Archives pour la catégorie carnet personnel

Crachat et cratère, habitats inattendus.

     Crachat de coucou, ainsi est formulé l’avis de maison d’hôtes. Est-ce si surprenant ? Pas tant que cela quand on voit cette architecture au fond très contemporaine d’assemblage de bulles comme ferait tel poisson.

bulles de larve de cicadelle

 nid de bulles d’air de la cicadelle.

     Toquons et entrons, chassant ces bulles précautionneusement. Au beau milieu est la larve, vert tendre aux yeux foncés. Sitôt repérée elle cherche à s’abriter du soleil en secrétant un liquide qu’elle insuffle d’air par une réserve qu’elle a dans l’abdomen. Ainsi se forme ce curieux cocon protecteur. Gonflé, non ? L’insecte adulte est celui qui saute plus qu’il ne marche et qui se pose parfois sur nous lors des chaudes journées d’été. Son nom est philène spumeuse ou cicadelle écumeuse [de Cicada = cigale, pour la forme générale] (Aphrophora spumaria L.), les deux adjectifs évoquant bien la mousse. Le maître en observation et description que fut Jean-Henri Fabre n’a pas manqué notre insecte : .. »L’insecte relève le bout du ventre hors du bain où il est noyé. La poche s’ouvre, hume l’air atmosphérique, s’emplit, se referme et plonge, riche de sa prise… l’air captif jaillit comme d’une tuyère et donne une première bulle d’écume… » Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, T.II, Bouquins, R. Laffont, 1989, p.362 et ss.

larve de cicadelle

          Autres moeurs. A l’abri du promontoir rocheux, dans le sable provenant de l’érosion accumulé là au pied de la falaise s’étend une zone au relief lunaire : une multitude de cratères ponctue la surface terreuse.

cratères de fourmilions dans le sable

     Tout à coup l’entonnoir s’anime. Des jets de sable fusent du fond vers la surface car un insecte minuscule, une cicadelle en fait, a glissé le long de la paroi et n’en revient pas de ce qui lui arrive. Sous la force des grains de sable qui lui tombent dessus en permanence elle ne peut regagner la bordure du cratère. Bientôt deux longues pinces l’enserrent, son compte est bon.

piège mortel du fourmilion

on voit la bête retournée et saisie par des pinces dont l’une se devine à droite

     En fait la larve de fourmilion cachée au fond de ce piège diabolique jette du sable dès que des grains de sable parviennent au fond, sur son corps enfoui. Si elle sent une proie comestible elle s’empresse alors de la saisir et de s’en nourrir, aspirant ses sucs et vidant la proie dont on retrouve parfois l’enveloppe.

larve du fourmilion en gros plan

gros plan sur la larve, les pinces sont bien visibles.

Conclusion : ces architectes aiment l’habitat fonctionnel mais ne donnent pas dans le social ! Âmes sensibles passez votre chemin.

Concomitance et muguet (suite)

      Poursuivre l’action de regarder au-delà des brins du muguet, s’échapper du grillage rassurant qui supporte la clématite mais empêche l’aller et venir.

clématite 

     être attiré par un premier appel puis voir dedans, s’immiscer. Ainsi mon oeil est-il d’abord intrigué par cette chandelle verte qui émerge parmi le lierre, les aspérules, jeunes orties et vertes herbes. Puis m’approchant je vois certaines de ces bougies chlorophyllées entr’ouvertes et suis sûr que si j’étais un moucheron je tomberais dans le panneau, en fait l’entonnoir. A voir donc de plus prêt.

inflorescence du gouet  spathe du gouet  spathe et moucheron

     N’étant point mouche je découpe l’enveloppe et découvre ce piège bien surprenant. En effet l’insecte explorateur est d’abord retenu par une barrière de poils puis des fleurs mâles plus ou moins flêtries avant de marcher sur le rideau de boules des fleurs femelles. Quelle affaire ! Impossible de sortir. Puis deux ou trois jours plus tard l’enveloppe s’avachit, tout se rétrécit et la bestiole peut s’échapper.

pièces florales du gouet  gros plan sur les fleurs du gouet

     En fait les fleurs mâles sont actives avant les femelles et le visiteur tentant de fuir s’est frotté sur les étamines chargées de pollen. Puis s’est échappé à la première faiblesse de l’enveloppe. Il recommence son manège intéressé par l’odeur du cornet. Et là il se fait prendre à nouveau dans une deuxième inflorescence qu’il vient naturellement féconder en se frottant sur ses pièces femelles mûres. Et ainsi de suite. Belle invention ou adaptation des plantes durant les millénaires de l’évolution que l’inspection attentive d’un pied de gouët ou pied-de-veau ou arum tacheté (Arum maculatum) nous fait comprendre. Dans quelques semaines ne dépassera du sol qu’une tige surmontée d’un décor de boules rouge-orangé : on ne sait pas toujours que ce sont les fruits toxiques de cet arum.

fruits du gouët en août

     Vous pouvez voir cette aquarelle et d’autres de plantes du bord des chemins sur le site internet que j’ai construit vers 2000 ici :

http://jpbrx.club.fr/arum.htm

     Dans le sous-bois, aux abords ou dans le savart les premières orchidées tout juste en boutons apparaissent. Ce sera l’occasion d’autres découvertes et peut-être émerveillement dans une note à venir. Admirons seulement ce jour, en conclusion, les fleurs de l’Orchis purpurea et celles non écloses de la listère à feuilles ovales = Listera ovata :

   Orchis pourpre

Listera ovata

     Vous êtes d’ordinaire aimables et indulgents envers l’auteur -ce pourquoi je vous suis reconnaissant, mais je vous recommande de délaisser la magie virtuelle de l’écran pour aller dans la nature, in situ, examiner de près ces ‘curiosa’ car rien ne vaut l’observation personnelle et le contact des choses : cela seul fait éclore des sentiments aptes à déclencher de fertiles passions. Car comme il est écrit magnifiquement ci-dessous :

     « C’était là que parfois, le samedi après-midi, les grands de l’école partaient pour une étude appelée leçon de choses, et je n’ai compris que plus tard combien les choses en effet ont à dire pour ceux qui les voient. »

Pierre Moinot, La Saint-Jean d’été, Gallimard, 2007

le fait de savoir observer et rendre compte est la clé de tout enseignement. Il est impératif devant le déferlement virtuel -dont pourtant j’use et abuse- de revenir à cette réalité, passionnément.

7 mai 1945 à Reims

Quand on est Rémois le jour du 7 mai n’est pas celui du 8. En effet l’événement historique que fut la reddition des armées nazies de l’ouest garde ici toute sa signification. Il est patrimonial, quand bien même cela soit un peu oublié ailleurs. La signature de l’acte de reddition fut accomplie dans ce qui est aujourd’hui le Lycée Roosevelt de Reims, le 7 mai à 2H41 du matin. L’heure complique la mémoire du fait et une autre signature voulue par l’U.R.S.S. le lendemain à Berlin ne facilite pas la compréhension des événements. Le lycée, « la petite école rouge » selon l’appellation donnée par la secrétaire d’Eisenhower est situé au nord de la ville, le long de la voie ferrée et proche de la gare. Le voici tel qu’il apparaît sur ‘Google Earth’ :

lycée Roosevelt où fut signée la reddition

on voit ci-dessous l’arrivée du Gl allemand von Friedeburg quelques heures avant la signature

arrivée du Gl allemand von Friedeburg

puis la signature elle-même qui eut lieu dans la salle de jeux des internes du lycée où avait été apportée une table de la salle des professeurs.

signature de la reddition le 7 mai 1945

la salle des cartes du QG devenue Salle de Reddition

la salle de Reddition sur un dépliant édité par la Ville de Reims

Pour plus d’informations vous pourriez consulter le site que j’ai construit sur cet épisode :

http://lyc-roosevelt.fr/reddition/index.html

quant aux amateurs éclairés qui voudraient approfondir :

http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoire/lieux/2GM_CA/musees/reddition.htm

ou bien encore, si vous appréciez les panoramiques :

http://www.ecliptique.com/vrac/ww2.html

     Evidemment la Ville de Reims commémore avec faste lors des anniversaires majeurs. Ainsi en 1995 j’avais eu la joie de rencontrer par hasard un vétéran américain, Walter R. Christopher qui avait participé à la libération de mon bourg natal, Vailly-sur-Aisne, en 1944 et qui figure sur une photographie pour la bonne raison qu’il est porte-drapeau de son unité, devant le Monument aux Morts en 1945. Extraordinaire circonstance s’il en est !

avec W.R. Christopher en 1995 à Reims

Walter Christopher à Vailly en 1945

     Ainsi l’Histoire a-t-elle prise avec plus ou moins de force sur nos sentiments selon les circonstances et les événements. En 2005, pour le soixantième anniversaire d’autres cérémonies eurent lieu. J’illustre ci-dessous avec la présence dans notre lycée Roosevelt de Mme la Ministre de la Défense avec notre proviseur M. S. Gautier lors de la participation d’une classe à cette commémoration, après la visite du Musée de la Reddition.

visite officielle au lycée Roosevelt en 2005

  et nous nous souvenons

Reims, le Monument aux Morts

heureux de vivre en paix, une paix qui nécessite de combattre pour qu’elle puisse durer.

     Allant faire cours il m’arrivait tôt le matin, dangereusement depuis le boulevard, de passer sous la Porte-Mars, arc de triomphe romain, avant de franchir celle du lycée qui vit la chute du Reich, et de penser au texte de Pline vantant la Pax Romana : … »ce bienfait des dieux qui semblent avoir donné les Romains au monde comme une seconde lumière pour l’éclairer. » (Histoire naturelle, XXVII,3)

Concomitance

     En même temps que la plus célèbre des fleurs porte-bonheur que trouve-t-on dans le sous-bois ? Quels sons emplissent la futaie ? Sous quels cieux ?

giboulées annoncées 

d’encre et d’émeraude, grêle en vue…

éclaircies

… »si tu te fais nuage, nuage blanc, je me ferai étoile… »

Voilà bien des questions qui connaissent des centaines de réponses possibles. Un tri sévère s’impose, celui que le hasard des rencontres propose au marcheur du jour.

clochettes du muguet

muguet sur un gobelet ciselé à Verdun

gros plan d’une fleur stylisée de muguet ciselé par un Poilu à Verdun sur un gobelet

     Ce muguet, ‘lis de la vallée’ est un puissant cardiotonique utilisé dès le XVIe s. dans la pharmacopée mais peu employé de fait car trop dangereux. A ses côtés commence à fleurir l’aspérule, qualifiée avec raison ‘odorante’ (Asperula odorata) mais qui exhale surtout un parfum de coumarine quand elle se déssèche. Les Alsaciens fabriquent avec ces fleurs le ‘Maitrank’ ou vin de mai.

aspérule odorante

fleurs d'aspérule

     Sur le bord du chemin, nonchalamment, de noir et de violacé vêtus, tout en rondeur se positionnent des chrysomèles noires en vue du maintien et peut-être même de l’accroissement de l’espèce. Ce sont des timarques (Timarcha tenebricosa)ou ‘crache-sang’ parfois abondants à proximité des gisements de gaillets dont leurs larves raffolent. Dérangés ils laissent sourdre de leurs mandibules quelques gouttes rouge-orangé clair, d’où leur appellation.

timarque crache-sang

     Dans la nuit le rossignol plaçait bien haut sa ritournelle mélodieuse ; au matin la linotte qualifiée de même commence à transporter des brins d’herbe pour construire n’importe où de multiples nids tandis que la fauvette à tête noire s’égosille. Concert qui aurait fait plaisir à Olivier Messiaen et qui sans doute réjouit les deux imitateurs d’oiseaux de la baie de Somme qui excellent désormais dans cet art et que M. J.-Fr. Zygel invite dans sa « boîte-à-musique » régulièrement.

     Les oreilles et les yeux emplis des plaisirs de mai sans doute allez-vous pouvoir attendre ma prochaine note pour suivre encore ce chemin buissonnier en compagnie des hôtes des clochettes du joli muguet ?

Bien roulées !

     Tandis que dans la grotte, drapée de ses ailes enroulées du manteau de la nuit, rêve la pipistrelle…

pipistrelle endormie

     Au-dehors voyez ces herbes comme roulées en un cylindre, presque une sphère de 7 cm de long et 6 cm de diamètre suspendue entre les branches griffues des épines noires au pied du talus pierreux. Une entrée -à peine plus d’un centimètre de diamètre, permet à l’architecte et constructeur d’aller et venir. L’occupant a pour nom muscardin (Muscardinus avellanarius L.), est de moeurs nocturnes et de grande discrétion. Sa famille est celle des gliridés, tout comme le loir et le lérot, il en a hérité une queue touffue, vous savez bien qu’on ne choisit pas son physique. Je ne l’ai vu qu’une seule fois au cours de mes balades naturalistes.

nid du muscardin

     Bien roulées encore ces curieuses frondes de fougère scolopendre (Scolopendra scolopendra L.). Les plus délurées évoquent des najas encapuchonnés dodelinant du chef au son du flûtiau.

jeunes frondes de scolopendre

     Les plus timides, faisant coeur, font penser aux crosses ornées médiévales des évêques et des abbés, aussi bien processionnent-elles tout au long du revers humide de la falaise tertiaire où les rayons du couchant les revêtent d’un placage argenté soyeux.

frondes de scolopendre

     J’attendrais bien là leur lent déroulement avec l’impatience du voyeur qui, transporté dans ses rêves illumine ses nuits d’une vision de filles bien roulées, sauvageonnes apprivoisées qu’a si bien fait surgir de ses toiles, dans la luxuriance d’une végétation tropicale chauffant la scène, le peintre Anders Zorn, comme ci-dessous dans une toile nommée ‘Hindar‘ :

peinture de A. Zorn

huile sur toile, in Sotheby’s Preview, 1998, p. 83

     A mon réveil la linotte mélodieuse égrène les notes pointées d’une roulade de symphonie pastorale qui s’égouttent depuis la jeune frondaison.

couple de linottes mélodieuse

     Pas de doute le printemps est bien là, se déroulant en majesté. Cafardeux s’abstenir d’y voir, enjoués promeneurs claironnez donc cette renaissance avec les cuivres les plus sonnants !

16 avril 1917, l’heure H

Il n’est pas anodin d’habiter un champ de bataille, chaque pas vous menant droit dans la mémoire du lieu. Ainsi en est-il quelque part entre le carrefour de l’Ange gardien et Craonne, entre Ailette et Aisne, vers Soissons, vers Laon, sur le Chemin des Dames.

Ravins du Mourson

Musée de la Caverne du Dragon

Un jour vous trouvez un paquet de cartouches, l’autre un fragment d’obus ou de douille.

paquet de huit cartouches françaises      douille éclatée d\\\\\'un 75

En cet avril 2008 souvenons-nous du 16 avril 1917, dans le matin glacial quand des milliers d’hommes sautèrent le parapet des tranchées vers ce qui devait être une victoire, vers ce qui fut leur destin. Des milliers n’en revinrent pas.

ordre d\\\\\'attaque du 16 avril 1917

montre 1914-1918

Beaucoup auraient voulu la paix, beaucoup la trouvèrent dans la mort.

marque à la fumée : Vive la paix

Quelques jours auparavant, le 5 avril 1917 à Paissy l’aumônier Pierre Teilhard de Chardin avait dit la messe dans l’une des nombreuses ‘creutes’ du village en grande partie détruit, grotte qui servait alors d’école et de chapelle.

« Demain, je pense dire ma messe près d’ici dans une caverne-chapelle bien entretenue. Il y a ici plusieurs aumôniers : un entre autres est typique et touchant : un vieux missionnaire, à longue barbe blanche, à bonne figure paternelle, qui s’appuie sur un bâton de 2 mètres de long, aussi patriarcal que sa personne. »

     Pierre Teilhard de Chardin, Genèse d’une pensée, Lettres (1914-1919), Grasset, 1961.

une grotte école et chapelle à Paissy 

     Plus de documentation sur Teilhard de Chardin et le Chemin des Dames dans mon article publié dans le bulletin de la Société des Amis de Pierre Teilhard de Chardin ici :

http://www.teilhard.org/panier/P/site/ACTIVITES/Pierre-Teilhard-de-Chardin-et-le-Chemin.pdf

     Dans la nuit du 16 avril 2008 lors d’une cérémonie simple et émouvante 2000 bougies furent allumées au pied de chaque tombe du cimétière militaire de Craonnelle et des chants basques résonnèrent dans les collines :

cimetière militaire de Craonnelle

tombes de Craonnelle

chorale basque

Printemps vert et rouges touches

     Cette fois on y est, le vert éclate, renforcé par les pluies continues. Cliché normal que je me garde de décrier : le printemps est d’abord vert. Vert des mousses, vert des pousses, pas de doute. Le vieux mur détruit par la guerre, les rosettes d’Orchis purpurea, les jeunes feuilles du pied-de-veau salies de taches noirâtres et jusqu’au pissenlit qui attend de jaunir ses capitules encore enfouis.

            

mur moussu en ruine

        abri pour mustélidés

rosette d\\\\'orchis purpurea

     Oui vous êtes dans le vrai tout est vert en quantité de surfaces colorées à disposition sous nos yeux. Secondairement vous allez bien trouver du jaune, celui des giroflées par exemple, ou encore celui des onagres et forcément celui des forsythias introduits en grand nombre dans notre flore, à les croire indigènes comme tant d’espèces rapportées l’espace de trois ou quatre siècles.

  

fleurs de giroflée

   

fleurs d\\\\\'onagre

Et même le soleil s’en allant dormir dore le calcaire des creutes de ses feuilles carrées d’or battu que le doreur à la feuille vient de poser, le geste habile abrité derrière un coussinet en vessie de porc, car tel est le printemps du monde d’avril renaissant :

plaques d'or sur paroi calcaire du soir d'avril

coussin de doreur

coussin à dorer et feuille d’or utilisés par mon grand-père dans les Années Trente

     Parfois certes un violet d’aubriette, un bleu violacé de violette contraste en complémentarité chromatique avec tout cet or. Mais ce n’est pas là que je souhaite vous entraîner mais bien vers la complémentaire du vert.

     En effet, à y regarder de plus près voyez comme rougissent à partir de l’oeil les folioles de rosiers, comme flamboient les tisons ardents des pivoines surgissant de terre :

pousses rouges du rosier

pivoines sortant

     Ces touches rouges ici et là tranchent vivement sur l’océan de vert qui désormais gronde dans la ramure, s’essouffle sur les rochers moussus tandis que les nuages floconneux courent partout dans les cieux. Le groseiller égoutte ses grappes florales : pas de doute le printemps est là.

fleurs du groseiller à fleurs

 

 

Au Poil !

     En ces jours où le printemps tarde l’embellie d’une heure m’a entendu dire : « au poil ! Je sors au grand air, respirer, reprendre du poil de la bête après cet hiver mou qui traîne ».

L’oeil aux aguets comme d’ordinaire, stupeur, que vois-je ? Des poils partout. Ceux des feuilles de noisetier naissantes

 poils sur feuilles de noisetier

 et ceux itou des feuilles du chévrefeuille des bois

poils sur chévrefeuille des bois

     Saurai-je compter tous ces poils ? Certes non, pas même à un poil près, surtout s’ils sont aussi nombreux que ceux des jeunes feuilles de marronnier, à peine dégagées de leur gangue cireuse tant appréciée des butineuses qui en tirent la propolis

poils sur feuilles de marronnier

     Quelques pas plus loin, cette fois c’est à y perdre mon latin, que vois-je ? Une sorte de gélatine à poil perchée sur un tronc mort de sureau. Tout botaniste distingué vous dira que rien n’est plus normal car vous êtes en présence d’une colonie d’Auricularia auricula-judae que ceux qui ont tout perdu du latin nomment  ‘Oreille de Judas’ et qui est comme qui dirait la cousine du champignon noir des Asiatiques :

oreille de Judas

     Et même sur la terre du chemin, même chose -ils vivent donc tous à poil ici ! Une pézize s’étale nonchalamment, la perverse, peut-être Peziza badia ?

pézize

     Enfin, comme il en est tout au long de ces jours et de quoi me mettre de mauvais poil si un optimisme naturel ne me mettait sitôt de bon poil, des flocons tout ronds, drus comme on aime, se mirent à recouvrir d’un coup d’un seul les fleurs étonnées du forsythia qui firent aussitôt de cette aubaine une fête, couvrant leur chef d’une magnifique capeline immaculée

neige sur forsythia

Comme quoi hiver ou printemps c’est  bonnet blanc et blanc bonnet.

 C.Q.F.D.

Joyeuses Pâques 2008 !

Chers lectrices et lecteurs,

     Je vous souhaite de Joyeuses Fêtes de Pâques, quand bien même le printemps ne serait pas au rendez-vous, ce qui sous nos latitudes est un grand classique de ce temps pascal, y compris lorsque Pâques arrive fin avril. Fin observateur et habile plume, Julien Gracq a très bien décrit le phénomène :

     « …Pour moi c’est le printemps qui me mine et me désunit de fond en comble : l’aigre printemps de France, acide, mordant, quinteux, giflé de grêle et d’orages. »

Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 152

     Joyeuses Pâques à tous !

oeuf gravé et peint

     Pour prolonger le mystère et pourquoi pas la fête je vous propose de vous rendre à l’adresse suivante pour visualiser un message en diaporama :

http://boureux.fr/Oeuf2Pak_fichiers/frame.htm

Temps d’hiver, hiver des temps


Hiver, ne seriez-vous qu’un vilain ?

    Le froid est revenu et la mare s’en trouve toute changée. Ce serait là belle occasion pour Ysengrin de pêcher, en toute bonne foi, sous l’œil goguenard de Renart. Observons un peu cette surface qui ne laisse pas de glace : 

coupe d'agate

Perdu ! 

  La réponse est dans le temps de la terre. Nous sommes ici en gros plan sur une coupe d’agate polie, celle que l’on  trouve aisément chez les distributeurs de minéraux et fossiles. Voici la preuve ci-dessous, à échelle moins trompeuse des sens :  

agate

J’ai bousculé votre imaginaire en l’invitant à suivre une lecture erronée. Une manipulation mentale certes, mais aussi une description qui fait exister des choses initialement sans contenu signifiant. Roger Caillois a déjà formulé mieux que moi dans « Pierres« , toutes variations sur ce thème : 

      « …Ils sont bleu de mer profonde ou empruntent le vert pâle, glacé, glissant des yeux nyctalopes des félins et des hiboux. A l’extérieur, un dernier cercle lamellé, d’un blanc absorbant de neige ou de porcelaine, ajourne la broussaille des cristaux chargés d’éclairs. » 

Roger Caillois, Pierres, NRF, Gallimard, 1966, p.50

(Voyez aussi la bannière de ce blog qui montre de la glace dans une ornière de chemin.)  

      Promenons-nous encore un peu sur la glace et la toile du peintre. Voici l’imagination peu commune de Jérôme Bosch en prise avec la réalité de la glace, surface glissante qu’il connaît bien. Aussi équipe-t-il ses créatures ‘virtuelles’ de patins pour glisser ou de semelles en planches et pointes pour assurer la marche :

    

Jérôme Bosch

  gros plan sur patins à glace Tout est là, dans cette célèbre "Tentation de Saint-Antoine" du musée de Lisbonne (dont ces deux extraits) pour se réjouir de la glace ou se préserver de ses méfaits.On pourrait se poser la question de savoir depuis quand les hommes ont entrepris cette démarche. Question vaine tant la volonté de jouer ou de se protéger a sans doute été mise en oeuvre depuis

des millénaires.

 

(photographies extraites de FMR, oct-nov 2005, N° 9, article de Laurinda Dixon : La tentation de

Saint-Antoine de Jérôme Bosch, p.1-24)

 

Une trace archéologique relative au plaisir de la glisse est cependant signalée dans le Cataloguede l'exposition "la France romane au temps des premiers Capétiens" Paris, Musée du Louvre,Hazan, 2005 :

patin en os

Il s’agit d’un patin taillé dans un radius gauche de jeune bovin ; deux biseaux aménagés aux extrémités permettaient de le fixer à la chaussure. Dix-sept patins de ce type ont été retrouvés dans les fouilles de Saint-Denis, dans une fourchette chronologique des IX-XI e s. La chaussure est contemporaine. Du reste l’usage de ces patins est mentionné dans la « Vie de saint Thomas Becket » écrite v. 1170-80, donc un siècle plus tard environ : 

    « Il y en a d’autres, plus doués, qui pour jouer sur la glace attachent des os de  patte d’animaux à leurs pieds et se propulsent à l’aide d’un bâton à pointe de fer,  aussi vite que le vol d’un oiseau ou le javelot d’une catapulte… »

En guise de conclusion, nous vous proposons, in memoriam
monument des institutrices

     in Martin de la Soudière, L’hiver, A la recherche d’une morte saison, Lyon, La Manufacture, 1987, p.48

Cet épisode met un terme à cette longue série sur l’hiver : en raison du réchauffement climatique le printemps arrive.