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Sens trompeurs et chenille du grand sphinx de la vigne : Deilephila elpenor

L’habitude devenue seconde nature nous fait voir les choses d’abord en fonction de l’idée que l’on a d’elles. Ainsi quelque chose qui remue et présente apparemment une tête et une queue montrera aussi des yeux si une forme proche les évoque. On ne cherche pas en premier lieu à interpréter différemment ce qui s’est proposé d’emblée à notre entendement.

Prenons l’exemple suivant : vous marchez dans un sentier herbeux et tout d’un coup votre regard est attiré par un masque étrange. Vous vous approchez et évidemment deux yeux vous observent, de plus près ils sont même quatre et voici ce que cela donne, une fois la scène capturée dans la mémoire numérique de votre appareil photographique qui ne fait qu’enregistrer de manière neutre ce que vous avez cru voir :

chenille du Grand sphinx de la vigneQuel être étrange peut bien m’observer ainsi ?

Alors intrigué vous attendez que cela remue, s’agite, tourne la tête…. au bout de quelques courtes minutes de patience, vous y voilà :

chenille du Grand sphinx de la vigneQuelle différence entre la première et la seconde photographie ? Ce que vous aviez perçu comme une tête avec des yeux est une pure illusion plus ou moins déclenchée par une analogie de forme et -un pas est vite franchi, de fonction. Le cliché du dessous vous le montre clairement : la tête est là, allongée au bout d’un cou tout droit sorti de la forme précédente qui était donc un leurre. La troisième photo vous permet de distinguer la chenille entière dont la queue est surmontée d’une sorte de petite corne comme il  est fréquent dans la famille des papillons nocturnes sphingidae.

Comment la chenille s’y prend-elle ? Elle rentre tout simplement la tête dans les sections immédiatement en arrière de sa tête qui de la sorte enrobent cette tête, gonflent et font apparaître les quatre ocelles qui présentent une analogie avec des sortes d’yeux comme vous avez pensé voir au départ. La chenille procède ainsi quand elle est perturbée, elle veut se protéger d’un prédateur éventuel qui raisonne moins que l’homme mais saura néanmoins associer la forme oeil à un signal de danger. L’homme ne devrait en principe pas réagir de la même manière mais avant d’observer finement et de raisonner il est abusé, tant par l’habitude que par la bête. La chenille pouvant se dresser et agiter neerveusement cette fausse tête les entomologistes du passé l’ont nommée sphinx par renvoi plus ou moins suggestif avec l’animal mythique mi-homme (ou femme) et mi-lion.

Le papillon qui sortira de la chrysalide issue de la chenille est le grand sphinx de la vigne, un joli insecte aux colorations rosées et finement pourprées. On peut le rencontrer à la tombée du jour virevoltant autour du chèvrefeuille par exemple. Sa chenille se nourrit essentiellement des feuilles des épilobes, de la vigne et de quelques autres plantes herbacées.

Le sujet ci-dessous a été photographié en diapositive dans un marais au nord de l’Argonne, à son réveil lors d’une matinée fraîche et humide. Le scan et l’agrandissement font ressortir par trop le grain de la diapo mais cela vous permet néanmoins d’avoir une représentation acceptable de l’espèce, dessus et dessous, avant que je ne photographie quand l’occasion s’en présentera un sujet dans la nature avec un appareil numérique.

Ce blog qui sans cesse fait l’éloge de l’observation met en garde ici contre l’habitude, contre les sens trompeurs. Le mythe du sphinx et plus encore celui de la caverne mis en scène par Platon sont des figures de la pensée dont il est précieux de temps à autre de revisiter les reflets pour ne pas être abusés à un moment de l’histoire des hommes où les écrans nous submergent d’images, de mots et d’animations, quand les sons sont également à portée de clavier. L’avantage de l’observation directe dans la nature est ici évident par rapport au virtuel : l’attente est telle que la réflexion et le secours mémoriel sont convoqués et par suite l’égarement s’en trouve limité.