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Autry, son château, son « fourmilleur ».

Le titre pourrait être le slogan d’appel d’une pancarte touristique. Peu de personnes connaissent Autry, modeste village ardennais ordonné au pied de sa falaise. Il fallait au moins être seigneur pour s’installer sur une butte rapportée pour partie sur un piton rocheux, même tendre, même blanc comme craie. J’ai rencontré cet habitat singulier voici assez longtemps, dans les années Soixante-dix, lorsqu’étudiant j’ai battu la campagne champenoise et précisément l’ancien comté de Grandpré dans le but de découvrir des fortifications médiévales connues ou non, cachées ou très visibles, des mottes ou maisons-fortes à documenter, cartographier et relever en courbes de niveaux. Action tout terrain qui convenait à des étudiants épris de liberté et curieux de tout, attachés au terroir et aux habitants. Dans ce territoire ardennais, plus que dans le vignoble ou la plaine de Champagne ex pouilleuse, l’accueil que nous ont réservé les autochtones fut le plus souvent compréhensif, simple et chaleureux. J’écris nous car ce travail de relevé topographique et d’enquête nécessitait la présence sur les lieux de deux personnes. Quarante ans après j’en garde un souvenir plein de chaleur humaine et ces lignes sont l’expression déguisée d’une forme de reconnaissance aux hommes et femmes du coin.

Une motte donc, perchée, habitée par une famille seigneuriale, point de convergence d’un réseau économique et expression d’une puissance politique un peu difficile à cerner de nos jours quand on n’est pas directement versé dans la science historique, plongé dans l’univers de mentalités qui échappent souvent à la rationalité des modernes. Vous observerez ci-dessous le site vu d’avion, le relevé en hachures tel que nous le pratiquions à l’époque, une photographie au sol lors d’une excursion récente et quelques éléments de situation et de datation :

vue aérienne d'Autryrelevé topographique en hachureséléments de datation de la motte d'Autry

la motte depuis la rue

Tout cela ne nous oriente guère vers le second thème du titre, venons donc maintenant à cet étrange intitulé.

Adolescent il m’arriva d’écouter les histoires familiales racontées par ma grand-mère ou ma grand-tante. Parmi ces relations j’ai noté des petits boulots de saison hivernale exercés par l’un ou l’autre de leurs frères. Ceux-ci quittaient le plateau de Pierrefonds, (Cne de St-Etienne-Roilaye en fait) lieu-dit ‘la carrière’ où leur père tenait équarrissage et se rendaient vers l’Argonne, région de Grandpré et d’Autry afin de récolter…. des oeufs de fourmis. Il s’agissait de cette espèce de fourmi alors * commune, Formica rufa ou fourmi rousse, qui construit de puissants dômes en forêt avec conifères. La récolte était destinée aux élevages de faisans mis en place par les propriétaires des grandes chasses de la forêt de Compiègne. Je ne sais si l’expédition sans doute un peu cuisante était lucrative, j’en doute fort. Récemment, classant des documents familiaux je trouve une carte postale adressée par l’un de mes grands-oncles, Octave, que je n’ai jamais connu, à son frère Jules en expédition entomologico-phasianesque dans la sylve ardennaise. Afin d’identifier aisément le sujet dans l’auberge d’Autry où il est hébergé, l’expéditeur a cru bon d’ajouter cette originale profession de : ‘fourmilleur’. La transmission orale était donc véridique. Nous sommes éloignés de l’origine du nom latin du faisan de Colchide qui tient son appellation du fleuve Phase, en Colchide, là où des compagnons de Jason s’étaient rendus pour la recherche de la Toison d’Or, mais, toute proportion gardée cette chasse aux oeufs hivernale laisse rêveur et conserve sa part de mystère quasiment initiatique, à peine plus d’un siècle après ces événements : la carte postale a circulé en 1908.

Parmi les professions anecdotiques dont je me suis plu à entretenir et/ou initier nos enfants cette dernière n’a pas figuré au tableau et je suis sûr qu’ils vont le regretter vivement à la lecture de ces lignes. Toutefois où vont-ils devoir se rendre pour trouver des dômes d’aiguilles accumulées par ces insectes ? Enfant je plaçai dans ces dômes des cadavres de petits animaux enfermés dans des boîtes métalliques fermées et percées de trous. Les fourmis venaient nettoyer le tout et en l’espace d’une à deux semaines le squelette était parfaitement propre et prêt pour un montage destiné au laboratoire de sciences naturelles du lycée ou à la collection d’objets de l’école communale où ils attendaient une ‘leçon de choses’ pour s’échapper de l’armoire-vitrine de merisier.

carte postale au fourmilleurDes habitants d’Autry se souviennent-ils encore de ces aventures forestières ?

* il est triste de devoir systématiquement noter « alors » ou « autrefois » dès lors qu’on évoque des espèces animales aujourd’hui absentes. Les responsabilités sont connues, mais l’homme attend toujours une catastrophe pour réagir. Devons-nous somnoler dans l’impatience propre à un retournement de situation souhaité ou nous réveiller en hurlant ?

Article signé : « l’émoustilleur culturel », mes proches comprendront.

Les documents historiques sont tirés de : Michel Bur, inventaire des sites archéologiques non monumentaux de Champagne, T.I. Vestiges d’habitat seigneurial fortifié du Bas-Pays Argonnais ; avec la collaboration de J.-P. Boureux, G. de Lobel-Mahy, M. Roger. Cahiers des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Reims édités par l’A.R.E.R.S. 1972, 116 p. (épuisé de longue date)

se reporter également sur des notes de ce blog dans la série autour de ce lien :

http://voirdit.blog.lemonde.fr/2009/12/03/histoire-encerclee-pistes-dexplications/

Rilly-sur-Aisne, Le Chesne, Stonne et autres villages ardennais

Dernièrement des amis nous proposent une journée en Ardennes, entre val d’Aisne et crêtes voisines au nord. Y songez-vous bien avons-nous dit de suite, à cette saison, dans cette contrée ? Et bien ils avaient raison contre tous préjugés : de la lumière par un jour de bruine et une température inférieure à 5 degrés, mais quelle lumière, celle de l’art !

Pourquoi une telle appréciation, pour des écarts si peu connus ? Elle est toute dans la lumière diaphane, filtrée par les verres colorés ou agencés de verrières resplendissantes, même en l’absence de soleil. Il faut dire que l’on s’est battu dans la région autour de la mi-mai 40, ou bien que des bombes venues du ciel ont anéanti quelques églises ultérieurement. Alors on a reconstruit comme on a toujours fait ici depuis des siècles. Voyez plutôt. Dans l’église de Rilly-sur-Aisne que les maçons viennent de restaurer, que des verriers d’aujourd’hui parent de vitraux nouveaux tandis que sur les murs fraîchement chaulés se camouflent encore d’anciens regards de tir, éclate le talent de Jacques Le Chevallier (1946) sur une douzaine de somptueuses verrières. Voici six exemples qui devraient aiguiser votre envie d’aller voir un jour si ces Ardennes valent ce que j’en dit.

crucifixion RillyFrcsDomGPW RillyJdArcVaastW RillyMattLucGPW RillyNativiteW RillyAgneauMedWAutre lieu, autre surprise. Nous voici au Chesne ou à Le Chesne, c’est selon que l’on est passant ou indigène. Toujours est-il que la surprise est là encore ; nous complèterons les données ultérieurement, aujourd’hui c’est seulement la lumière de décembre que nous soulignons, sans autre discours ou commentaire. Sans doute parce qu’il faut bien compenser la brièveté mesurée du jour par un éclat désiré, comme si toute mort annonçait une renaissance. Encore six exemples issus de la dextérité et de l’art, ici mis en perspective par les artistes rémois de la lignée Simon-Marq, spécialement Brigitte Simon :

CheminTombeauW ChesneEgliseLSimon2008W ChesneHippoBrSimon58W ChesneMedaillonW ChesnePelerinW ChesneSteFoyWPour clore provisoirement cette note tout en apportant de nouvelles lumières un passage par Stonne s’impose. Dans ses dalles de verre de R. Savary et plus encore dans sa fresque de Maurice Calka (1959) l’église de ce tout petit village ne manque pas d’étonner, plus encore peut-être, que la bravoure des soldats*, la force du canon, la hardiesse du coq et au-delà l’altière motte castrale d’antan. Venez-y vite, des éléments se dégradent mais les habitants font en sorte que la porte en soit ouverte le plus souvent possible :

Stonne étonne StonneFreskGPW StonneFreskMarieGPW StonneViergeEnfantFreskGPWStonneAdorationFreskGPW

Bien de saison la crèche, d’heureuse facture, fait bonne figure

StonneCrecheWDans le lointain des clochettes tintinnabulent, alors « venez, venez et venez » !

Et pour mes fidèles lecteurs cette carte montage d’après la Nativité de Rilly :

carte de Noël d'après la verrière de la Nativité par Jacques Le Chevallier à Rilly-sur-Aisne

Pour étoffer :

Michel Coistia, Jean-Marie Lecomte, Les églises des reconstructions dans les Ardennes, Ed. Noires Terres, 2013

*Gérald Dardart, Ardennes 1940 Tenir ! par l’association : « Ardennes 1940, à ceux qui ont résisté » 2000. [à Stonne il s’agit de la 3e DI dont la 3e DCR]