo.oise.fr

Mudo, Musée de l’Oise, 1 rue du Musée, 60000 Beauvais. 03 44 10 40 50

Autry, son château, son « fourmilleur ».

Le titre pourrait être le slogan d’appel d’une pancarte touristique. Peu de personnes connaissent Autry, modeste village ardennais ordonné au pied de sa falaise. Il fallait au moins être seigneur pour s’installer sur une butte rapportée pour partie sur un piton rocheux, même tendre, même blanc comme craie. J’ai rencontré cet habitat singulier voici assez longtemps, dans les années Soixante-dix, lorsqu’étudiant j’ai battu la campagne champenoise et précisément l’ancien comté de Grandpré dans le but de découvrir des fortifications médiévales connues ou non, cachées ou très visibles, des mottes ou maisons-fortes à documenter, cartographier et relever en courbes de niveaux. Action tout terrain qui convenait à des étudiants épris de liberté et curieux de tout, attachés au terroir et aux habitants. Dans ce territoire ardennais, plus que dans le vignoble ou la plaine de Champagne ex pouilleuse, l’accueil que nous ont réservé les autochtones fut le plus souvent compréhensif, simple et chaleureux. J’écris nous car ce travail de relevé topographique et d’enquête nécessitait la présence sur les lieux de deux personnes. Quarante ans après j’en garde un souvenir plein de chaleur humaine et ces lignes sont l’expression déguisée d’une forme de reconnaissance aux hommes et femmes du coin.

Une motte donc, perchée, habitée par une famille seigneuriale, point de convergence d’un réseau économique et expression d’une puissance politique un peu difficile à cerner de nos jours quand on n’est pas directement versé dans la science historique, plongé dans l’univers de mentalités qui échappent souvent à la rationalité des modernes. Vous observerez ci-dessous le site vu d’avion, le relevé en hachures tel que nous le pratiquions à l’époque, une photographie au sol lors d’une excursion récente et quelques éléments de situation et de datation :

vue aérienne d'Autryrelevé topographique en hachureséléments de datation de la motte d'Autry

la motte depuis la rue

Tout cela ne nous oriente guère vers le second thème du titre, venons donc maintenant à cet étrange intitulé.

Adolescent il m’arriva d’écouter les histoires familiales racontées par ma grand-mère ou ma grand-tante. Parmi ces relations j’ai noté des petits boulots de saison hivernale exercés par l’un ou l’autre de leurs frères. Ceux-ci quittaient le plateau de Pierrefonds, (Cne de St-Etienne-Roilaye en fait) lieu-dit ‘la carrière’ où leur père tenait équarrissage et se rendaient vers l’Argonne, région de Grandpré et d’Autry afin de récolter…. des oeufs de fourmis. Il s’agissait de cette espèce de fourmi alors * commune, Formica rufa ou fourmi rousse, qui construit de puissants dômes en forêt avec conifères. La récolte était destinée aux élevages de faisans mis en place par les propriétaires des grandes chasses de la forêt de Compiègne. Je ne sais si l’expédition sans doute un peu cuisante était lucrative, j’en doute fort. Récemment, classant des documents familiaux je trouve une carte postale adressée par l’un de mes grands-oncles, Octave, que je n’ai jamais connu, à son frère Jules en expédition entomologico-phasianesque dans la sylve ardennaise. Afin d’identifier aisément le sujet dans l’auberge d’Autry où il est hébergé, l’expéditeur a cru bon d’ajouter cette originale profession de : ‘fourmilleur’. La transmission orale était donc véridique. Nous sommes éloignés de l’origine du nom latin du faisan de Colchide qui tient son appellation du fleuve Phase, en Colchide, là où des compagnons de Jason s’étaient rendus pour la recherche de la Toison d’Or, mais, toute proportion gardée cette chasse aux oeufs hivernale laisse rêveur et conserve sa part de mystère quasiment initiatique, à peine plus d’un siècle après ces événements : la carte postale a circulé en 1908.

Parmi les professions anecdotiques dont je me suis plu à entretenir et/ou initier nos enfants cette dernière n’a pas figuré au tableau et je suis sûr qu’ils vont le regretter vivement à la lecture de ces lignes. Toutefois où vont-ils devoir se rendre pour trouver des dômes d’aiguilles accumulées par ces insectes ? Enfant je plaçai dans ces dômes des cadavres de petits animaux enfermés dans des boîtes métalliques fermées et percées de trous. Les fourmis venaient nettoyer le tout et en l’espace d’une à deux semaines le squelette était parfaitement propre et prêt pour un montage destiné au laboratoire de sciences naturelles du lycée ou à la collection d’objets de l’école communale où ils attendaient une ‘leçon de choses’ pour s’échapper de l’armoire-vitrine de merisier.

carte postale au fourmilleurDes habitants d’Autry se souviennent-ils encore de ces aventures forestières ?

* il est triste de devoir systématiquement noter « alors » ou « autrefois » dès lors qu’on évoque des espèces animales aujourd’hui absentes. Les responsabilités sont connues, mais l’homme attend toujours une catastrophe pour réagir. Devons-nous somnoler dans l’impatience propre à un retournement de situation souhaité ou nous réveiller en hurlant ?

Article signé : « l’émoustilleur culturel », mes proches comprendront.

Les documents historiques sont tirés de : Michel Bur, inventaire des sites archéologiques non monumentaux de Champagne, T.I. Vestiges d’habitat seigneurial fortifié du Bas-Pays Argonnais ; avec la collaboration de J.-P. Boureux, G. de Lobel-Mahy, M. Roger. Cahiers des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Reims édités par l’A.R.E.R.S. 1972, 116 p. (épuisé de longue date)

se reporter également sur des notes de ce blog dans la série autour de ce lien :

http://voirdit.blog.lemonde.fr/2009/12/03/histoire-encerclee-pistes-dexplications/