Reims et la Champagne au temps de Jean-Baptiste de La Salle

Reims au temps de Jean-Baptiste de La Salle, du milieu à la fin du XVIIe siècle.

Caractères généraux.

La cité de Reims, qui fut une capitale majeure de l’Empire romain ayant succédé à une très vaste agglomération fortifiée gauloise, connaît au Moyen-Âge une prospérité économique à la marge des grandes foires de Champagne (commerce de la laine surtout) et exerce une influence culturelle certaine par ses écoles renommées et le prestige des sacres royaux. Elle conserve au XVIIe siècle bien des caractères de la « bonne ville » médiévale : cité encore protégée par des remparts et siège d’un archevêché et d’une intendance royale.

Implantée dans une légère cuvette que dominent des collines éloignées – Montagne Saint-Thierry, Monts de Berru, Montagne de Reims — elle montre encore les vestiges de ses remparts limités au sud par le cours tortueux de la modeste rivière la Vesle ainsi que par des marécages en voie d’assèchement. De nombreux édifices religieux, dont une majestueuse cathédrale dans laquelle les rois de France sont sacrés et à laquelle s’ajoutent Saint-Remi et Saint-Nicaise, de vastes proportions et gardiennes d’insignes reliques, manifestent à Reims la présence de l’Église, puissance spirituelle et temporelle qui en cette cité a plus d’influence que le roi.

Toutes ses rues ne sont pas encore pavées, toutes ses maisons pas encore totalement en pierre. Le siècle précédent a connu le début de la désaffection du bois et a vu nombre de façades à pans de bois transformées en parements de pierres avant que la mode de l’immeuble tout en pierres ne s’affirme.

Peu éloignée de Paris et des principaux courants d’échanges économiques entre les Flandres et les Midis, son activité repose essentiellement sur le commerce fort dynamique de la laine, matière première qui avec le lin lui assurent la renommée d’une « ville drapante », et sur celui des « vins tranquilles », rouges et blancs, « de la Montagne ou de Rivière ». Des hommes de Lettres comme La Fontaine[1] et des nobles influents à la cour assurent dans le royaume et à l’extérieur la renommée de Reims. Au sujet du vin, le XVIIe siècle finissant participe à la timide, lente et encore provisoire élaboration d’un vin, le Champagne, qui plus tard diffusera par ses bulles le nom de Reims. Ce « sparkling wine » dont la notoriété transite par l’Angleterre avant de jeter ses étincelles sur la planète, n’est encore à l’époque de Jean-Baptiste qu’une curiosité pétillante rarissime. Il n’est en rien l’image révélatrice de notre ville au temps de Louis XIV, de Mgr Le Tellier, de Colbert, de Jean-Baptiste de La Salle ou de Monsieur Paul. Une trentaine de milliers d’habitants y vivent, beaucoup d’entre eux y survivent.

 

La population de Reims au milieu du XVIIe siècle est de l’ordre d’un peu plus d’une trentaine de milliers d’habitants, dont environ 800 religieux répartis sur les 14 paroisses de la ville. À la fin du siècle, le Conseil de Ville annonce 26 000 habitants et 11 à 12 000 à la mendicité. C’est le rapport entre ces deux nombres qui nous importe aujourd’hui : la France d’Ancien Régime est composée d’une société marquée par l’immense écart des moyens de vie entre les plus riches et les plus pauvres. Un siècle plus tard, la population de Reims est à nouveau voisine de 30 000 habitants.

Les désastres des guerres, le séjour des armées et l’arrivée soudaine des pestes (1635, 1668…) et autres contagions font que l’état de la ville est bien souvent celui de la désolation. Le spectacle de vagabonds nombreux et de bandes d’enfants affamés est fréquent. À la fin de 1651, le chanoine Lacourt note ; « La ville avoit à sa charge un ombre infini de pauvres enfans de la campagne dont les parents avoient péri durant la mortalité et la plus grande partie de nos villages estoient deserts ou demolis ou bruslez ». La mort est omniprésente. Les cimetières de la ville constituent un espace d’environ 14 000 m2. Si en année normale on enfouit environ 2 à 300 corps, lors des grandes épidémies auxquelles s’ajoutent les calamités naturelles et les guerres on arrive au nombre d’un petit millier de corps. L’absence d’hygiène, la contagion par les nappes phréatiques dressent un sombre tableau de la cité dans le cours du XVIIe siècle, tableau qui n’est pas propre à la ville de Reims, mais à la plupart des villes de l’époque.

Ce descriptif de l’aspect général de la ville nous évoque ce qu’a connu Jean-Baptiste de La Salle, mais il faut avoir à l’esprit que ce qui nous apparaît aujourd’hui comme choquant n’était pas nécessairement vu comme tel à l’époque, à cause de la banalisation des faits induite par l’habitude et l’accoutumance.

Pour en savoir plus sur l’état de Reims au XVIIe siècle on lira avec profit : Robert Benoit, Vivre et mourir à Reims au Grand Siècle (1580-1720), Artois Presses Université, 1999, 256 p. ; excellente et irremplaçable étude sur la question.

[1] On retient notamment : « Il n’est cité que je préfère à Reims/ C’est l’ornement et l’honneur de la France/ Car sans compter l’Ampoule et les bons vins,/ Charmants objets y sont en abondance. »

Jean-Baptiste de La Salle et l’enseignement, à Reims et en Champagne.

         Jean-Baptiste de La Salle est né à Reims le 30 avril 1651, fils de Louis de La Salle et Nicolle Moët de Brouillet. Jusque l’âge de neuf ans il est éduqué dans sa famille, puis au Collège des Bons-Enfants. Il reçoit la tonsure à onze ans, devient chanoine à quinze ans, soit le parcours attendu d’un jeune de l’époque, ayant une vocation religieuse et appartenant à la petite noblesse par sa mère, à la noblesse de robe par son père, juriste, conseiller au présidial de la ville. Jean-Baptiste est ensuite formé au séminaire Saint-Sulpice à Paris à l’âge de dix-neuf ans, il reçoit également des cours de théologie à la Sorbonne. Les décès rapprochés de sa mère et de son père l’obligent à rentrer à Reims pour prendre soin, en tant qu’aîné, de ses nombreux frères et sœurs (11 dont 7 en vie) dont il a la tutelle. Jean-Baptiste termine donc ses études de théologie à Reims et obtient la licence et le doctorat.

Contexte général.

Lorsque Jean-Baptiste de La Salle ouvre à Reims des écoles chrétiennes, son but n’était pas tant d’instruire les enfants, comme on l’entend aujourd’hui, par la lecture, l’écriture et le calcul, certes mis en avant et parfaitement enseignés selon les méthodes usuelles du temps, qu’il complète ou améliore, mais ses vues étaient plus précises et plus orientées : il voulait avant tout arracher les enfants pauvres à la corruption (terme à comprendre comme l’abandon du plus grand nombre à la rue, sans surveillance des parents et donc sous la pression de chefs de bandes) et les guider ainsi vers le Ciel par le moyen d’une éducation chrétienne soigneusement encadrée, sans faiblesse, mais sans excès de coercition physique.

Son action s’inscrit dans un vaste courant de réformes éducatives soutenu par la Contre-Réforme qui lutte contre la culture orale traditionnelle plus ou moins bien transmise par des parents non instruits et malmenés par la violence des temps.

En effet on ne peut comprendre l’action des nouveaux enseignants comme Jean-Baptiste de La Salle ou avant lui Nicolas Roland à Reims, — mais encore le Père Barré à Rouen ou Charles Démia à Lyon par exemple — si on ne replace pas l’action de ces éducateurs dans le contexte de la France du milieu du XVIe siècle au milieu du XVIIe siècle, soit un siècle environ de tueries, brigandages, viols, prostitution comme la France n’en avait plus connus sans doute depuis la guerre de Cent Ans. Ces extraordinaires violences, qui correspondent au début des Guerres de Religion jusqu’à la fin de la guerre de Trente Ans et de la Fronde, vont voir nombre de villages disparaître (une trentaine au nord de Reims), leur population trouvant un refuge périlleux dans la misère et l’errance propres aux faubourgs des villes fortes, souvent hors de la relative sécurité que procurait autrefois l’enceinte des anciens remparts maintenant délabrés.

Contexte rémois.

Le chanoine Nicolas Roland avait rencontré à Rouen le Père Barré et décidé de prendre en charge l’orphelinat constitué par Dame Varlet et de l’installer à Reims, rue du Barbâtre, en une voie de communication reliant le centre de la Cité au faubourg Saint-Remi. Là des religieuses parviennent à accueillir des vocations enseignantes féminines et dès 1674 Nicolas Roland peut ouvrir quatre écoles de filles qui reçoivent presque un millier d’enfants sous la conduite de seize institutrices. Il décède hélas quatre années plus tard affaibli par la maladie et l’ascèse trop rigoureuse qu’il suivait avec application. Jean-Baptiste de La Salle, poursuit son œuvre : Nicolas Roland avait été son directeur de conscience. Bientôt la Communauté des Sœurs du Saint Enfant Jésus reçoit les Lettres patentes royales (1679) et la fondation se répand dans le diocèse où des sœurs sont envoyées deux par deux dans les campagnes et bourgades champenoises, où elles enseignent, mais aussi encadrent les fillettes ou jeunes femmes du pays.

De son côté Jean-Baptiste de La Salle réfléchit à la création d’une institution analogue pour les garçons et saute le pas, c’est-à-dire se lance corps et âme dans la vocation qu’il développe, luttant contre l’hostilité de ses proches qui trouvent son attitude indigne de la noblesse, d’autant que pour réaliser son œuvre il va jusqu’à abandonner sa charge de chanoine, source de revenus et de prestige, et à accueillir chez lui de grossiers maîtres d’école non rompus aux subtilités du savoir-vivre bourgeois. Il n’est pas délaissé de tous heureusement puisque sa parente rouennaise, Madame Maillefer, lui avait envoyé un maître d’école, Adrien Nyel, qu’il installe dans la paroisse Saint-Maurice et qui influence profondément son protecteur. Des vocations se font jour bientôt et quatre jeunes hommes rejoignent l’œuvre, Jean-Baptiste les nomme dans la foulée à Saint-Maurice et Saint-Jacques, deux paroisses au cœur de la ville. De même il a lui aussi obtenu le soutien du Père Barré et dans l’élan propre aux fondateurs d’ordre ou autres personnalités animées d’une volonté farouche d’atteindre un but précis, il fonde en 1683 (dans la pratique entre 1678 et 1688) une communauté de l’« Institut des Frères des Écoles chrétiennes » qui ne cessera de croître. Son école il la veut gratuite, de manière à n’exclure personne, gratuite également pour les enfants riches afin que les pauvres, par comparaison, ne soient pas humiliés par une discrimination liée à la fortune. On devine ici la modernité et l’audace de l’approche.

Il est curieux de noter en effet comment un jeune issu de la noblesse d’une ville drapante, en une cité archiépiscopale célèbre par le prestige qu’elle met en scène lors des sacres royaux, parvient à échapper aux contraintes d’un milieu social élevé pour s’engager dans une contestation radicale qui le place en un rang socialement inférieur et donc décrié. Pensons bien au fait qu’il a rencontré et connu dans son enfance au coeur du centre économique de la ville, au Forum, « Place du Marché aux bleds et aux draps », où se négocient denrées et toiles et où se changent les monnaies, tous ceux qui comptent socialement : les détenteurs du pouvoir politique, les représentants de la noblesse et du haut clergé, les propriétaires des maisons de ville qui troquent leurs anciennes demeures charpentées en pans de bois pour de riants et décorés hôtels particuliers dans le style Renaissance ou à la Française, tel celui que les parents de Jean-Baptiste ont acheté et où ils habitent, l’Hôtel de la Cloche, rue de l’Arbalète et de la Chanverie, dans l’angle nord-ouest dudit Forum, à quelques pas de la cathédrale et du quartier de résidence des chanoines. Voilà bien la marque d’un engagement chrétien total, d’un bouleversement radical dans la droite ligne du message évangélique, et totalement ancré dans les vicissitudes du moment. L’extrait suivant, dans la langue de l’époque, tiré du « Discours sur l’institution des maîtres et maîtresses d’écoles chrétiennes et gratuites », Rouen, 1733 (reproduit dans le Cahier lassalien N° 7) donne le ton et indique la route à suivre :

« … ces enfans qui ne reçoivent la vie du corps, ce semble, que pour perdre celle de l’ame, qui ne trouvent dans la maison paternelle que des exemples pernicieux, et qui ne reçoivent d’instruction que pour le mal ; ces enfans vagabonds qui courent les rues… … où doivent-ils et où peuvent-ils chercher l’instruction Chrétienne ? … … Combien y a-t-il d’Ecclésiastiques dans le Roïaume qui fassent et qui veüillent faire ce que font les Frères à l’égard de cette pauvre jeunesse, qui veüillent comme eux se faire une profession et leur unique profession de tenir des Ecoles Gratuites et Chrétiennes ? ».

Contexte champenois.

Notons d’abord que la Champagne n’est pas en reste quant au développement de l’éducation dans les campagnes, elle a même, depuis la fin du Moyen-Age une notable avance sur d’autres provinces du royaume. C’est donc davantage sur la manière et les buts que Jean-Baptiste de La Salle va construire une méthode originale d’enseignement. Le motif en est d’abord que pour enseigner il faut des maîtres compétents, et surtout disponibles. Cette disponibilité Jean-Baptiste va la vouloir totale, d’où l’intérêt qu’il trouve dans un engagement des frères de la communauté en dehors du clergé et si possible en marge de la hiérarchie ecclésiastique. Par un heureux concours de circonstances il trouve un appui des plus efficients en la personne du Duc de Mazarin, Armand Charles de La Porte, époux d’Hortense Mancini, nièce du célèbre cardinal Mazarin. Celui-ci est titulaire du duché de Rethel-Mazarin en 1663, étant lui-même de par son père et sa mère à la tête d’une immense fortune, tant terrienne que de fonction. En 1681, séparé de sa femme, il garantit pour Nyel et La Salle le premier paiement des maîtres formés à Reims et envoyés à Rethel et Château-Porcien. Dès lors s’ouvre une collaboration constante entre ce protecteur et l’œuvre lasallienne en gestation, puis très vite en développement en Champagne. Ainsi vont naître les premiers instituts de formation des maîtres, intuition majeure, profonde originalité dans le système éducatif balbutiant de la fin du XVIIe siècle. Ce sont d’abord des femmes qui sont formées pour enseigner aux filles des campagnes, puis le duc étend aux garçons ce privilège alors inouï d’être enseignés plutôt que d’être aux champs, nous sommes en 1683 et la Champagne sous contrôle du duc se voit alors équipée de salles de classe sous la férule de maîtres formés à Reims puis ailleurs, classes gratuites et en principe obligatoires pour les enfants de moins de quatorze ans. Un contrat est signé en 1685 entre La Salle et le duc de Mazarin, mais il se heurte inévitablement à l’opposition de l’archevêque de Reims. Qu’à cela ne tienne, le duc va installer en dehors des zones où s’applique la juridiction de l’archevêque cette nouvelle institution. À commencer par le diocèse de Laon et de petites villes entre Rethel et Laon. À partir de 1686 et jusqu’en 1691 (en 1688 Jean-Baptiste quitte Reims pour Paris, il n’accepte pas l’offre de direction de l’ensemble des écoles du diocèse que lui fait l’archevêque) le centre de formation de Reims compte jusqu’à trente stagiaires. Ainsi débute l’originale création à Reims et en Champagne de ces centres de formation des maîtres dont les méthodes vont marquer les esprits et toujours susciter des vocations, prouvant ainsi la justesse de vue de leur fondateur.

Synthèse écrite par J.-Pierre Boureux en 2014 dans le contexte de la création de l’espace scénographique dédié à St-J.-B. de La Salle.

Ronde du 15 janvier 2019

Nouvelle année, nouvelle ronde !

Ce mois j’ai le plaisir d’accueillir la proposition originale de Franck :

https://alenvi.blog4ever.com/articles

pendant cet échange je suis aimablement accueilli par Dominique Hasselmann.

La Ronde fonctionne et tourne cette fois en ce sens :

chez Dominique Autrou https://ladistanceaupersonnage.fr/
… Hélène Verdier http://simultanees.blogspot.com/
Jacques d’A. https://jfrisch.blog/
Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/
etc.

Observez puis écoutez, de la part de Franck !

Ronde de septembre 2018

Notre ronde épistolaire bimensuelle tourne ce mois-ci inspirée par le mot « arbre(s) ».

J’ai le plaisir d’accueillir sur cette page les réflexions originales libérées de Joseph Frisch   [ https://jfrisch.blog/] et pour ma part je suis aimablement hébergé chez Noël Bernard, du blog ‘le Talipo’ [http://cluster015.ovh.net/~talipo/]

Le gardien

15 septembre                                                                                                                                         La nuit même du départ de Marie, j’imaginai la trame de plusieurs romans, dont hélas le sommeil a consumé l’essentiel, me laissant entre les bras le charbon du rêve avec un goût d’inachevé, le sentiment que procurerait la lecture d’un indicateur d’horaires de train dont on ignore l’ancienneté ou les destinations, ou encore l’ incompréhensible dessin de pattes d’oiseaux sur un champ de neige. Au moins ce rêve n’est il pas un cauchemar.

Je me suis levé vers quatre heures, j’ai fait quelques pas autour du cèdre, aperçu, deviné, le vol de la hulotte qui s’est enfuie silencieuse et claire.

Au potager tout a séché; j’ai eu beau vider le puits, n’ai réussi qu’à ralentir l’échec.

17 septembre                                                                                                                                        Pas un seul visiteur ou si : quelques renards, dans le lointain au crépuscule. J’écoute du jazz sur le lecteur CD. Chaleur étouffante.

20 septembre                                                                                                                                 Dégagé à la main l’herbe qui poussait entre les osiers. Il s’agit de tenir chaque poignet d’herbe de la main droite et de sectionner de l’autre main la base de la touffe. Au bout de vingt mètres de ce travail j’avais la tête qui tournait, les oreilles qui sifflent. À l’est du champ, un peuplier foudroyé il y a des années semble refaire ses forces. Aucun visiteur depuis plusieurs jours, j’ai quand même allumé la radio vers sept heures. Il pleuvra demain, une journée de répit pour l’arrosage de la pépinière.

21 septembre                                                                                                                                           Il pleut comme prévu, je consacre la matinée à dormir plus tard. Le cri d’un faisan me réveille, on m’a dit que cette année on ne chassera que les mâles. Dans le pré derrière vu une mère et cinq petits.

22 Septembre                                                                                                                                       Feu avec le petit bois du figuier, qui date de l’an passé. C’est comme si son parfum se réveillait après un long sommeil.

23 septembre                                                                                                                                    Après plusieurs jours d’hésitation je suis descendu à Combes, oubliant que nous sommes dimanche. Il était si tôt que seuls la boulangerie et le café tabac étaient ouverts. J’ai eu envie de recommencer à fumer pour passer inaperçu, me cacher, comme j’ai toujours voulu faire (autrefois caché derrière un appareil photo). Personne ne me connaît pourtant; alors qui craindre ? Peut-être craindre ma réaction si l’un ou l’autre me parlait, ma colère, ma fuite, l’espèce humaine en général, les journalistes et les juges en particulier.

25 septembre                                                                                                                                     …les feuilles sont alternées, simples, grandes, presque aussi larges que longues (18 à 25 cm), palmées, divisées en trois à sept lobes plus ou moins échancrés, de consistance ferme longuement pétiolées ; elles ressemblent à celle des érables, qui, elles, sont opposés. (page 339)

26 septembre                                                                                                                                    Dans le foyer, outre une biographie de Montaigne hors d’âge ; un « Larousse des arbres » gonflé d’humidité comme s’il avait passé un mois dans une étuve , plusieurs polars (« J’étais Dora Suarez » de Robin Cook, « Manhattan transfer » dans une version illustrée, plusieurs livres de Simenon.

1er octobre                                                                                                                                          C’est parce que les autres sont mes semblables que je les supporte mal.

3 octobre                                                                                                                                        Quatre mois exactement que j’ai quitté la prison de Béthune, le départ était une simple formalité ; la porte qui s’ouvre et j’entre avec douleur dans un monde qui me fut familier. Tous sont devenus des étrangers.

5 octobre                                                                                                                                                 Je vais d’un endroit l’autre de l’arboretum, beaucoup d’arbres ont commencé à perdre leurs feuilles, dans la soirée sur un petit monticule au dessus de l’étang on voit au loin un front de peupliers blancs éclairé par le soleil couchant : blancs ? non, vert beaucoup plus pâle que les saules puis derrière en arrière-plan, l’allée des cèdres.

7 octobre                                                                                                                                                 Je suis redescendu en village tout aussi nerveux que la dernière fois, J’ai l’impression de marcher comme une araignée, sans arrêt sur mes gardes. A retour pendant deux heures j’ai rêvé sur une carte du Japon, suivant le dessin des côtes avec le stylo, je lisais des noms qui n’ont plus cours puis je traversais le détroit de Corée, j’imaginais-les îles, etc.. Je voyage très bien sans avion. Relire La Folie Almayer.

Ai arrosé la pépinière.

10 octobre                                                                                                                                                Il ne suffit pas que l’erreur judiciaire soit reconnue ; Il faut ensuite réparer tout le temps qui a été ôté à une vie, mais personne ne s’y attaque c’est trop difficile. L’avocat dit qu’il y aura une compensation financière : la belle affaire ! Erreur non !! FAUTE JUDICIAIRE… Naufrage.

… la femelle se fixe sur les rameaux comme une sorte de verrue violacée ; autrefois récoltées, ces cochenilles, désignées sous le nom de grains d’écarlate, servaient à la fabrication d’une très belle teinture rouge; le mot kermes apparu pour la première fois en notre langue chez Rabelais en 1546 sous la forme al kermes est lui-même une transcription de l’arabe al–qirmiz, d’origine persane car ce sont les Persans qui utilisèrent les premiers cette teinture. (page 381) …

13 Octobre                                                                                                                                         Cette fois je suis descendu à vélo, par Combes jusqu’à Revières et autour du lac en bas, jusqu’à la frontière française, j’ignore s’il y a eu des visiteurs, mais le portail de l’arboretum était resté ouvert. Les champs resplendissent de l’or des hêtres.

15 Octobre                                                                                                                                    Fausses accusations, emballement de ces ordures de journalistes, faits divers : toutes les nuits malgré les mois passés il y a un moment où le jour de l’arrestation revient, avec des variantes sur le lieu, la lumière, etc. mais chaque fois c’est précédé d’une sorte de crissement de cigales qui l’annonce. Reçu une courte lettre de Marie qui revient dans une semaine.

J’aime ce travail loin des gens, dans la solitude, sauf qu’à y réfléchir je suis moi aussi devenu le gardien d’une petite foule, d’arbres certes et libres si on veut.

17 Octobre                                                                                                                                                Il est tard dans la saison et cependant sur un des ronciers près de l’étang il y a encore une quantité de mûres que j’ai cueillies. Quelques abeilles butinent encore, la lumière est plus franche maintenant que l’air du soir fraîchit. J’ai lu à haute voix, un vieil article de journal, après quelques essais il m’a semblé arriver à un résultat correct. Çà me rappelle les exercices d’il y a trois ans avec les élèves du groupe de théâtre.

Ce mois notre ronde évolue suivant ce mouvement :

Marie-Noelle Bertrand
chez Joseph Frisch https://jfrisch.blog
chez J Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr
chez Noel Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/
chez Hélène Verdier  http://simultanees.blogspot.com
chez Franck Bladou https://alenvi.blog4ever.com/articles
chez Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com
chez Marie Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com
chez Dominique Autrou https://ladistanceaupersonnage.fr
chez Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com
chez Guy Deflaux http://wanagramme.blog.lemonde.fr
chez Marie Noelle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.com

 

 

Ronde de juillet 2018

Dans le cadre de notre ronde j’ai le plaisir d’accueillir sur cette page Céline Verdier rédactrice du blog ‘mesesquisses‘ qui vous livre ses réflexions sur le mot ‘désert(s).

désert oasis

Le désert est une vague
Qui nargue les amarres larguées
Dans le creux
Tandis que l’âme algue
Laissée
Nage en eaux troubles
Enlisée

Le désert silencieux
Avance sa vue sèche
Bèche
Le rien pernicieux
En rafales de vents
Grains dans les yeux
Mèches de folies
Rouillant l’horizon
Enseveli

Le désert ruminant
Ouvre et ferme sa gueule
Aux mirages lassants

Quand l’esprit seul
Éveille le calme d’un allié
Aux résistants des rages
Le désert puise une force
Discrète et confidente des sages

Le nomade devenu poète
Se met alors en quête
De l’eau de sa soif.

Dès lors l’oasis trouvée
Les pas assurés et patients
Il ne cherche plus ses traces,
Mais l’avancée
Sans bruit
Vers l’ici.

Ce désert tranquille
Acceuillant les latences
Les semis et le temps
Que lâchent les aiguilles
Que tout repère fasse
Du désert une danse
Un souffle où se transe
La poésie des sens

Au poète alors d’en saisir l’espace.

Notre ronde tourne cette fois dans ce sens :

chez

Braine : Festival des correspondances des arts

Du premier au trois juin 2018 Braine fut la ville d’accueil de son premier « Festival des correspondances des arts ». Judicieux choix événementiel autour de ‘Debussy en son temps’ mis en scène, en sons et en images par Jean-Yves Clément et les décideurs politiques départementaux et communautaires.

Ces correspondances d’expressions artistiques plurielles s’expriment ces temps derniers en plusieurs lieux et événements en France. Braine y a toute sa place, riche d’un passé bien souvent mis en valeur par les arts. Celte, carolingien puis capétien le terroir brainois a connu ses heures de gloire aux XIIe et XIIIe  siècles, ainsi qu’au XVIIIe siècle : un frère de roi, une abbatiale d’architecture quasiment expérimentale au tournant du gothique naissant, une comtesse cultivée, voilà en effet bien de quoi mettre en solution pétillante des gouttes de lumières, des sons vibrants frottés, pincés et frappés et des volumes préhensibles ou estimables pour titiller nos sens plusieurs heures d »affilée.

Braine

tour lanterne de l’abbatiale prémontrée Saint-Yved de Braine

Alors peuvent éclabousser la nef de Saint-Yved les touches très colorées des vastes toiles de Jean-Marc Brunet, quand les deux séries de sept toiles de Bernard Bouin offrent aux visiteurs des formes et couleurs en opposition ou symétrie que soutient une réflexion profonde issue de textes poétiques, littéraires et philosophiques. Alors peuvent sonner sous les voûtes de riches sonorités des cordes frottées et pincées du subtil et précis Quatuor Akilone propulsées par quatre jeunes dames enthousiastes un moment rejointes par l’éclatant pianiste Vassilis Varvaresos pour un quintette puissant de César Franck. Ces cordes, curieusement, tendaient leurs peaux vers celles alignées sur les céramiques en forme imaginaire d’instruments spécialement créées par l’artiste céramiste Hubert Dufour. Il arrive que la raison résonne.

quatuor Akilone

quatuor « Akilone » en quintette avec le pianiste Vassilis Varvaresos

V. Varvaresos pianiste, Jean-Marc Brunet

en « toile de fond » une peinture de Jean-Marc Brunet

Bernard Bouin

toiles en correspondances de Bernard Bouin

Des intermèdes aussi dont l’émouvant extrait du Livre des Morts lu par Bernard Noël qui renvoyait aux douleurs de la Grande Guerre ou bien, plus divertissants mais tout autant peuplés de sens, des poèmes proclamés avec fougue par Nicolas Vaude qui cherchait parfois du regard des diables sous les arcs gothiques et les clés porteuses d’anges. Il était alors aisé de laisser vagabonder ses sens. Un tel fera surgir depuis le clavier des images de tournois, tel autre s’amusera du retour en sa mémoire des vers de François Villon (la reine Blanche comme lis qui chantait à voix de sirène… cf. ici Brassens) depuis le violoncelle quand un troisième puisera dans l’évocation de la guerre de quoi ressusciter les seigneurs du lieu depuis leurs spectaculaires lames de bronze émaillées naguère placées là où nous posons nos pieds. Correspondances infinies qui auraient mérité davantage de motivation à venir  de la part d’un public un peu trop clairsemé ces heures-là, il ne sait pas ce qu’il a perdu.

Bernard Noël ce soir lecteur

Nicolas Vaude

Nicolas Vaude déclame, prononce, susurre, gambille….

VIVEMENT L’AN PROCHAIN POUR LA SUITE !

sur l’abbatiale mon précédent article de ce blog :

Braine : En son couronnement, en son assomption Notre-Dame veille, et saint Yved..

 

 

Ronde de mai 2018

Dans le contexte de notre échange épistolaire devenu coutumier j’ai le plaisir d’accueillir les réflexions de Franck Bladou, « à l’envi » sur le thème du ou des souvenirs.

J’ai l’honneur d’être accueilli chez Hélène Verdier, simultanées et notre mouvement d’ensemble évolue dans ce sens :

Marie-Noëlle Bertrand, ​Éclectique et Dilettante 
chez Elise, Même si
chez Giovanni Merloni, le portrait inconscient
chez Serge Marcel Roche, chemin tournant
chez Dominique Autrou, la distance au personnage
chez Franck, à l’envi
chez Jean-Pierre Boureux, Voir et le dire, mais comment ?
chez Hélène Verdier, simultanées
chez Noël Bernard, talipo
chez Marie-Christine Grimard, Promenades en ailleurs
chez Marie-Noëlle Bertrand
Lisons Franck :

L’intérieur feutré du souvenir

Lettre de Thadée Natanson à Mallarmé sur l’atmosphère des vacances familiales au bord de la mer en 1900: « Ici, on se travaille fiévreusement à ne rien faire. Un programme méticuleux distribue les heures à la bicyclette, au tennis, aux petits chevaux, aux cartes, aux potins de plage et aux repas. (…) On s’étourdit et enveloppe son ennui et tout souvenir dans le flot des distractions. (…) A peine quelques mioches et deux ou trois nageuses célèbres font trempette tout habillées, sautent sur les galets, plongent ou se secouent pour la joie des toilettes venues au spectacle, et des kodaks, de tous modèles, avalant d’un petit coup sec des provisions de motifs qu’on pourra faire admirer. »

Les mêmes à la campagne, près de Fontainebleau. Vuillard est là, qui regarde et croque, ou clic sur son polaroid à soufflet, ces morceaux épais de bonheur de vivre qu’il transcrit sur des toiles plus tard dans son atelier. A Valvins, sur les bords de Seine, le poète, les écrivains, les peintres, les femmes, les enfants, les notes de piano de Misia, le vent dans les peupliers et le bourdonnement des frelons, un dimanche à la campagne.

A Paris, dans l’appartement de sa mère, où l’horloge égrène les heures de couture appliquée à la lumière de la fenêtre.

Vuillard est le peintre de l’intérieur, le peintre de son quotidien donc du souvenir. Dans ses toiles, le mobilier est noyé dans la trame du papier peint chargé, les nappes et rideaux sont colorés, la lumière tamisée. L’ambiance est calme, le sentiment douillet, cosy, où règne le vrai sujet de ses tableaux, le silence attentif, l’attention retenue. Vuillard est le peintre de l’intériorité, le peintre de ce que j’appellerais l’intérieur feutré du souvenir. Dans cette toile exposée au Metropolitan Museum à New-York, tournant le dos à un vaste rectangle d’ombre, sa mère, absorbée, faufile et coud inlassablement et pour l’éternité. Juste derrière elle, dans l’ombre floue émergent pensées, souvenirs, regrets, peines et joies passées qui ont fait une vie. Il ne peint pas sa mère qui coud, mais le silence décoré des pensées d’une femme qui laisse vagabonder sa mémoire au rythme répétitif et hypnotisant de l’aiguille qui faufile et file.

Vuillard égrène le souvenir d’un quotidien non pas vide, mais silencieux, où flotte sans substance le passé qui décore le présent.