A Laon, les boeufs.

Connus bien au-delà de ‘la Montagne couronnée‘, de ‘l’Acropole à la française‘, depuis que Villard de Honnecourt les a dessinés au début du XIIIe siècle, les seize boeufs laonnois, depuis l’étable du ciel, guignent les nouvelles du monde, les colportent vers l’infini.

planche extraite de l'ouvrage : la sculpture de la façade de la cathédrale de Laon, op.cit.

planche extraite de l’ouvrage : Alain saint-Denis et al., Laon, la cathédrale, op.cit. p. 53

Leur raison d’être ? Ils ne l’ont pas meuglée. Elle est visible entre les cornes, devant le joug mais l’apprivoisement est nécessaire, au-delà du métier de bouvier. Auxiliaires précieux des bâtisseurs, tel pourrait être le premier motif, en une forme d’ex voto. Certainement pas l’unique élément. La Bible, dans son premier temps, fournirait une citation dans le Livre des Rois. Spectacle différent, puisque, comme chacun sait, les boeufs ne sont plus des taureaux et qu’il est question de taureaux dans les Rois ! La vraie réponse est probablement celle que livre Iliana Kasarska (mention déjà portée avant cette auteure par Alain Saint-Denis, Martine Plouvier et Cécile Souchon, dans Laon, la cathédrale, Zodiaque, 2002, p. 55) dans sa remarquable et savante étude de « La sculpture de la façade de la cathédrale de Laon, Eschatologie et humanisme », Picard, 2008, 269 p., p.120.

Elle relate un épisode rapporté par Guibert de Nogent dans son ouvrage autobiographique, au passage relatif au voyage des chanoines de Laon en France et en Angleterre, lorsqu’ils présentent des reliques au peuple afin de  recueillir des fonds destinés à la construction de leur cathédrale. A leur retour en France l’un des chanoines chargé du transport des matériaux vécut l’épisode suivant : … »comme il gravissait une montagne avec son char, un de ses boeufs tomba de lassitude ; lui se donnait une grande peine, ne trouvant pas un autre boeuf à mettre à la place de celui qui était épuisé de fatigue ; tout à coup il en arriva un en courant, qui par une sorte de combinaison réfléchie, se présenta pour prêter son secours à l’ouvrage commencé ; … …[après quoi] sans attendre ni conducteur ni menaces, il s’en retourna promptement à l’endroit d’où il était venu. »

Guibert de Nogent, de vita sua, par A. Bouxin, 1902, p. 121

Certes l’événement n’est pas contemporain de la cathédrale que nous voyons de nos jours puisqu’il se situe en 1113 et non à la fin du XIIe siècle. Mais il ne fait pas de doutes que ce miracle participe totalement de la culture laonnoise, au moins chez les clercs du XIIe siècle. En tout cas l’hypothèse d’Iliana Kasarska et des historiens, est à conserver précieusement tant qu’une autre piste ne sera pas découverte.

ElevationFacadeBoeswillwald1847Waquarelle de Boeswillwald, 1843, extraite de Iliana Kasarska, op. cit., p. 16, M.H. 4010

Ces cornus beuglants s’associent dans ma pensée pour offrir à mes lectrices et lecteurs cette carte de voeux si embuée, de nuit, que ces animaux semblent s’être cachés. Mais non, après des siècles ils continuent d’inspirer les heures laonnoises.

cathédrale de Laon la nuit

Des diables sont entrés dans ma vie et même dans ma cuisine

Des diables, des monstres, des créatures étranges se meuvent entre mes yeux et le cerveau qui semble servir de relais à mes pensées. Sans doute une imprégnation visuelle et optique, à l’origine de ce trouble. Il me semble que sa source est à rechercher essentiellement dans les élucubrations de nos lointains ancêtres du dernier quart du XIIe siècle et son origine géographique suit les rives de l’Aisne, de l’Ailette, de l’Oise, de l’Ourcq, un peu comme avaient déjà procédé avant le Moyen-Age les esprits liés au culte de l’eau. L’ambiance est celle des lieux humides où une végétation dense et variée offre aux regards un environnement tout à la fois paisible et effrayant tel celui du peintre Rousseau.

Imaginez la promenade dominicale d’un manant contraint par l’habitude d’assister à l’office. Il fait bien beau. Notre homme, ou notre dame, arrivé bien avant la messe, déambule mains derrière le dos dans le cimetière attenant à l’église et lève les yeux. Il sait ne pas être à l’intérieur du lieu sacré mais seulement dans sa marge humaine, là où dominent les passions les plus folles, là où s’affrontent les démons, les génies et même les anges messagers. Il entend la rumeur étouffée des combats entre bien et mal et a bien des difficultés à se situer entre ces mondes qu’il craint mais dans lesquels il se complaît.

Modillons8W Modillons9CW Modillons11BW CuveBaptDecorGPW HommeBarbuW HommeRaisinsW MonstreCleVouteW MonstresClocherW RapacesHommesGPW DecorMasqueChevetBWVous constatez que cet univers dérègle vos sens, vous qui êtes raisonneurs, loin des contes, légendes, imageries… Alors quel salut pouvait trouver notre promeneur, sinon la fuite : « et disoit que le diable la tourmentoit, et sailloit en l’air, crioit et escumoit,  et faisoit moult autres merveilles… » Jean de Troyes, Chroniques.

les jambes à son cou, sinon le refuge dans l’église où les anges, Dieu et tous ses saints sauraient lui faire trouver le repos escompté. Quant à votre serviteur, l’esprit tout affairé à détecter les messages laissés dans la pierre par d’habiles maçons sculpteurs, il n’en dort plus. Du coup il se prépare en cuisine une boisson revigorante. Las ! Diantre, voici que sur la toile de lin du torchon un diable est parvenu à s’insinuer dans les plis du tissu, pas d’exorciste dans les parages. Attendre, espérer, mais quoi ?

 le diable sur le torchon

Oups, un jet d’eau et le voilà en fuite ! Quant aux autres diables et créatures infernales taillées dans la pierre je vous dirai un jour leur provenance.

Ronde de novembre 2104

Sur le principe d’échanges de la ronde qui cette fois est gérée par Dominique Autrou, « la distance au personnage » j’ai plaisir à accueillir Céline Gouel-Verdier « Mesesquisses » qui compose autour du thème imposé : Feuille(s), accompagné de deux photographies.

photographie : Céline Gouël

Fête du Foehn
Au seuil des feuillus en fouillis,
Dont le parfum me fait écureuil
Une souche, je me fais un fauteuil
Et mon oeil batifole avec les feuilles
Foulées par le souffle du foehn,
Libre farandole et folle frénésie
Déferlant en pluie
Sur la terre fécondée
De ces milles fleurs déposées.

photographie : Céline Gouël

Vailly dans la mémoire d’octobre 1914

Dans le cadre du centenaire de 1914 il allait de soi que la Ville de Vailly-sur-Aisne commémorerait d’une manière ou d’une autre les tragiques événements que nos ancêtres ont vécu, tout spécialement la ‘Bataille de Vailly’ des 30 et 31 octobre 1914 (lire notre article sur ce sujet dans le blog de l’APEV référencé en lien plus bas). Nombre d’entre eux périrent, leurs noms sont inscrits sur le monument aux morts de la commune, ils ont été énoncés par le président de l’association locale des Anciens Combattants au cours d’une cérémonie émouvante à laquelle ont pris part de nombreux Vaillysiens et des ‘importants’ attendus.

Dans leurs lettres les poilus font assez souvent référence à leur inutile sacrifice, aux nantis, aux planqués de l’arrière, à leur hiérarchie militaire. Il faut le savoir comme il est bon de s’apercevoir aujourd’hui que le pouvoir, comme tout pouvoir, use des ficelles détendues mais toujours prégnantes de la théâtralisation et mise en scène pour se conforter. Reste aux insignifiants de s’associer à ce pouvoir, de le combattre ou d’ignorer le tout, à l’écart des rumeurs vaines du monde. Quelque soit l’époque ne demeurent vrais que l’engagement gratuit et le service à autrui, le reste importe assez peu car l’excès périt dans les strates du temps.

salut des drapeaux 'aux morts'

Nous nous sommes émus ‘aux Morts’, au drapeau, aux litanies. Aux cuivres et aux couleurs. A certaines phrases des discours, quand d’autres étaient approximatives, dont celles sur le nombre des victimes ou celles sur des bribes d’histoire de la ville.

Musik3W JeunesSPVWPavillonRefletsW TroisEtatsW

Pas bien satisfaisante pour nous, l’absence totale de référence à l’action menée par l’association du patrimoine et de l’environnement vaillysiens (APEV) qui oeuvre depuis plus d’un lustre à faire connaître et défendre certains aspects de la culture propre à la bourgade. Entre temps je me suis entretenu de cela avec le maire et l’affaire est close, il faut avancer et réaliser des choses en commun, nuancer, trouver un consensus.

Dix-sept articles sur cent-quatre-vingt  de ce blog concernent ce lieu qui se trouve être ma ville natale, raison principale de cette abondance pour cause d’un attachement sentimental à ce lieu, excessif sans doute mais bien réel (pour les trouver taper ‘Vailly’ dans le rectangle de recherche). L’autre raison est le fait d’habiter un ex champ de bataille. Nombre de ceux qui résident dans la présence tactile des batailles ont une approche d’ordinaire mesurée de la guerre et sont plus sensibles que d’autres, aussi bien à la vaine gloire qu’au tragique héroïsme.

Souvenons-nous. Dans la paix, pour la paix, rien que pour la paix. Les morts sont inscrits dans la pierre, ils sont trop nombreux, emplissent les marges de la face sculptée. Faudrait-il un jour ajouter un étage, déployer des ailes latérales à ce monument ? La folie des hommes perdure de siècles en siècles. Songeons-y !

Monument VaillyEnsemble sculpté du monumentInscriptionDMonument texte sur l'arrière du monument

Soupir, 9 novembre 2014

L’église de Soupir a été reconstruite, sa sobre élégance extérieure et intérieure mériterait toutefois quelque toilettage.

EgliseSudW Son château de style Renaissance, en revanche, a disparu pour toujours dans les jours et les nuits d’horreur.  château de Soupir avant septembre 1914Commémorer encore et toujours n’a de sens que si l’évocation de l’Histoire, de cette histoire-là en tout cas, sert de leçon. Alors oui on peut fort bien déployer nos étendards, les abaisser « Aux Morts ! », faire déposer des gerbes par les autorités nombreuses qui se sont déplacées, Sous-Préfet, sénateur, député, maires, présidents d’associations patriotiques…si le but ultime est la Paix, à rechercher et trouver impérativement.

"Aux Morts !"PersonnalitesCimW MairesW FanfareW Reconstitution3W

L’extraordinaire du jour fut pour moi la soudaine apparition du soleil derrière l’écran des vapeurs et nuages d’automne soudain dévoilé et déchiré. Dans le lugubre mais organisé « décor » que constituent croix, grès, semis, granite de nos nécropoles (ici alentour ce ne sont pas moins de 22 371 dépouilles gisantes sous nos pieds, toutes nations confondues) tout à coup, vers les onze heures, l’été de la Saint-Martin explosa. On entend en France par cette expression une remontée assez fréquente des températures autour du 11 novembre, fête de saint Martin instituée lors de son inhumation le 11 novembre 397. A cette occasion l’hagiographie du saint relate le fleurissement soudain de nombreux arbustes le long de la Loire entre Candes et Tours. Toujours est-il qu’en ce 9 novembre 2014 par une température très douce voici illuminés le paysage vers l’ouest et la prairie fleurie qui couvre l’ossuaire du cimetière allemand. Jugez-en :

EgliseFleursW CimetiereFlrsW CimAlldPaysage2W paysage du cimetière allemand à Soupirgamme infinie des gris, touches rosées ou bleutées froides, exceptionnel clin d’oeil des cieux aux combattants des nations qui reposent ici

Terminons par quelques lignes du combattant allemand Ernst Jünger toujours friand de notes naturalistes :

25 mai 1917, ferme de Riqueval « Les allées du parc bordées d’épine rose en fleur, et le charme des environs donnaient à notre existence, malgré la proximité du front, une teinte de ces gaietés de la vie champêtre auxquelles le Français s’entend bien. »

Ernst Jünger, Orages d’acier, ‘poche biblio 3110, p. 188.

Aubigny-sur-Nère en marge de… l’Ecosse

Aubigny-sur-Nère, chef-lieu de canton en Berry, en Sologne, en marge du Sancerrois est aussi en marge de l’Ecosse si l’on décide possible une marge du temps, des limites au temps, comme on fixe des bornes à l’espace.

Charmant et pittoresque, à coup sûr. La déambulation en ses rues et ruelles souvent bordées de maisons de bois postérieures à l’incendie de 1512 offre des minutes paisibles, aimables au promeneur attiré par la découverte. Ainsi en va-t-il de la maison dite de François 1er qui porte des sculptures en rapport directe avec ce roi et la date de 1519, bien effacée mais encore lisible parmi les fissures du vieux bois ridé par les ans.

cherchez bien, au centre de la banderole : 1519

cherchez bien, au centre de la banderole : 1519

maison de bois à Aubigny-sur-Nère Son église conserve d’intéressants témoignages du passé, tant dans son architecture que dans son décor. Les armoiries des Stuart ne laissent pas de doute quant à l’origine d’une partie de son financement ; une pieta du XVIIe siècle, expressive comme le veut le genre, si l’artiste  parvient à émouvoir, retient l’attention tout comme des inscriptions funéraires laissées par les bourgeois de la ville.

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VoutesWPietaXVIIW InscripFunXVIWMais revenons au titre, au passé, à la topographie ancienne de cette « Cité des Stuarts« . Il y eût un château à motte, sans doute dans le courant du XIIe siècle et des fortifications liées à sa défense et à celle de la ville, elles sont attribuées à Philippe-Auguste. Aujourd’hui l’Hôtel de Ville occupe l’emplacement du premier château et s’est installé dans ce qui subsiste des autres châteaux édifiés à la suite, notamment celui construit par Béraut et Robert Stuart, compagnons d’armes du chevalier Bayard.

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Armoiiries de Robert Stuart et Jacqueline de la Queille, sa femme, sur la voûte de la porte d’entrée du château

HdVCourW HdVsilhouettesW Mais surtout vient résider ici « le meilleur ami du Royaume de France » dixit Charles VII, savoir Jean Stuart de Darnley, cousin du roi d’Ecosse et chef d’une armée écossaise qui vint soutenir le dauphin Charles, futur roi de France Charles VII, dans son combat contre les Anglais durant la Guerre de Cent-Ans, notamment lors de la bataille et victoire de Baugé (1421). En remerciements de ses services le roi lui donne en 1423 la ville d’Aubigny, puis un peu plus tard le Comté d’Evreux et l’autorise à joindre sur ses armoiries écossaises des Stuart les lis de France, en 1428.

C’est pourquoi Aubigny prend soin de mettre en avant « l’Auld Alliance » dans ses manifestations festives et culturelles, son intérêt pour l’Ecosse ne se dément pas et revêt diverses formes. Tout à fait compréhensible et logique. Sans nul doute bien des habitants seront ce soir attentifs au résultat du referendum sur l’indépendance de cette province officiellement rattachée à la Couronne britannique depuis le traité d’union de 1707, même si le rapprochement existait de fait depuis la fusion des deux royaumes, soit par la force, soit par accord.

Quant à moi, visiteur d’un jour à Aubigny et habitant sans temps fixe le Chemin des Dames, je n’oublie pas la présence des troupes britanniques et donc partiellement écossaises dans les combats de 14-18. L’aurai-je oublié que le département et mes concitoyens me l’eurent rappelée, ce qu’ils ont fait ces jours-ci. En effet ces vendredi  et samedi 12 et 13 septembre 2014 ont été célébrées la mémoire de la présence des troupes britanniques au Chemin des Dames et celle des premiers internationaux de rugby tués au Chemin des Dames, comme en témoignent les photographies ci-dessous prises au Monument des Basques et au Mémorial de Cerny-en-Laonnois (nous reviendrons sur ces thèmes dans une prochaine note de ce blog) :

BritannW ChantsBasquesW CimAlldIrishGW ColonneBritann4W

Senlis ou l’érection du temps

Senlis est une petite cité que l’on parcourt à pieds bien tranquillement, notre vue s’y promène nonchalamment en ses rues pavées et quand nous levons les yeux sur ses vieilles pierres, le passé se dresse d’un coup en une lisible érection du temps, les plus anciens à hauteur des plus récents.

Bizarrerie. Place forte auguste, cité des Sylvanectes, Senlis enfin et toujours. En toute logique Senlis, royale capitale capétienne, érige ses tours et clochers médiévaux à l’intérieur d’un périmètre fortifié dont on suit la trace au sol sans grande difficulté, quitte à cheminer avec en mains un guide touristique illustré dont le plan renvoie, comme ailleurs, de vestiges en vestiges. Rien là d’extraordinaire et nombre de nos vieilles villes d’Europe étalent ainsi des formes ordonnées inscrites dans l’histoire.

Ce qui rend Senlis originale c’est que la verticalité de ses vestiges les plus anciens se joint et se superpose visuellement à celle des plus récents. Pour comprendre le fonctionnement de l’affaire et donc appréhender au mieux la succession des temps rien ne remplace la descente en sous-sol.

salle gothique XIVe siècle de l'ancien palais épiscopal de Senlis

salle gothique XIVe siècle de l’ancien palais épiscopal de Senlis

Une rénovation réussie du Musée d’art et d’archéologie livre aux visiteurs des aperçus sur les vestiges de murailles du IIIe siècle et d’une habitation gallo-romaine, ainsi qu’une splendide sélection d’ex-votos en provenance du temple de la forêt de Halatte, toute proche. Tous ces maux soulagés, semble-t-il, leurs naïves localisations exprimées dans la pierre, ont quelque chose de bouleversant, qu’une percutante mise en scène renforce.

ex votos gallo-romainsCe blog vous a habitués à des clichés beaucoup plus soignés que ceux sortis ce jour de mon téléphone mobile et je ne vais pas poursuivre en vous offrant trop de médiocrité technique, qui serait quasiment injurieuse quant à la qualité de ce musée. Sachez que vous avez ici, entre Antiquité, Moyen-âge et Temps modernes, de quoi vous régaler. Les vitrines sont attrayantes et documentées sans lourdeur, les objets et peintures de même. Une salle est consacrée à l’artiste Thomas Couture (Senlis, 1815 – Villiers-Le-Bel, 1879) peintre talentueux, vigoureux dessinateur, le plus souvent hors d’influence de la mode du temps. En outre une exposition temporaire met en lumières les peintures naïves aux couleurs chatoyantes de la célèbre Séraphine Louis, dite « Séraphine de Senlis« , et quelques-unes de son ‘sponsor’ ou mécène Wilhelm Uhde. De quoi réchauffer, s’il en est besoin, vos journées estivales jusqu’au début du prochain hiver.

http://www.musees-senlis.fr/Dossiers-thematiques/seraphine-louis-dite-seraphine-de-senlis.html

Revenons, quittant ce lieu magique après avoir flâné vers l’ancien palais royal et le musée de la Vénerie, vers l’érection des temps et observons à titre de preuve l’une des tours de l’enceinte gallo-romaine contre laquelle ou près de laquelle la cathédrale s’appuie :

tour de l'enceinte gallo-romaine de SenlisEn dépit des réserves formulées plus haut quant à la piètre définition du cliché (je remercie Mathieu de me l’avoir confié), constatez qu’il est bien rare en France du nord d’avoir en face de soi autant d’élévation antique jouxtant une tour gothique. Alors profitez de l’aubaine et découvrez ou revisitez Senlis, vous ne regretterez pas votre voyage.

Sous la robe, queue en main, posture inhabituelle et tocsin en cause.

Non, il n’est pas fréquent d’être là, sous la robe, queue des battants en mains ! Cela mérite explication. La voici :

Sous les serres et ergots du coq invisible d’ici, sous la charpente bétonnée pyramidale, entre les rangées d’abat-sons

mais où suis-jej’accède au niveau campanaire, les trois cloches sont bien là.

cloche de PaissyVoici l’explication en ce jour du 1er août 2014 qui, parmi d’autres propositions, a retenu une sonnerie de tocsin facultative en commémoration du 1er août 1914 qui fit entendre, ce dit jour d’inquiétude, le tocsin dans toutes les églises de France. Il annonçait alors dramatiquement la mobilisation générale en vue de la défense de la patrie.

Tocsin, un mot que nos ancêtres eurent hélas à connaître en plusieurs occasions, ils ont craint ce battement rapide et répété destiné à alerter. Il provient de l’occitan ‘tocasenh’ et on le trouve écrit au XIVe siècle sous la forme ‘touquesain’. Pour nous ce jour pas de mauvaise nouvelle à annoncer, seulement trois minutes de recueillement à suggérer, en souvenir des morts de la Grande Guerre. Du reste c’est inscrit au bas de la robe, suffit de monter, de lire :

texte sur cloche« …en souvenir des enfants de Paissy morts pour la France. »

De Paissy et d’ailleurs également puisque cette guerre fut mondiale. Pour atteindre ce haut lieu du clocher d’une église il faut accepter l’escalade, les marches et, ce jour, le tintamarre assourdissant estompé par les oreillettes d’un casque. En effet la corde n’offrait pas la possibilité de battre vite, et surtout de battre deux cloches à la fois, seul et en rythme pour que les sons de l’une se mélangent intimement mais ne se chevauchent pas avec ceux de l’autre. La seule solution fut celle énoncée en titre. Une fois là-dessous on ne peut pas même penser, à cause de la résonance et de la puissance sonore des cloches, elles sont fondues pour cela. Abasourdi l’esprit se fond dans l’action et la pensée se fige.

L’action consiste à tirer simultanément sur les chasses des battants, les bras en croix et les mains agrippées aux queues jusqu’à les amener à la pince de la robe près de l’ouverture de  la lèvre. Tout le reste, jougs et cloches demeurent fixes et la pensée aussi, le mouvement trop vif anesthésiant le combat entre l’éros de la patrie et le thanatos de la guerre. Il faut être là et s’engager totalement pour, au bout de trois minutes, reprendre souffle et songer de nouveau. Reviennent alors, par-dessus les dédicaces du bronze, des lectures  gravées dans l’airain de la mémoire, des notes de Giono, de Genevoix, de tant d’autres encore, des souffles nouveaux tels ceux qui forment le ‘Corps de la France‘, chez Michel Bernard. Puis, la paix revenue dans les artères je redescends alors sur terre, remercie mon aide dans l’ascension et contemple de haut le choeur de Saint-Remy de Paissy, patron dédicacé sur la plus grosse cloche.

choeur de l'église de PaissyAmertume de savoir que ce même jour des êtres meurent par la bêtise des hommes à Gaza et ailleurs, nostalgiques pensées à l’égard de la petite église de Paissy (de la fin du XIIe ou du début XIIIe siècle) dont ne subsistent que des photographies ou des cartes postales anciennes, ou l’insolite présence de l’une des cloches qui servit d’alerte aux gaz pendant la guerre.

la cloche sert à avertir les combattants de la présence de gaz

la cloche sert à avertir les combattants de la présence de gaz

bientôt plus qu'un souvenir

C’est tout cela qui était contenu en germe ce premier août 14 et dans les sonorités pointues et hachées du tocsin nos ancêtres ne pouvaient deviner combien de glas ils allaient entendre, combien de pleurs ils allaient essuyer.

« …mais à travers le bruissement des arbres et la voix de la femme, il entendait la tocsin, la générale, le fracas lointain des chevaux et des canons sur le pavé. » Anatole France, Les dieux ont soif.

La plus grosse cloche porte cette dédicace en lettres rapportées majuscules :

« J’ai été bénite l’an de NS 1930 le 18 mai sa sainteté Pie XI étant pape bénite par sa grandeur Monseigneur Mennechet évêque de Soissons Paul Dejole curé de la paroisse en presence de MMRS vaillant maire Bourre adjoint Graux et Beroudiaux membres du conseil paroissial Boesse architecte Faucon entrepreneur je m’appelle Gilberte Madeleine mon parrain a été Gilbert Huberlant et ma marraine Madeleine Vaillant je sonne en l’honneur de St Remy patron de Paissy »

La cloche moyenne porte : (incertitude sur quelques termes)

« Je m’appelle Jeanne Madeleine mon parrain a été Jean Béroudiaux et ma marraine Madeleine Graux j’ai été bénite en présence de M. Rillart de Verneuil député de l’Aisne et du Conseil Vaillant maire Bourre adjoint Georges Graux Louis Demoulin Eugene Pierrat Charles Herbillon Remy Labre Maurice conseillers municipaux Je sonne en souvenir des enfants de Paissy morts pour la France ».

Les figures de ces cloches sont des croix simples, un Christ Roi et un Christ Sacré Coeur ; les rinceaux sont des palmes et guirlandes de fleurs et de pampres dans le style Art déco.

La marque du fondeur indique : « Chalette, ets Ronat, Loiret » q’uil faut comprendre comme : établissements Ronat à Chalette-sur-Loing, Loiret où ce fondeur a travaillé de 1924 à 1938.

Figure1WGrClocheTxtWla petite cloche ne porte aucune dédicace ni marque.

Fère-en-Tardenois, fenêtres de lumières

A la suite des créations de Maurice Denis des paroissiens de Fère prirent goût à ces nouvelles lumières, à ces productions d’artistes contemporains et décidèrent d’implanter une nouvelle verrière en 1938. Le sujet en fut le troisième centenaire du Voeu de Louis XIII qui avait placé le royaume de France sous la protection de la Vierge en 1638. Cependant la guerre survient et la fenêtre ne fut posée qu’en 1943. Elle fut réalisée par le célèbre Atelier Jacques Simon de Reims qui illustra le thème des apparitions de la Vierge en France. Ainsi peut-on observer et lire par ordre chronologique : Liesse 1134 ; Voeu de Louis XIII 1638 ; Paris 1830 (rue du Bac) ; La Salette 1846 ; Lourdes 1858 ; Pontmain 1871.

Les donatrices sont Mesdames Adeline Bertin-Fouillaux et Emma Danton-Bertin.

Nous faisons défiler la fenêtre entière puis les scènes des apparitions par ordre chronologique, avec légende pour les textes peu lisibles du sol.

vitrail des apparitions de la Vierge à Fère en Tardenois1134 Liesse

...Et déclarons que prenant la très sainte et glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume nous lui consacrons notre Etat.

…Et déclarons que prenant la très sainte et glorieuse Vierge pour protectrice spéciale de notre royaume nous lui consacrons notre Etat.

O Marie conçue sans péché priez pour nous

O Marie conçue sans péché priez pour nous

...mes enfants vous le ferez passer à tout mon peuple

…mes enfants vous le ferez passer à tout mon peuple

Je suis l'Immaculée

Je suis l’Immaculée

...Priez mes enfants

…Priez mes enfants

Cartouche donnant le nom des donatrices, puis celui de l’atelier et la date d’exécution

Cartouche donatricesSignJSimon1943W

Le goût de la lumière colorée vient en voyant. Aussi bien d’autres yeux eurent bientôt faim de nouveaux éclats. Au moment de la création du dépôt des Monuments Historiques en 1955 il a été décidé de ne pas réinstaller en place les verrières de Maurice Denis et de mettre dans le choeur de nouvelles baies confiées à l’atelier Jacques Simon et dessinées par Luc Simon. Elles sont signées par Luc Simon en 1959. Ainsi comme dans les premiers jours heureux de la création fut projetée dans Sainte-Macre une neuve lumière.

Les vitraux de Luc Simon ornent des scènes bibliques connues et présentent un graphisme tendu qui soutient des couleurs subtilement dosées.

CruciLucSimonW DescenteLucSimonW LoiLucSimonW SacrificeLucSimonW SignLucSimonWDans cette évocation des lumières de Fère un nom n’apparaît pas comme il conviendrait bien qu’il soit primordial dans ce qui s’est fait d’étonnant dans cette bourgade du Tardenois : Etienne Moreau-Nélaton. Cette note ne suffit pas pour mettre en avant cet homme talentueux sur lequel nous reviendrons ultérieurement.