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Reims et la Champagne au temps de Jean-Baptiste de La Salle

Reims au temps de Jean-Baptiste de La Salle, du milieu à la fin du XVIIe siècle.

Caractères généraux.

La cité de Reims, qui fut une capitale majeure de l’Empire romain ayant succédé à une très vaste agglomération fortifiée gauloise, connaît au Moyen-Âge une prospérité économique à la marge des grandes foires de Champagne (commerce de la laine surtout) et exerce une influence culturelle certaine par ses écoles renommées et le prestige des sacres royaux. Elle conserve au XVIIe siècle bien des caractères de la « bonne ville » médiévale : cité encore protégée par des remparts et siège d’un archevêché et d’une intendance royale.

Implantée dans une légère cuvette que dominent des collines éloignées – Montagne Saint-Thierry, Monts de Berru, Montagne de Reims — elle montre encore les vestiges de ses remparts limités au sud par le cours tortueux de la modeste rivière la Vesle ainsi que par des marécages en voie d’assèchement. De nombreux édifices religieux, dont une majestueuse cathédrale dans laquelle les rois de France sont sacrés et à laquelle s’ajoutent Saint-Remi et Saint-Nicaise, de vastes proportions et gardiennes d’insignes reliques, manifestent à Reims la présence de l’Église, puissance spirituelle et temporelle qui en cette cité a plus d’influence que le roi.

Toutes ses rues ne sont pas encore pavées, toutes ses maisons pas encore totalement en pierre. Le siècle précédent a connu le début de la désaffection du bois et a vu nombre de façades à pans de bois transformées en parements de pierres avant que la mode de l’immeuble tout en pierres ne s’affirme.

Peu éloignée de Paris et des principaux courants d’échanges économiques entre les Flandres et les Midis, son activité repose essentiellement sur le commerce fort dynamique de la laine, matière première qui avec le lin lui assurent la renommée d’une « ville drapante », et sur celui des « vins tranquilles », rouges et blancs, « de la Montagne ou de Rivière ». Des hommes de Lettres comme La Fontaine[1] et des nobles influents à la cour assurent dans le royaume et à l’extérieur la renommée de Reims. Au sujet du vin, le XVIIe siècle finissant participe à la timide, lente et encore provisoire élaboration d’un vin, le Champagne, qui plus tard diffusera par ses bulles le nom de Reims. Ce « sparkling wine » dont la notoriété transite par l’Angleterre avant de jeter ses étincelles sur la planète, n’est encore à l’époque de Jean-Baptiste qu’une curiosité pétillante rarissime. Il n’est en rien l’image révélatrice de notre ville au temps de Louis XIV, de Mgr Le Tellier, de Colbert, de Jean-Baptiste de La Salle ou de Monsieur Paul. Une trentaine de milliers d’habitants y vivent, beaucoup d’entre eux y survivent.

 

La population de Reims au milieu du XVIIe siècle est de l’ordre d’un peu plus d’une trentaine de milliers d’habitants, dont environ 800 religieux répartis sur les 14 paroisses de la ville. À la fin du siècle, le Conseil de Ville annonce 26 000 habitants et 11 à 12 000 à la mendicité. C’est le rapport entre ces deux nombres qui nous importe aujourd’hui : la France d’Ancien Régime est composée d’une société marquée par l’immense écart des moyens de vie entre les plus riches et les plus pauvres. Un siècle plus tard, la population de Reims est à nouveau voisine de 30 000 habitants.

Les désastres des guerres, le séjour des armées et l’arrivée soudaine des pestes (1635, 1668…) et autres contagions font que l’état de la ville est bien souvent celui de la désolation. Le spectacle de vagabonds nombreux et de bandes d’enfants affamés est fréquent. À la fin de 1651, le chanoine Lacourt note ; « La ville avoit à sa charge un ombre infini de pauvres enfans de la campagne dont les parents avoient péri durant la mortalité et la plus grande partie de nos villages estoient deserts ou demolis ou bruslez ». La mort est omniprésente. Les cimetières de la ville constituent un espace d’environ 14 000 m2. Si en année normale on enfouit environ 2 à 300 corps, lors des grandes épidémies auxquelles s’ajoutent les calamités naturelles et les guerres on arrive au nombre d’un petit millier de corps. L’absence d’hygiène, la contagion par les nappes phréatiques dressent un sombre tableau de la cité dans le cours du XVIIe siècle, tableau qui n’est pas propre à la ville de Reims, mais à la plupart des villes de l’époque.

Ce descriptif de l’aspect général de la ville nous évoque ce qu’a connu Jean-Baptiste de La Salle, mais il faut avoir à l’esprit que ce qui nous apparaît aujourd’hui comme choquant n’était pas nécessairement vu comme tel à l’époque, à cause de la banalisation des faits induite par l’habitude et l’accoutumance.

Pour en savoir plus sur l’état de Reims au XVIIe siècle on lira avec profit : Robert Benoit, Vivre et mourir à Reims au Grand Siècle (1580-1720), Artois Presses Université, 1999, 256 p. ; excellente et irremplaçable étude sur la question.

[1] On retient notamment : « Il n’est cité que je préfère à Reims/ C’est l’ornement et l’honneur de la France/ Car sans compter l’Ampoule et les bons vins,/ Charmants objets y sont en abondance. »

Jean-Baptiste de La Salle et l’enseignement, à Reims et en Champagne.

         Jean-Baptiste de La Salle est né à Reims le 30 avril 1651, fils de Louis de La Salle et Nicolle Moët de Brouillet. Jusque l’âge de neuf ans il est éduqué dans sa famille, puis au Collège des Bons-Enfants. Il reçoit la tonsure à onze ans, devient chanoine à quinze ans, soit le parcours attendu d’un jeune de l’époque, ayant une vocation religieuse et appartenant à la petite noblesse par sa mère, à la noblesse de robe par son père, juriste, conseiller au présidial de la ville. Jean-Baptiste est ensuite formé au séminaire Saint-Sulpice à Paris à l’âge de dix-neuf ans, il reçoit également des cours de théologie à la Sorbonne. Les décès rapprochés de sa mère et de son père l’obligent à rentrer à Reims pour prendre soin, en tant qu’aîné, de ses nombreux frères et sœurs (11 dont 7 en vie) dont il a la tutelle. Jean-Baptiste termine donc ses études de théologie à Reims et obtient la licence et le doctorat.

Contexte général.

Lorsque Jean-Baptiste de La Salle ouvre à Reims des écoles chrétiennes, son but n’était pas tant d’instruire les enfants, comme on l’entend aujourd’hui, par la lecture, l’écriture et le calcul, certes mis en avant et parfaitement enseignés selon les méthodes usuelles du temps, qu’il complète ou améliore, mais ses vues étaient plus précises et plus orientées : il voulait avant tout arracher les enfants pauvres à la corruption (terme à comprendre comme l’abandon du plus grand nombre à la rue, sans surveillance des parents et donc sous la pression de chefs de bandes) et les guider ainsi vers le Ciel par le moyen d’une éducation chrétienne soigneusement encadrée, sans faiblesse, mais sans excès de coercition physique.

Son action s’inscrit dans un vaste courant de réformes éducatives soutenu par la Contre-Réforme qui lutte contre la culture orale traditionnelle plus ou moins bien transmise par des parents non instruits et malmenés par la violence des temps.

En effet on ne peut comprendre l’action des nouveaux enseignants comme Jean-Baptiste de La Salle ou avant lui Nicolas Roland à Reims, — mais encore le Père Barré à Rouen ou Charles Démia à Lyon par exemple — si on ne replace pas l’action de ces éducateurs dans le contexte de la France du milieu du XVIe siècle au milieu du XVIIe siècle, soit un siècle environ de tueries, brigandages, viols, prostitution comme la France n’en avait plus connus sans doute depuis la guerre de Cent Ans. Ces extraordinaires violences, qui correspondent au début des Guerres de Religion jusqu’à la fin de la guerre de Trente Ans et de la Fronde, vont voir nombre de villages disparaître (une trentaine au nord de Reims), leur population trouvant un refuge périlleux dans la misère et l’errance propres aux faubourgs des villes fortes, souvent hors de la relative sécurité que procurait autrefois l’enceinte des anciens remparts maintenant délabrés.

Contexte rémois.

Le chanoine Nicolas Roland avait rencontré à Rouen le Père Barré et décidé de prendre en charge l’orphelinat constitué par Dame Varlet et de l’installer à Reims, rue du Barbâtre, en une voie de communication reliant le centre de la Cité au faubourg Saint-Remi. Là des religieuses parviennent à accueillir des vocations enseignantes féminines et dès 1674 Nicolas Roland peut ouvrir quatre écoles de filles qui reçoivent presque un millier d’enfants sous la conduite de seize institutrices. Il décède hélas quatre années plus tard affaibli par la maladie et l’ascèse trop rigoureuse qu’il suivait avec application. Jean-Baptiste de La Salle, poursuit son œuvre : Nicolas Roland avait été son directeur de conscience. Bientôt la Communauté des Sœurs du Saint Enfant Jésus reçoit les Lettres patentes royales (1679) et la fondation se répand dans le diocèse où des sœurs sont envoyées deux par deux dans les campagnes et bourgades champenoises, où elles enseignent, mais aussi encadrent les fillettes ou jeunes femmes du pays.

De son côté Jean-Baptiste de La Salle réfléchit à la création d’une institution analogue pour les garçons et saute le pas, c’est-à-dire se lance corps et âme dans la vocation qu’il développe, luttant contre l’hostilité de ses proches qui trouvent son attitude indigne de la noblesse, d’autant que pour réaliser son œuvre il va jusqu’à abandonner sa charge de chanoine, source de revenus et de prestige, et à accueillir chez lui de grossiers maîtres d’école non rompus aux subtilités du savoir-vivre bourgeois. Il n’est pas délaissé de tous heureusement puisque sa parente rouennaise, Madame Maillefer, lui avait envoyé un maître d’école, Adrien Nyel, qu’il installe dans la paroisse Saint-Maurice et qui influence profondément son protecteur. Des vocations se font jour bientôt et quatre jeunes hommes rejoignent l’œuvre, Jean-Baptiste les nomme dans la foulée à Saint-Maurice et Saint-Jacques, deux paroisses au cœur de la ville. De même il a lui aussi obtenu le soutien du Père Barré et dans l’élan propre aux fondateurs d’ordre ou autres personnalités animées d’une volonté farouche d’atteindre un but précis, il fonde en 1683 (dans la pratique entre 1678 et 1688) une communauté de l’« Institut des Frères des Écoles chrétiennes » qui ne cessera de croître. Son école il la veut gratuite, de manière à n’exclure personne, gratuite également pour les enfants riches afin que les pauvres, par comparaison, ne soient pas humiliés par une discrimination liée à la fortune. On devine ici la modernité et l’audace de l’approche.

Il est curieux de noter en effet comment un jeune issu de la noblesse d’une ville drapante, en une cité archiépiscopale célèbre par le prestige qu’elle met en scène lors des sacres royaux, parvient à échapper aux contraintes d’un milieu social élevé pour s’engager dans une contestation radicale qui le place en un rang socialement inférieur et donc décrié. Pensons bien au fait qu’il a rencontré et connu dans son enfance au coeur du centre économique de la ville, au Forum, « Place du Marché aux bleds et aux draps », où se négocient denrées et toiles et où se changent les monnaies, tous ceux qui comptent socialement : les détenteurs du pouvoir politique, les représentants de la noblesse et du haut clergé, les propriétaires des maisons de ville qui troquent leurs anciennes demeures charpentées en pans de bois pour de riants et décorés hôtels particuliers dans le style Renaissance ou à la Française, tel celui que les parents de Jean-Baptiste ont acheté et où ils habitent, l’Hôtel de la Cloche, rue de l’Arbalète et de la Chanverie, dans l’angle nord-ouest dudit Forum, à quelques pas de la cathédrale et du quartier de résidence des chanoines. Voilà bien la marque d’un engagement chrétien total, d’un bouleversement radical dans la droite ligne du message évangélique, et totalement ancré dans les vicissitudes du moment. L’extrait suivant, dans la langue de l’époque, tiré du « Discours sur l’institution des maîtres et maîtresses d’écoles chrétiennes et gratuites », Rouen, 1733 (reproduit dans le Cahier lassalien N° 7) donne le ton et indique la route à suivre :

« … ces enfans qui ne reçoivent la vie du corps, ce semble, que pour perdre celle de l’ame, qui ne trouvent dans la maison paternelle que des exemples pernicieux, et qui ne reçoivent d’instruction que pour le mal ; ces enfans vagabonds qui courent les rues… … où doivent-ils et où peuvent-ils chercher l’instruction Chrétienne ? … … Combien y a-t-il d’Ecclésiastiques dans le Roïaume qui fassent et qui veüillent faire ce que font les Frères à l’égard de cette pauvre jeunesse, qui veüillent comme eux se faire une profession et leur unique profession de tenir des Ecoles Gratuites et Chrétiennes ? ».

Contexte champenois.

Notons d’abord que la Champagne n’est pas en reste quant au développement de l’éducation dans les campagnes, elle a même, depuis la fin du Moyen-Age une notable avance sur d’autres provinces du royaume. C’est donc davantage sur la manière et les buts que Jean-Baptiste de La Salle va construire une méthode originale d’enseignement. Le motif en est d’abord que pour enseigner il faut des maîtres compétents, et surtout disponibles. Cette disponibilité Jean-Baptiste va la vouloir totale, d’où l’intérêt qu’il trouve dans un engagement des frères de la communauté en dehors du clergé et si possible en marge de la hiérarchie ecclésiastique. Par un heureux concours de circonstances il trouve un appui des plus efficients en la personne du Duc de Mazarin, Armand Charles de La Porte, époux d’Hortense Mancini, nièce du célèbre cardinal Mazarin. Celui-ci est titulaire du duché de Rethel-Mazarin en 1663, étant lui-même de par son père et sa mère à la tête d’une immense fortune, tant terrienne que de fonction. En 1681, séparé de sa femme, il garantit pour Nyel et La Salle le premier paiement des maîtres formés à Reims et envoyés à Rethel et Château-Porcien. Dès lors s’ouvre une collaboration constante entre ce protecteur et l’œuvre lasallienne en gestation, puis très vite en développement en Champagne. Ainsi vont naître les premiers instituts de formation des maîtres, intuition majeure, profonde originalité dans le système éducatif balbutiant de la fin du XVIIe siècle. Ce sont d’abord des femmes qui sont formées pour enseigner aux filles des campagnes, puis le duc étend aux garçons ce privilège alors inouï d’être enseignés plutôt que d’être aux champs, nous sommes en 1683 et la Champagne sous contrôle du duc se voit alors équipée de salles de classe sous la férule de maîtres formés à Reims puis ailleurs, classes gratuites et en principe obligatoires pour les enfants de moins de quatorze ans. Un contrat est signé en 1685 entre La Salle et le duc de Mazarin, mais il se heurte inévitablement à l’opposition de l’archevêque de Reims. Qu’à cela ne tienne, le duc va installer en dehors des zones où s’applique la juridiction de l’archevêque cette nouvelle institution. À commencer par le diocèse de Laon et de petites villes entre Rethel et Laon. À partir de 1686 et jusqu’en 1691 (en 1688 Jean-Baptiste quitte Reims pour Paris, il n’accepte pas l’offre de direction de l’ensemble des écoles du diocèse que lui fait l’archevêque) le centre de formation de Reims compte jusqu’à trente stagiaires. Ainsi débute l’originale création à Reims et en Champagne de ces centres de formation des maîtres dont les méthodes vont marquer les esprits et toujours susciter des vocations, prouvant ainsi la justesse de vue de leur fondateur.

Synthèse écrite par J.-Pierre Boureux en 2014 dans le contexte de la création de l’espace scénographique dédié à St-J.-B. de La Salle.

Exaucée ! Tournus, 8 juin 2017

Le bandeau autoroutier se déploie sans cesse tel un mirliton et lasse mon regard, Tournus est fléché, j’y retrouverais volontiers les volumes novateurs de l’architecture de Saint-Philibert, dans son choeur, sa galilée, sa crypte, clignotons en sortie !

Novatrice parce que la première identifiée, la circulation dans le déambulatoire, bien qu’encore incomplète est plaisante. La salle principale de la crypte sous-jacente favorable à la méditation élève la vue au long de ses fines colonnes ornées de chapiteaux très frais.

Connue des spécialistes de l’art roman l’architecture du sanctuaire plaît tout autant au curieux qui se sent bien là. Et la chapelle supérieure de l’avant-nef (ou galilée) surprend par l’audace de l’architecte pour ce début du XIe siècle.

Quant à moi je viens également pour l’aigle du lutrin de l’ambon, signé par l’orfèvre Goudji que je retrouve chaque fois avec la même émotion esthétique, de l’art intemporel. J’apprécie également le style des rares mosaïques du déambulatoire, dont ce chasseur à l’oiseau si représentatif d’une partie de la vie seigneuriale médiévale et qui, peut-être, se perchera tantôt sur ce lutrin .

Quant à la vision par la face sud-est elle offre depuis le cloître un aperçu de l’élégante massivité des structures romanes encore de petit ou moyen appareil et que des lésènes animent par leur jeu d’ombres et de lumières raffinés.

En ville les traces du moyen-âge apparaissent dans l’architecture civile où l’on observe ici et là quelques vestiges faciles à lire, par exemple l’emplacement à peine modifié des étaux de marchands dans les rues du bourg proche de la Madeleine :

Ne serait-ce que pour tout cela j’aime à revisiter Tournus. Ce n’est pas tout : le musée  Greuze et de l’Hôtel-Dieu, lové lui dans une architecture Grand Siècle fonctionnelle et de taille humaine a lui encore de quoi vous séduire. Il raconte les efforts des hommes et femmes de ce temps pour soulager les misères humaines, de par son hôpital, façon « hospices de Beaune » en plus modeste et les attributs qui le caractérisent. L’étain et le bois ont ici quelque chose de réconfortant ou rassurant, sous le regard de Dieu en sa chapelle. Le Musée « Greuze » en ses murs présente bien entendu quelques oeuvres de ce peintre très réputé en son temps ainsi qu’un ensemble archéologique, panorama régional des civilisations préhistoriques, gallo-romaines et mérovingiennes pour l’essentiel. J’en retiens un bien curieux coffret d’ophtalmologiste pour le traitement de la cataracte (vous n’en croirez pas vos yeux !) ainsi qu’une casserole au fond très étudié et fort ‘design’.

trousse d’ophtalmologie

Et même, et encore, et en plus, j’oubliais presque le titre de l’article : « exaucée ». Mais bien sûr, c’est cela qu’elle souhaite cette ingénue, qu’on vienne la voir, la surprendre en son désir le plus profond. Et bien oui, elle est exaucée, nous sommes devant elle, dans sa rêverie et son imploration.

Nommée « la Prière » une toile très connue de Jean-Baptiste Greuze est exposée au musée Fabre de Montpellier. Ici  nous sommes en présence d’une copie exécutée par une élève talentueuse et jusque-là inconnue de Jean-Baptiste Greuze, récemment offerte au musée par un descendant de la famille de la copiste. Je suis certain qu’un jour ou l’autre, vous aussi allez quitter l’autoroute pour venir la surprendre en ses songes qui seront dès lors les vôtres, car l’art s’approprie pour vivre mille vies. Voyez plutôt, ou mieux, venez voir plus tard !

D’autres surprises vous attendent en ce musée, dont une exposition temporaire de bonne facture consacrée au peintre tournusien Paul Perreaut et bien entendu des oeuvres de Greuze et des sculptures du XIXe siècle, au sujet desquelles vous serez peut-être attentif comme paraît l’être le visage inquiet de la femme de cette sanguine de l’artiste, qui semble désapprouver quelque chose. Serait-ce le désir ardent d’un faune ?

gros plan sur un plâtre (1893)de Bénédict Rougelet (1834-1894) intitulé : « Faune et faunesse »

Pour en savoir plus : http://www.musee-greuze.fr/expositions-en-cours

N’hésitez pas à poser des questions au personnel du musée, attentif aux demandes des visiteurs.

« Villedo » et Reims

Laissons « Villedo » et l’île de Sumbawa, bien lointaine, bien proche pour nous intéresser ce jour à Ville-Dommanche vu par un auteur qui rédige en 1827. Ecriture fort éloignée de notre temps, esprit cultivé qui fait référence aux cultures chrétienne et antiques selon l’habitude de cette époque toute imprégnée de références gréco-latine et biblique. L’article est long, nous ne donnons qu’un large extrait.

Il est encore nécessaire de préciser que d’un point d’observation tel que la colline de Saint-Lié le paysage est un « belvoir, un beauvais, un montmirel, un beauregard… », soit un lieu d’où l’on voit au mieux et qui, en principe, se voit également de loin. Tel est bien le cas de Saint-Lié, visible autrefois depuis Reims, et endroit où la vue s’étend jusque Reims et l’étendue de la Champagne environnante. Pas surprenant qu’il fut un lieu sacré hérité des cultures celte, romaine et leurs héritières successives. Ici souffle de par nécessité le vent des âges, sans commencement ni fin. Ni finalité mais avec faim. Nous donnons sens aux choses qui n’en ont pas, c’est bien ainsi.

Tableau historique statistique et topographique de la montagne de Saint-Lié, et des villages de Ville-Dommange et Sacy, canton de Ville-en-Tardenois, arrondissement de Reims, département de la Marne, présenté à la société d’agriculture, commerce, science et arts du département de la Marne en 1827 par Povillon-Piérard, de Reims, l’un de ses membres correspondants.

                « En effet il suffit de choisir la plus belle journée, soit en été, soit en hiver, pour apprécier les jouissances que procurent à l’œil et à l’âme du voyageur les lieux qu’on découvre lorsque l’on est sur cette montagne. Au lever de l’astre du jour, et lorsqu’il commence à dorer les guérets de nos campagnes, on voit la ville de Reims dans toute sa plus grande étendue, sortir d’une épaisse rosée, et semblait s’élever vers le ciel avec cette belle forêt qui borde si avantageusement ses murs de ce côté ; autour d’elle et dans le lointain on croit voir à ce même moment toutes les montagnes qui l’environnent prendre naissance de ces nuages légers qui en surgissent, afin de ceindre cette ville superbe d’un double diadème formé par la nature. Les vastes plaines, les riches prairies, plus de trente-deux villages qui se trouvent dans cet espace de près de vingt lieux de circuit, attendent ainsi que les rayons de cet astre, principe de chaleur et de vie, les faisant naître peu à peu, en les dégageant de ce fluide nutritif, qui en se balançant majestueusement devant lui, se perd insensiblement dans l’atmosphère, pour y reparaître encore à son coucher, et recommencer nos jouissances. … …

                La Vesle, cette belle naïade aux cheveux argentés, et qui lui tresse, le matin et le soir, de ses mains humides, une couronne de nuages légers, verse à ses pieds son urne salutaire, si chère à la santé des habitans de cette ville, et si précieuse pour leur industrie. Çà et là s’élèvent majestueusement de vastes bâtimens, vrai s foyer d’activité commerciale ; partout aussi sur les bords fleuris du lit de cette nymphe rémoise, sont des usines utiles à la vie de plusieurs milliers d’individus, peuplant l’immense terrain que nous explorons. »

                L’auteur évoque encore, plus loin, « Bacchus majestueusement assis sur sa pente, et le thyrse à la main montrant avec orgueil son vaste empire établi sur cette longue chaîne de montagnes et de collines. … À nos pieds et sur la pente de la montagne de Saint-Lié, ce n’est plus Bacchus au visage rubicond, qui y étale ses brillantes productions mais Vertumne, assise sur un modeste gazon qui de ce côté tapisse la montagne, et semble se perdre dans un espace de terrain moins fécond encore. » Précédemment il avait mis en valeur l’histoire religieuse de Reims et celle de la paroisse Notre-Dame de Saint-Lié qui contrôlait Jouy, Villedommange, Sacy, Clairizet et Saint-Euphraise, non sans avoir longuement évoqué la vie de saint-Lié, la dédicace à Saint-Jean Baptiste en 830, le transfert des reliques du saint éponyme après sa mort qui est datée de 533 ou 534.

Reims et les villages proches de Villedommange depuis la butte de Saint-Lié

La butte de Saint-Lié mesure environ 150 m x 120 m, elle a une élévation d’environ 5m par rapport aux vignes environnantes et se situe à une altitude de l’ordre de 225 m. Nous donnons ici une vue aérienne extraite du site Google Earth. Nous terminons l’article par la photographie de la sculpture figurant Notre-Dame de Saint-Lié, bien connue des pélerins et des promeneurs.

« Villedo », l’île de Sumbawa et le volcan du mont Tambora

Comment peut-il y avoir un rapport quelconque entre deux lieux si éloignés, l’un dans le département de la Marne en France, l’autre dans une île d’Indonésie au nord-ouest de l’Australie ? La notion de globe rapproche ces entités géographiques dans la mesure où notre terre est un système, une biosphère, dans lequel une modification locale d’importance affecte l’ensemble.

Villedommange

Villedommange sous la neige, fusain J.-P. Boureux 2009

Comme aurait ouvert Clémenceau : de quoi s’agit-il ? Nous sommes en 1815 et, bien loin de la « Montagne de Reims, entre en éruption le volcan Tambora, puissante explosion, la plus importante des cinq derniers siècles. Le mont s’est effondré d’environ 1400 m et la base de son cratère, la caldeira, avoisine quatre kilomètres de diamètre. Le dégagement de gaz, lave, cendres sulfureuses est considérable et se répand très haut dans l’atmosphère terrestre. Le climat est modifié pour au moins trois années, avec une baisse moyenne de 1 à 3° des températures, selon la circulation des masses d’air, l’incidence des rayons solaires et la proximité des faits. 1816 est connu comme étant « l’année sans été« , l’éruption principale ayant eu lieu entre le 5 et le 10 avril 1815.

localisation approximative des lieux cités dans l'article

localisation approximative des lieux cités dans l’article

Après la lecture d’un article de Nathaniel Herzberg dans Le Monde ‘Sciences et Médecine’ du mercredi 25 janvier 2017 qui relate les travaux de Karen Alexander de l’Université du Massachusetts à Amherst relatifs à la modification des pratiques de pêche dans le golfe du Maine suite à cette éruption volcanique géante, j’ai idée de vérifier une éventuelle incidence en Champagne. Or nous disposons de plusieurs éléments quantifiés quand il s’agit des vendanges.

A ‘Villedo’, comme on raccourcit ici en lieu de Villedommange, une source documentaire d’un grand intérêt est « le Livre vert » dont la rédaction fut entamée par un paroissien en 1776 et jamais arrêtée totalement. En 1995 un oncle de ma femme, Pierre Dhuicq, constatant l’état de vétusté avancée du registre, prend alors pitié de l’ancêtre à la mémoire d’éléphant et prend contact avec votre serviteur, qu’il sait amoureux des antiquités bavardes -à l’écrit. Alors chargé de mission du Président de l’Université de Reims-Champagne-Ardenne, Jean Rémond, dans le cadre de la première évaluation nationale de cette institution, je prends en considération le malade et sollicite l’intervention complémentaire du Président du Conseil Général Albert Vecten. Ensemble nous imposons au malade une cure de rajeunissement qu’il accepte, sous condition d’être soigné par le relieur rémois expert et reconnu, Laporte, relieur-doreur, rue Maillefer, à Reims. Aujourd’hui chacun se félicite de l’ouvrage, si l’on peut dire et le « Livre Vert » continue sa vie dans les mains des paroissiens de Villedommange et villages réunis qui relatent les éléments majeurs de la vie locale, à la suite de leurs ancêtres. Des copies ont été déposées à la Bibliothèque municipale de Reims, Carnegie et aux Archives Départementales de la Marne.

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article de l'Union après remise du nouveau Livre Vert le 15 décembre 1990

article de l’Union après remise du nouveau Livre Vert le 15 décembre 1990 et au-dessus Incipit de l’ouvrage en 1776 par Gérard Philippart, marguillier

On lit dans ce grand registre d’environ 42 x 32 x 2,5 cm et 203 pages, relié en vert comme il se doit, que les vendanges de 1815, 1816 et 1817 ont été calamiteuses. Je cherche donc à élargir ce point de vue étroit et consulte l’ouvrage de Benoît Musset, Vignobles de Champagne et vins mousseux, histoire et mariage de raison : 1650-1830, Fayard, 2008. Dans cet ouvrage figure deux diagrammes des rendements entre 1674 et 1830 : l’année 1816 est la plus sinistrée de toutes les données relevées dans différentes sources. Point de doute désormais, l’éruption du mont Tambora a bien provoqué un refroidissement généralisé du globe terrestre. Que ceux qui doutent de l’effet des rejets dans l’atmosphère, quelle qu’en soit la cause, prennent conscience que tout phénomène, anthropique ou naturel, qui modifie les basses couches de l’atmosphère entraîne des modifications importantes du climat.

Ronde de septembre 2016

Dans le cadre d’une ronde d’écriture désormais connue de mes lecteurs, j’accueille cette fois la composition de Guy Deflaux sur le thème « OUVRAGE », que je remercie de sa contribution, ainsi que les autres compagnons de cette ronde.

Ronde-sept-2016GuyDuflauxCette ronde tourne dans ce sens :

 

Toute première fois.

Anthropisation et éthologie font mauvais ménage, en toute connaissance et avec risque, je vous livre cette journée contée par un oisillon gobemouche gris qui se présente ci-dessous :

Bein mon canardJe suis né vers le 26 juillet et ce 10 août mes parents se demandent encore si je marcherais un jour, tous les parents sont ainsi ! Bien fier sur mon nid moussu et douillet construit dans une niche de la corniche calcaire je piaille et criaille tout à loisir :

ChezMoiWSans savoir pourquoi ni comment je me suis lancé, splash, un à-plat sur la pierre du dessous, puis, ouf, le tapis d’herbe tondue. Ebouriffé j’ai crié, sifflé, de toutes mes forces, agité mes ailes inexpertes. Mes parents attentifs sont alors venus, voletant de perchoir en piquet, chuintant et claquant du bec, et leurs sons familiers m’ont rassuré.

EssaiVoilureW LibelluleW PercheeW LaHautWAlors je me suis enhardi, j’ai parcouru le monde et ses montagnes, piétiné une vaste zone désertique et grise. Soit j’ouvrais le bec comme chez un dentiste, au plus vaste du gosier, soit j’agitais ces accessoires d’albatros dont je ne savais que faire, si ce ne fut, un instant, de me sentir autrement, ne sentant plus mes pattes.

AlaMontagneW AlbatrosW EnfournementWTous ces exercices d’exception dignes des J.O me donnent faim. Je tente une commande à la carte : guêpe, taon, libellule, papillote de papillon et mouchette…Mille excuses à Myrtil, Vulcain, Demoiselle ! Chacun lutte.

PapillonPapillesW DuCostaudW DeuxMyrtilsW ChapeauVulcainW AutantPourLeTaonWEpuisé aussi, parfois je m’endors dans le vent d’août, rêve d’hier encore dans le nid douillet. J’entends les tsit, tsuit, tec-tec d’appel, les schreu, tchrecht, vrouit de danger et sors du sommeil.

GrosDodoW RepuWPuis, soudain, ce qui devait arriver est advenu, tout étonné, soulevé d’enthousiasme, je prends mon vol ! « Je n’m’enfouis pas je vole. Comprenez bien je vole… » (Sardou, Je vole, 1983, Louane, Famille Bélier, 2015). Certes, comme il en fut du premier vol humain le record d’altitude ne fut pas battu cette seconde là !

premier vol d'un oisillon gobemouche gris, enregistré officiellement à Paissy le 11 août 2016 à 17 h 30.

premier vol d’un oisillon gobemouche gris, enregistré officiellement à Paissy le 11 août 2016 à 17 h 30.

Je n’oublierai jamais ma merveilleuse enfance près des creutes de Paissy (02160). Bientôt je vais rejoindre l’Afrique de l’Ouest, vers fin août, début septembre. Promis je reviendrai l’an prochain.

Récit de jeunesse par Muscicapa striata rédigé le lendemain des événements relatés, après conversation de l’auteur de ce blog avec le témoin direct.

Ronde de juin 2016 thème : le jardin

Nous avons le plaisir d’accueillir la ronde de juin 2016 dont voici le sens de rotation :

un promeneur
 
chez Dominique Autrou
 
chez Jean-Pierre Boureux
 
chez Guy Deflaux
 
chez quotiriens
 
chez hélène verdier
 
chez Elise L
 
chez Noël Bernard

et nous présentons la réflexion intime de Dominique Autrou  : dom-a.blogspot.fr

Ma chère petite maman

Oui, tu as raison, cette expression est naïve et hors-d’âge, mais dans l’immédiat je n’en trouve pas d’autre, et puis après tout n’est-ce pas une locution évidente quand on s’adresse ainsi à une mère de l’autre côté du temps, au-delà des circonstances ; on retrouve naturellement la parole originelle, celle qui vient spontanément, comme dans l’enfance. Enfin bref, pas de chamaillerie si tôt dans la conversation. Ma chère petite maman, donc. Comment vont les idées, dans ton séjour céleste ? Jouis-tu de cette félicité sans pareille promise par toutes les mythologies ? Les nouvelles que tu me donnes, quotidiennement comme il se doit, sont peu disertes, s’attardant un peu trop à mon goût sur d’obscurs points de détails que je m’efforce de chasser d’un revers de main comme s’il s’agissait de moucherons sans importance, ou de cette traînée de poussière chue du lustre ébranlé par un courant d’air. À quoi ressemble l’éden, Jérôme Bosch et Lucas Cranach ont-ils vu juste, s’approchent-ils de la réalité ; n’exagèrent-ils pas, emportés par leurs propres tourments, ou bien au contraire leur imagination fut-elle impuissante à représenter ce qui précisément est inimitable ? Lamartine, qui vit choir un ange (dans son jardin de Milly ?) « … ces gigantesques tiges / Des arbres de l’éden sont les sacrés vestiges, / Du saint jardin ces lieux ont conservé le nom », arborise-t-il avec suffisamment de précision ? Au passage, il avait, comment dire, d’autres mots que les miens « … Mère, sous ton regard de tendresse interdit, / Non, tu ne savais pas ! je ne t’ai jamais dit, /Je ne me suis jamais dit peut-être à moi-même / (C’est quand on a perdu qu’on sait comment on aime), / Non, je ne savais pas, je ne dirai jamais / De quelle âme de fils, ô mère, je t’aimais ! » (Non, ce n’est pas du par cœur, je t’expliquerai le moment venu. Et non, je ne fais pas diversion.)

Ma chère petite maman, le jardin qui nous entoure est, ô surprise, souverainement microscopique. Des nuées d’animalcules semblables, pour peu qu’on les observe de près, accroupi dans le gazon, à quelque instrument de musique échappé de l’inventaire d’Harry Partch, s’y combattent sans cesse, chacune ayant tour à tour raison de l’autre avant qu’une main décidée ne mette fin au carnaval. Certaines faisant montre d’une agressivité insupportable à notre égard, nous voici devenus, dans le même temps mais à des échelles différentes, bourreaux et rédempteurs. Il faut dire que ces espèces n’étant pas raisonnables, notre puissance n’est pas si remarquable ; on guerroie la plupart du temps dans l’indifférence. C’est amusant d’ailleurs quand on y pense, ce jardin dessiné ou amélioré plus ou moins selon nos propres critères — et quand on ne toucherait à rien, encore serait-on complice — devenu champ de bataille dès lors qu’une espèce allogène s’y offre. Et puis, quand tout est calmé on peut enfin parler d’amour en coupant les fleurs fanées. Avec cependant un risque accru de larmes et de douleur. Je lisais hier soir Verlaine « … Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, / Je me suis promené dans le petit jardin / Qu’éclairait doucement le soleil du matin / Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle », et, bonheur subitement retrouvé au sein du poème, je restai interdit pas sa quantité de non-dits. Il ne nous dit pas tout, pensai-je. En même temps, pourquoi se poser la question, pourquoi suspecter du non-dit et pourquoi vouloir ajouter des mots. Le jardin, quand on y travaille, est le lieu où se manifeste leur absence et, même quand on n’y fait rien, il est l’endroit rêvé du silence au monde. À moins que, a contrario, il ne soit plutôt l’espace métaphorique de leur prolifération et conséquemment, de leur mise en scène : une épreuve, un désert ? En tout cas, ma chère petite maman, avant de connaître le tien, peuplé, dit-on, de purs esprits, je m’efforce de finir ici le tour du propriétaire. J’ignore encore s’il sera de bon goût ou même possible, le jour venu, de t’en faire une esquisse, un compendium ou un épitomé. Va-t’en trouver le mot juste devant l’Éternel.

Tiens, la nuit dernière le seringat a pleuré sur le fenouil.

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