Ronde de mai 2018

Dans le contexte de notre échange épistolaire devenu coutumier j’ai le plaisir d’accueillir les réflexions de Franck Bladou, « à l’envi » sur le thème du ou des souvenirs.

J’ai l’honneur d’être accueilli chez Hélène Verdier, simultanées et notre mouvement d’ensemble évolue dans ce sens :

Marie-Noëlle Bertrand, ​Éclectique et Dilettante 
chez Elise, Même si
chez Giovanni Merloni, le portrait inconscient
chez Serge Marcel Roche, chemin tournant
chez Dominique Autrou, la distance au personnage
chez Franck, à l’envi
chez Jean-Pierre Boureux, Voir et le dire, mais comment ?
chez Hélène Verdier, simultanées
chez Noël Bernard, talipo
chez Marie-Christine Grimard, Promenades en ailleurs
chez Marie-Noëlle Bertrand
Lisons Franck :

L’intérieur feutré du souvenir

Lettre de Thadée Natanson à Mallarmé sur l’atmosphère des vacances familiales au bord de la mer en 1900: « Ici, on se travaille fiévreusement à ne rien faire. Un programme méticuleux distribue les heures à la bicyclette, au tennis, aux petits chevaux, aux cartes, aux potins de plage et aux repas. (…) On s’étourdit et enveloppe son ennui et tout souvenir dans le flot des distractions. (…) A peine quelques mioches et deux ou trois nageuses célèbres font trempette tout habillées, sautent sur les galets, plongent ou se secouent pour la joie des toilettes venues au spectacle, et des kodaks, de tous modèles, avalant d’un petit coup sec des provisions de motifs qu’on pourra faire admirer. »

Les mêmes à la campagne, près de Fontainebleau. Vuillard est là, qui regarde et croque, ou clic sur son polaroid à soufflet, ces morceaux épais de bonheur de vivre qu’il transcrit sur des toiles plus tard dans son atelier. A Valvins, sur les bords de Seine, le poète, les écrivains, les peintres, les femmes, les enfants, les notes de piano de Misia, le vent dans les peupliers et le bourdonnement des frelons, un dimanche à la campagne.

A Paris, dans l’appartement de sa mère, où l’horloge égrène les heures de couture appliquée à la lumière de la fenêtre.

Vuillard est le peintre de l’intérieur, le peintre de son quotidien donc du souvenir. Dans ses toiles, le mobilier est noyé dans la trame du papier peint chargé, les nappes et rideaux sont colorés, la lumière tamisée. L’ambiance est calme, le sentiment douillet, cosy, où règne le vrai sujet de ses tableaux, le silence attentif, l’attention retenue. Vuillard est le peintre de l’intériorité, le peintre de ce que j’appellerais l’intérieur feutré du souvenir. Dans cette toile exposée au Metropolitan Museum à New-York, tournant le dos à un vaste rectangle d’ombre, sa mère, absorbée, faufile et coud inlassablement et pour l’éternité. Juste derrière elle, dans l’ombre floue émergent pensées, souvenirs, regrets, peines et joies passées qui ont fait une vie. Il ne peint pas sa mère qui coud, mais le silence décoré des pensées d’une femme qui laisse vagabonder sa mémoire au rythme répétitif et hypnotisant de l’aiguille qui faufile et file.

Vuillard égrène le souvenir d’un quotidien non pas vide, mais silencieux, où flotte sans substance le passé qui décore le présent.

In Memoriam Charles Petit par l’un de ses anciens élèves.

Pourquoi lui ? Ils furent quelques rares à marquer pour toujours ma mémoire et donc à réveiller et vivifier des souvenirs, enfin à engendrer cette forme de reconnaissance.

Lui, Charles Petit, compte parmi ce panthéon des maîtres admirés. Il aimait les jeunes que lui confiait chaque rentrée l’Education Nationale, au lycée de garçons de Soissons « les Cordeliers » lorsque je l’ai rencontré la première fois en 1956-1957, sans jamais oublier depuis à un moment ou un autre cette admirable personnalité pourtant si discrète.

Interne j’aimais me rendre pendant toute ma scolarité secondaire qui fut longue, à son cours officiel de dessin, mais plus encore dans les multiples clubs ou ateliers qu’il animât :  ébénisterie, poterie, vitrail, photographie, cinéma… Toute activité de l’Homme mettant en pratique la main et la pensée furent son terrain privilégié d’expérimentation et il excella dans divers arts, les Arts Décoratifs n’étant que la part visible de ses multiples talents. J’ai en mémoire des heures où le toucher soyeux du bois poli, où le filé de la terre sur le tour accompagnaient sa voix douce et patiente dans la transmission d’un savoir livresque et vécu, pratiqué, diffusé qui enchantait mes soirées potaches. Oubliées alors les matières enseignées, les rudes jeux adolescents, seule cette expression spécifique d’humanité mise en scène et en oeuvre emplissait toute mes préoccupations du jour.

clavecin entièrement réalisé de ses mains Attention : il s’agit ici d’une aquarelle, technique détournée ici dans le rendu de cette nature morte

Lorsque tout récemment j’appris son décès et l’hommage que lui rendent par une bien modeste exposition la Ville de Soissons, des associations et sa famille, je me suis empressé de me rendre dans la chapelle Saint-Charles. Là sont prégnants les témoignages matériels de ces susdits multiples talents. Ses créations exposées -on en voudrait davantage, permettent de se rendre compte de l’extrême minutie accordée à chaque expression artistique et artisanale pour parvenir à une sorte de perfection dans le résultat obtenu. J’ai pensé à nouveau par exemple et entre autres, à un premier essai de fabrication d’un clavecin à la suite d’une année consacrée à la réalisation d’instruments de musique simplifiés dans la forme, aux céramiques que nous attendions avec impatience lors de l’ouverture du four. Il avait le feu sacré de la transmission, les élèves attendaient le maître, apprenaient peu à peu l’Homme. Sa simplicité, sa modestie et sa patience ont participé à ce que je suis devenu, jamais je n’oublierai.

Charles Petit, 14 novembre 1919, Choisy le Roi – 15 août 2017 Chivres-Val. Professeur de dessin au lycée de Soissons de 1956 à 1979.

Chapelle Saint-Charles : http://www.ville-soissons.fr/loisirs-culture-sport/un-musee-sur-deux-sites-dexception-histoire-collections-expositions-activites/les-expositions-temporaires-1796.htmlPhoto de classe 1959-1960 Charles Petit, 6ème à droite quelques céramiques

 

Je pube* : idées de sorties culturelles dans l’Oise

Le Musée Archéologique de l’Oise, où donc ? Mais à Vendeuil-Caply,, mais encore ?  -Oups ! près de Breteuil dans l’Oise, çà y est, je l’ai cette fois sur ma carte…

Le M.A.O donc use des technologies de pointe, du 3D, de vos 5 sens -plutôt 4 ou 3 – et parfois de vos 10 doigts pour vous égarer les sens. Incrédules, pas dupes,  vous êtes venus dans l’Oise, histoire de satisfaire votre curiosité.

Déjà au Musée Départemental de l’Oise à Beauvais, tout contre la cathédrale et sa célèbre flèche trop forte en gueule qui s’est retrouvée le bec dans l’eau pour avoir trop nargué le ciel, vous vous êtes laissé emporter par la magie du livre -ringarde technologie aviez-vous estimée, et par la créativité exceptionnelle de l’éditeur Bernard Dumerchez.

Et voici qu’au M.A.O vous survolez les siècles, des Celtes à notre présent, par l’habileté des artisans d’art, des artistes de la beauté du monde. Peut-être qu’à la suite de nos ancêtres vous vibrerez aux ondes caressantes issues des gradins du théâtre reconstitué, des sculptures et des bijoux antiques, qui, tels des sirènes sont toujours ravis d’extirper l’humain des pesanteurs du présent.

Présentation sur une idée de l’ex conservateur M. Adrien Bossard, mise en oeuvre par Mme Valérie Kozlowski, actuelle Conservatrice du Patrimoine et Directrice du M.A.O.

titre de l’exposition sur les vitres d’entrée et reflets

Pour ma part j’ai flashé sur les entrelacs superbement organisés d’une plaque de harnachement découverte à Paillart (descriptif sur le site, rubrique « objets du mois, juillet 2015 »), j’ai ânonné sur les lettres ciselées d’une dédicace trouvée à Nizy-le-Comte (prêt du musée   ) et suis tombé raide amoureux du minois en marbre de Diane, un prêt du musée départemental de l’Arles antique.

plaque de harnais, métal cuivreux et émail, 1er siècle apr. J.-C.

Inscription sur pierre calcaire (0,80 ; 0,42 ; 0,14 cm) découverte en 1850 à Nizy-le-Comte (Aisne), prêt du Musée de Soissons.

NUM.AVG.DEO.APO./LLINI.PAGO.VENNECTI./PROSCAENIVM.L.MAGIVS.SECVNDVS.DO//NO.DE.SVO.DEDIT.

A LA DIVINITE DE L’EMPEREUR. AU DIEU APOLLON, AU PAGUS VENECTIS LUCIUS MAJUS SECUNDUS A SPONTANEMENT FAIT DON D’UN PROSCAENIUM.

Traduction dans : Ben Redjeb Tahar. Une agglomération secondaire des Rèmes Nizy-le-Comte (Aisne). In: Revue archéologique de Picardie,
n°1-2, 1987. pp. 33-60;
doi : 10.3406/pica.1987.1509
http://www.persee.fr/doc/pica_0752-5656_1987_num_1_1_1509

Tête de Diane, marbre blanc, Musée de l’Arles antique

Pendant ce temps quelques arrêts sur images me révèlent au-devant, dans un lointain de contre-jour un peu trop vif, les gradins et l’agencement général du théâtre, l’érection froide de la tymélée, et à l’arrière la vacuité enveloppante et toute pascale d’un sacellum  abandonné par son dieu. Venez et voyez !

projection de la restitution en 3D

sacellum (niche abritant la statue du dieu)

salle d’exposition permanente au M.A.O

Et demain, me direz-vous, que voir encore ? Et bien Gerberoy, pourquoi pas, en ses ruelles et ses pans de bois, ses maisons de maître aussi et le souvenir visuel d’Henri Le Sidaner ? Ou bien encore l’intemporelle Noyon et la médiévale Senlis, ou encore les impériales Compiègne et Pierrefonds qu’encadreraient et Champlieu et Morienval ? Euh, un week-end suffira-t-il ?

site internet du M.A.O = http://www.m-a-o.org/

*puber, non pas terminologie latine ici, mais, au choix, néologisme boureusien non enregistré ou bien slogan à lire sur une banderole du futur Centre de la Francophonie à Villers-Cotterêts = faire de la réclame pour une pub ou de la pub pour une réclame.

Ronde de mars 2018

J’ai grand plaisir pour cette Ronde de mars d’accueillir la création de Marie-Noëlle Bertrand relative au mot : « Dialogue (s)« .

Ce mois la Ronde tourne dans ce sens et je remercie nos fidèles organisateurs.

Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/
chez…
Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/
Dominique Autrou ladistanceaupersonnage.fr

________________________________________________________

Dialogue bien entamé

– Livingston, I suppose ?

– Ouek, ouek… (Késako ?*)

– Bonjour, Jonathan.

– Kriou, kriou, kriou, kriou… (Le seul Jonathan que je connais, il est capitaine et il a un pélican).

– Je suis ici pour le festival…

– Ouek, ouek… (J’ai vu les prospectus mais ce qui m’intéresse c’est le sandwich, tu partages ?)

– J’ai lu tes aventures quand j’étais adolescent, tu es vraiment un étonnant voyageur.

– Kriek, kriek, kriek… (Pfff ! Vous me bassinez avec ces histoires. Allez, file-moi z’en un morceau !!!)

– Le ciel est bleu, on est bien. Vas-y, montre-moi…

– Kwak, kwak, kwak… (Bois ta bière et donne-moi un bout du sandwich).

– Raconte-moi, apprends-moi…

– Aow, aow… (Assez noyé le poisson).

Le goéland se saisit du reste du sandwich et s’envole sans demander son reste.

Dialogue, photographie et traduction (*) en italiques : Marie-Noëlle Bertrand.

Reims et Jeanne d’Arc : épisode 2 = histoire locale

           Elle part, s’enfuit presque pour obéir à ses voix, n’a qu’environ 17 ans, parvient peu à peu à constituer une petite troupe de chevaliers armés qui grossit en chemin. Nous sommes à la fin de l’hiver 1429. Sa chevauchée est bien connue, des plaques commémoratives nous rappellent les lieux de son séjour ou passage. Elle rencontre son ‘gentil Dauphin’ le 6 mars à Chinon, puis Orléans est libéré le 8 mai !

            Le vendredi 15 juillet des négociations ont cours dans la forteresse de Sept-Saulx,   appartenance de l’archevêque de Reims, au sujet de la soumission de Reims. Et le 17 juillet Charles VII est sacré dans la cathédrale de Reims, la cérémonie est longue : 5 à 7 heures. Les parents de Jeanne sont venus pour l’occasion et ont logé à « L’Âne rayé » près du Palais épiscopal, Jeanne on ne sait où. Le roi et son entourage demeurent à Reims jusqu’au 21 où le cortège se rend à Corbeny dans le Laonnois proche où les rois ont coutume de toucher les malades atteints des écrouelles (scrofules) et ainsi de les guérir peut-être, preuve du pouvoir divin du roi que l’on dit alors « thaumaturge », c’est-à-dire qui a pouvoir de guérir, tel un saint. Puis le 22 juillet le cortège royal et militaire gagne Vailly-sur-Aisne, ville forte nouvellement échangée par le roi (1379) contre Mouzon, à l’archevêque de Reims. Là, on dort sur place et l’on reçoit la soumission de Laon, avant de gagner Soissons le lendemain. Voilà pour notre région, voilà pour l’essentiel de la mission de Jeanne, qui, – elle ne le sait pas, -a moins d’un an à vivre. Parmi les lettres qu’elle a pu envoyer aux Rémois nous avons connaissance de trois, dont l’une (écrite à Sully-sur-Loire le 16 mars 1430), après divers lieux de séjour, fut promise à la Ville de Reims et fut apportée à Jean Taittinger le 17 février 1970, elle est conservée aux Archives communales de la cité :

Du 15 au 18 juillet 1907 (après la béatification) des journées festives avec bénédiction de la statue « Jeanne au sacre » d’ivoire et d’or de la cathédrale due au sculpteur Prosper d’Epinay se déroulent à Reims. Il en sera de même après la canonisation (1920) dont la fête liturgique se célèbre le jour anniversaire de sa mort, le 30 mai ; ensuite à partir de 1921 sont organisées annuellement des cérémonies de diverse nature. On retiendra le retour de la statue du sculpteur Paul Dubois, sous les auspices de l’Académie Nationale de Reims (1921) et le don (souscription) par des Britanniques de la réplique de l’étendard de Jeanne à la cathédrale. Ce sont là les souvenirs tangibles et la mémoire de Jeanne à Reims.

statue par Prosper d’Epinay, cliché J.-P. Boureux

Dans la victoire elle demeura modeste et respectueuse de ses ennemis chaque fois que ce fut possible ; dans la défaite et les doutes elle fit preuve de la plus grande détermination et audace et ce jusque son exécution par le bûcher. Quelques-unes de ses répliques à ses juges, ironiques, percutantes et surprenantes, sont devenues célèbres à juste titre. Nous ne donnons ici qu’un extrait de la description qu’elle fait de son enfance, le jeudi 22 février 1431, deuxième séance publique du procès :

« Quand j’eus l’âge de treize ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et la première fois j’eus grand peur. Et vint cette voix environ l’heure de midi, au temps de l’été, dans le jardin de mon père, en un jour de jeûne. Je n’avais pas jeûné la veille. J’ouïs la voix du côté droit vers l’église, et rarement je l’ouïs sans clarté. … »

statue par Paul Dubois sous la neige du 7 février 2018, cliché J.-P. Boureux

Documents utilisés = Abbé Jean Goy, brochure de la Direction des Relations publiques de la Ville de Reims, 1984, 28 p.    [dont illustration de la lettre avec la signature de Jeanne]     Jacques Trémolet de Villers; Jeanne d’Arc. Le procès de Rouen, Tempus, mai 2017, 361 p.

 

Ronde épistolaire du 15 janvier 2018

En ce mois de janvier 2018 j’ai le grand plaisir d’accueillir Dominique Hasselmann, « Métronomiques » dans le contexte d’une ronde amicale devenue tradition. Le thème est : Paysage(s). Elle tourne dans le sens suivant :

Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/
chez …
Noël Bernard http://cluster015.ovh.net/~talipo/?tag=noel-bernard
Noel chez
Giovanni Merloni https://leportraitinconscient.com/
Giovanni chez
Franck http://alenvi.blog4ever.com/articles
Franck chez
Jacques https://jfrisch.wordpress.com/
Jacques chez
Hélène Verdier http://simultanees.blogspot.fr/
Hélène chez
Dominique Autrou https://dom-a.blogspot.fr/
Dominique chez
Guy Deflaux http://wanagramme.blog.lemonde.fr/
Guy chez
Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/
Marie Noeële chez
Marie-Christine Grimard https://mariechristinegrimard.wordpress.com/
Marie Christine chez
Dominique Hasselmann https://hadominique75.wordpress.com/
Dominique chez Jean-Pierre etc..

______________________________________________________________

Ce paysage insoupçonné

La vitesse impressionne, on se croirait dans un TGV, cela décoiffe. La traversée du tunnel ne dure pas longtemps, les branches des arbres s’accrochent comme autant de caténaires désordonnées. Le ciel est violet, violent, des oiseaux s’envolent en tous sens, ils crient leur instinct de vivre ou de mourir. Mais les chasseurs sont désorientés, l’âme – soi-disant – de leurs fusils ne sert plus à rien. Le fracas des lumières s’amplifie. Des gorgones apparaissent puis s’évanouissent. Jérôme Bosch est le maître du bal masqué. Une danse de clowns enfarinés tourne au ralenti. Le rouge et le noir se marient au jaune et au vert pourrissant des habits de fête. Des arlequins chamarrés s’envoient en l’air. La chute des dominos produit un bruit rectangulaire. Un rassemblement d’animaux (licornes, rhinocéros à trois cornes, moutons à cinq pattes…) se déplace tranquillement au milieu des bouleaux argentiques. Je plane comme un aéronef sans moteur ni palonnier : la campagne, en dessous, est riante, la rivière paresseuse, ses méandres jouent comme Joëlle Léandre. Ce paysage insoupçonné n’a pas de fenêtres donnant sur le dehors : il est purement intérieur. Au milieu des nuages, des tramways verts ou jaunes se croisent sans jamais se percuter. Je me laisse porter par le rêve qui n’en finit pas, un peintre nommé Chagall m’offre sa palette à l’odeur de térébenthine et me salue en yiddish. Tout à fait étourdi, je suis embrigadé, sans m’en rendre compte, dans une colonne d’étourneaux. Dans la bourrasque, nous naviguons à l’estime, à moins que des GPS soigneusement cachés ne déterminent en réalité notre destination. Il n’existe pas encore une police des aigles ou des mouettes : chacun replie soigneusement ses ailes avant de rentrer chez lui. Quand je me réveille le lendemain matin, je constate que quelques plumetis blancs sont collés sur mon blouson en nylon.

texte et photo : Dominique Hasselmann

 

 

Ronde épistolaire du 15 novembre 2017

En ce mois de novembre j’ai le grand plaisir d’accueillir les propos de Noël Bernard « le Talipo », dans le contexte d’une ronde amicale devenue tradition. Le thème en est : lettre(s). Elle tourne dans le sens suivant déterminé par tirage au sort sous la vigilance habituelle de Dominique. Cette ronde tourne ainsi ce mois :

chez…
Marie-Noëlle Bertrand http://ladilettante1965.blogspot.fr/
Dominique Autrou https://dom-a.blogspot.fr/
Jean-Pierre Boureux http://voirdit.blog.lemonde.fr/
chez DH, etc.

 

L’e

Le cercle déferlé de cette lettre belle
Semé, perle de sel, en mes lemmes légers,
Etend l’extrême mètre en mes versets femelles,
En desserre le temps, tel le vent des vergers.

En cette frette, emblème en grecque répété,
J’entends le bercement des gréements, des échelles,
L’enflement des vents d’est, des sternes les crécelles
Et, de jetées en nefs, les fêtes de l’été.

Mes lèvres, tel l’évent de ce cerne éthéré,
Versent l’èbe dément des sentences rebelles.
D’encre, célère penne, en ce scel excentré,
Mets en germe le rêve et les mers éternelles.

 

« La grande vague de Kanagawa », par Hokusai. Source : Wikimedia

Exaucée ! Tournus, 8 juin 2017

Le bandeau autoroutier se déploie sans cesse tel un mirliton et lasse mon regard, Tournus est fléché, j’y retrouverais volontiers les volumes novateurs de l’architecture de Saint-Philibert, dans son choeur, sa galilée, sa crypte, clignotons en sortie !

Novatrice parce que la première identifiée, la circulation dans le déambulatoire, bien qu’encore incomplète est plaisante. La salle principale de la crypte sous-jacente favorable à la méditation élève la vue au long de ses fines colonnes ornées de chapiteaux très frais.

Connue des spécialistes de l’art roman l’architecture du sanctuaire plaît tout autant au curieux qui se sent bien là. Et la chapelle supérieure de l’avant-nef (ou galilée) surprend par l’audace de l’architecte pour ce début du XIe siècle.

Quant à moi je viens également pour l’aigle du lutrin de l’ambon, signé par l’orfèvre Goudji que je retrouve chaque fois avec la même émotion esthétique, de l’art intemporel. J’apprécie également le style des rares mosaïques du déambulatoire, dont ce chasseur à l’oiseau si représentatif d’une partie de la vie seigneuriale médiévale et qui, peut-être, se perchera tantôt sur ce lutrin .

Quant à la vision par la face sud-est elle offre depuis le cloître un aperçu de l’élégante massivité des structures romanes encore de petit ou moyen appareil et que des lésènes animent par leur jeu d’ombres et de lumières raffinés.

En ville les traces du moyen-âge apparaissent dans l’architecture civile où l’on observe ici et là quelques vestiges faciles à lire, par exemple l’emplacement à peine modifié des étaux de marchands dans les rues du bourg proche de la Madeleine :

Ne serait-ce que pour tout cela j’aime à revisiter Tournus. Ce n’est pas tout : le musée  Greuze et de l’Hôtel-Dieu, lové lui dans une architecture Grand Siècle fonctionnelle et de taille humaine a lui encore de quoi vous séduire. Il raconte les efforts des hommes et femmes de ce temps pour soulager les misères humaines, de par son hôpital, façon « hospices de Beaune » en plus modeste et les attributs qui le caractérisent. L’étain et le bois ont ici quelque chose de réconfortant ou rassurant, sous le regard de Dieu en sa chapelle. Le Musée « Greuze » en ses murs présente bien entendu quelques oeuvres de ce peintre très réputé en son temps ainsi qu’un ensemble archéologique, panorama régional des civilisations préhistoriques, gallo-romaines et mérovingiennes pour l’essentiel. J’en retiens un bien curieux coffret d’ophtalmologiste pour le traitement de la cataracte (vous n’en croirez pas vos yeux !) ainsi qu’une casserole au fond très étudié et fort ‘design’.

trousse d’ophtalmologie

Et même, et encore, et en plus, j’oubliais presque le titre de l’article : « exaucée ». Mais bien sûr, c’est cela qu’elle souhaite cette ingénue, qu’on vienne la voir, la surprendre en son désir le plus profond. Et bien oui, elle est exaucée, nous sommes devant elle, dans sa rêverie et son imploration.

Nommée « la Prière » une toile très connue de Jean-Baptiste Greuze est exposée au musée Fabre de Montpellier. Ici  nous sommes en présence d’une copie exécutée par une élève talentueuse et jusque-là inconnue de Jean-Baptiste Greuze, récemment offerte au musée par un descendant de la famille de la copiste. Je suis certain qu’un jour ou l’autre, vous aussi allez quitter l’autoroute pour venir la surprendre en ses songes qui seront dès lors les vôtres, car l’art s’approprie pour vivre mille vies. Voyez plutôt, ou mieux, venez voir plus tard !

D’autres surprises vous attendent en ce musée, dont une exposition temporaire de bonne facture consacrée au peintre tournusien Paul Perreaut et bien entendu des oeuvres de Greuze et des sculptures du XIXe siècle, au sujet desquelles vous serez peut-être attentif comme paraît l’être le visage inquiet de la femme de cette sanguine de l’artiste, qui semble désapprouver quelque chose. Serait-ce le désir ardent d’un faune ?

gros plan sur un plâtre (1893)de Bénédict Rougelet (1834-1894) intitulé : « Faune et faunesse »

Pour en savoir plus : http://www.musee-greuze.fr/expositions-en-cours

N’hésitez pas à poser des questions au personnel du musée, attentif aux demandes des visiteurs.

Ronde épistolaire du 15 juin 2017

En ce mois de juin j’ai la satisfaction d’accueillir les propos de Jacques dans le contexte d’une ronde amicale devenue tradition. Le thème en est : Parfum(s). Elle tourne dans le sens suivant déterminé par tirage au sort sous la vigilance habituelle de Dominique :

Guy (Emaux et gemmes des mots que j’aime ) / chez  Noël (talipo) / chez Dominique A.  (la distance au personnage) / chez  Élise (Même si) / chez  Dominique H. (Métronomiques) / chez  Giovanni  (Le portrait inconscient)  / chez Hélène (simultanées)  / chez   Jacques ( jfrisch)  / chez  Jean-Pierre (Voir et le dire, mais comment ?)  chez  Franck (à l’envi)  / chez Marie-Christine (Promenades en Ailleurs) / chez Guy …

Mon texte est publié chez Franck (à l’envi) que je remercie.

IXELLES

Comme le mot tombe
Sur la terre
Le bruit des étoiles est
Leur signature dans
Le ruissellement du ciel

Sur la tranche de l’arbre
Le temps trace des cercles
Ainsi le bois qui dure
Et le temps qui passe
Dansent
Se rencontrent

Je rentre, je m’arrête dans le soir à l’écoute d’un chant
De merle 
Et le mauve ne
Touche pas l’instant

Hésitation de la pie
Sur les feuilles mortes
Cette décoration d’un instant
Me comble

Un moment
Je ne crois plus à la mort
Je chante, je respire

Parfums offerts
Dans la brocante du monde
Je tremble au milieu de vous dans Bruxelles

Merci à tous les participants et organisateurs de cette ronde.

Cent ans, dix ans : in memoriam Pierre-Gilles De Gennes

Le 18 mai 2007 Pierre-Gilles De Gennes nous quittait, il manque à ceux qui l’ont aimé. Sa présence à la science et la technologie demeure partiellement par ses écrits, par le Prix Nobel qui l’honora. Les journalistes de nos médias oublient trop souvent les hommes de la science, à tort car cela participe de la désaffection de cette dernière. Ayant eu la chance de connaître ce savant fidèle en amitié, j’évoque ici quelques souvenirs qui mystérieusement reviennent à ma pensée selon des circonstances liées au fonctionnement cérébral qui reste quelque peu obscur.

Combien étais-je ravi et honoré de recevoir un jour un mail, un autre l’une de ses cartes enrichie bien souvent d’un dessin au trait, trace récupérée au hasard d’un cheminement dans ses pensées ou dans une allée du Jardin du Luxembourg. Evocation fréquente d’un imaginaire miroir de la beauté féminine, parfois humoristique, condensé de la pensée qu’il aimait ailleurs illustrer lors des nombreuses conférences qu’il fit pour les scolaires et les étudiants et, en ce qui me concerne, événement déclencheur de notre amitié. Le contenu de nos échanges épistolaires n’avait pas de direction obligée ni contrôlée, et pour cause : je ne suis pas physicien et lui s’intéressait à tous les domaines de la pensée. Dix ans ! Cent ans pour celle-ci :

montage photographique d’un recto-verso et d’une illustration de P.-G. De Gennes en date du 7-12-2005

… »J’ai déjeuné aujourd’hui dans un restaurant de la rue Laplace. Un des desserts avait pour nom « 17 mai 1917″. Le patron (Frédéric Bethe) m’a expliqué que son grand-père était au Chemin des Dames. Avant l’attaque du 17 mai l’artillerie devait battre les tranchées allemandes, en étant guidée  par des fusées lancées au dessus d’elles. Par erreur une fusée est partie droit au dessus des tranchées françaises : désastre. Parmi les survivants le grand père a eu le courage de ramper et d’envoyer une fusée depuis le côté allemand. Il a sauvé ses amis, mais il est revenu aveugle et amputé. … »

J’ajoute encore ce témoignage publié avec d’autres sur le site : « le complot des papillons » du journaliste scientifique Patrice Lanoy : témoignage pour P.-G. De Gennes

Pierre-Gilles De Gennes, 24 octobre 1932 (Paris) – 18 mai 2007 (Orsay)