Archives pour la catégorie Auteurs cités

Histoire encadrée : d’une forme lire une époque.

Dans la même démarche examinons aujourd’hui la figure du parallèlépipède, proche parfois du rectangle et du carré, dans la portion d’Histoire qu’il enferme.

Si dans l’histoire des hommes la protection par cette ligne simple paraît bien ancienne, les traces qui en subsistent dans la France d’aujourd’hui semblent plutôt assez proches dans le temps.

Maison-Forte de Sorbon

Vous percevez fort bien au centre de l’image (JPB 1972) un carré de pré entouré d’eau, vestiges vivants d’une ancienne résidence seigneuriale que les historiens nomment « maison-forte » suivant l’usage du temps, désignée ainsi en français, après « domus fortis » en latin, dans les textes qui notent ces endroits modérément défensifs. Celle-ci est l’une des trois présentes dans le village de Sorbon, autrement célèbre par l’un de ses enfants, Robert, fondateur de notre ‘Sorbonne’ (Ardennes, Rethel). Un fosé large de 15 à 20 m. alimenté par un ruisseau, protège une plateforme d’une quarantaine de mètres de côté quasiment au niveau du sol extérieur.

Ce type de fortification légère est très répandu dans les campagnes françaises dès la fin du XIIes., abonde au XIIIe s. et se maintient assez jusqu’au XVIIIe s. où il a perdu tout caractère défensif. De nombreux travaux de recherche historiques développent des cas dans la plupart des pays occidentaux. Dès la fin du Moyen-Age nombre de fermes ‘fortifiées’ et de manoirs ou gentilhommières peuplent les villages et présentent le visage résidentiel d’une noblesse de second rang qui se calfeutre derrière un fossé ou des murs à allure de remparts, donnant néanmoins aux paysans le signal d’une présence différente qui manifeste son appartenance à une classe sociale supérieure.

Dès lors qu’une communauté souhaite s’abriter derrière un fossé parfois surmonté d’un talus et d’un semblant de murailles ou de palissades, on va voir se développer le plan carré qui prend l’allure d’une bastide dans le sud de la France (le plan circulaire cohabite avec ce dernier) et d’une ville-neuve dans le nord. Evidemment les guerres favorisent ce type de défense dont peut se parer également une communauté villageoise libre, quand des manants gérés par un ou plusieurs seigneurs (laïcs ou ecclésiastiques) régissent le droit des premières. Ces installations perdurent parfois jusqu’à nous mais le plus souvent elles ont été privées de leurs fossés à partir du XVIIIes., par souci de commodité de transports ou par un premier élan vers l’hygiènisme, leurs fossés laissant échapper des miasmes nuisibles à la santé. Tout comme les défenses circulaires elles sont menacées de disparition, le fossé est comblé et remplacé par une rue, un espace vert ou tout autre aménagement.

Très représentatif du genre est le village de Pontarcy (Aisne, Vailly-sur-Aisne). D’avion on se doute bien que l’allure générale quadrangulaire et la rivière proche sont sans doute en liens et qu’une légère surélévation latérale aux rues pourrait être le témoin d’un ancien talus.

village défensif de Pontarcy (Aisne)

Pontarcy, photographie aérienne JP Boureux

La curiosité inhérente au métier en tête, l’historien se dirige alors vers le dépôt d’archives qui peut-être lui fournira quelques renseignements supplémentaires. En l’occurence celui de Laon. Par chance rare il découvre là un plan du XVIIIes. tout à fait révélateur du passé de ce village enregistré sur ce support particulier. Ici ce cadeau du passé a de plus valeur d’oeuvre d’art car le géomètre était talentueux, voyez plutôt :

plan XVIIIe s. de Pontarcy

Archives Départementales de l’Aisne, E 141, accompagné de l’expression de nos vifs remerciements

On constate aisément que le fossé sud était mieux conservé qu’aujourd’hui et que des arbres alignés occupaient les fossés ouest et est déjà isolés de la rivière. La comparaison entre la photographie aérienne et ce plan ne nécessitent pas autre commentaire pour la compréhension de l’aménagement territorial. Qu’en est-il des sources écrites ?

Bien qu’assez nombreuses elles sont difficiles à interpréter. En effet nous sommes ici en présence de deux éléments : ce village et, de l’autre côté de la rivière, les vestiges ténus d’un autre habitat avec tour, souvent nommé château dans les actes. Les écrits distinguent parfois la tour tenue du roi, du village ou ville tenue des vassaux. Mais on ne sait jamais si on a affaire à l’une ou à l’autre, la partie nord ayant pu également accueillir un habitat un peu développé. Auquel cas il se pourrait que la partie actuelle du village corresponde à une extension du premier habitat ou même, bien que moins probable, à un village défendu par une fortification tardive de la fin du XVIes.  Toujours est-il que ce lieu est dans l’obédience des seigneurs de Braine, Baudement, Coucy et qu’il se trouve assiégé dès les années 920 par les Normands ? (pas de source fiable cependant) puis à diverses reprises lors de la Guerre de Cent-Ans, puis encore des terribles conflits de la fin du XVIes. responsables de maintes destructions dans notre région.

Outre une étrange harmonie le site montre bien quelles interrogations insastisfaites trottent dans la tête de l’historien de terrain qui ne parvient pas à établir une vérité absolue. Savant de la chose écrite il est précautionneux et plein de retenue devant la réalité d’un modelage du terroir dont il voudrait fixer l’origine et la destinée. De nouvelles avancées technologiques permettront peut-être à nos successeurs de trancher.

Le toponyme (pons arceius plutôt que pons arsus) confronté à son voisin Vieil-Arcy (vetus arceius et vieil arceys) -plutôt que Vicus arsius qui doit être une déformation latine erronée qui apparaît en 1297, suggère le déclassement de Vieil-Arcy lorsque Pont-Arcy a pris de l’importance, c’est-à-dire après l’établissement d’un pont et d’une fortification ayant entraîné l’installation voisine de ce nouveau village devenu plus important que le précédent. Mais là encore nous questionnons plus que nous ne résolvons. Dans sa démarche circonspecte l’historien se rapproche de celle du commissaire ou de l’inspecteur de police ; c’est à dessein que j’emploie l’adjectif circonspect qui étymologiquement signifie ‘regarder autour de soi’. D’où pour conclure élégamment, et avec la surprise que ce blog intègre de temps à autre, cette citation de Montaigne, Essais, L II, chap. XII : « ce n’est pas tant par pudeur qu’art et prudence qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l’entrée de leurs cabinets, avant qu’elles soient peinctes et parées pour la montre publique. »

A partir de ces deux dernières notes, en somme, je vous invite à lire le temps de l’histoire comme vous lisez l’heure sur le cadran de vos montres, qu’il soit circulaire ou carré. Sauf qu’en ce qui concerne les montres l’habitude vous a fait oublier l’apprentissage de cette lecture. Avec un peu d’entraînement et peut-être l’aide de l’homme de l’art, vous convertirez désormais des formes et des structures spatiales en bandeaux chronologiques. Toutefois soyez compréhensif :vous remonterez le temps comme il en est d’un mouvement à ressort, pas à la seconde près. L’historien n’a pas encore son quartz mais il aime suivre le mouvement des rouages, examiner le balancier, son retour, son rythme, sa période. Quelle tactique !

Histoire encerclée : pistes d’explications.

Du cercle cherchons le sens. Le premier exemple donné, un cercle dans un marécage, montre les vestiges de ce que l’on appelle une « motte« , une butte de terre élevée de mains d’homme, ici en un lieu marécageux favorisant la défense, défense renforcée par une élévation complétée ou non de palissades et d’un fossé résultant de la terre prise du fossé et rejetée vers l’intérieur. La technique pourrait être utilisée pour et par quelques individus. Souvenez-vous de vos classiques : attaqués par les Indiens les soldats disposent charriots et matériaux en cercle pour affronter l’ennemi tout en se protégeant.

L’exemple que nous donnons est situé dans le département des Ardennes, commune de Thin-le-Moûtier.

motte de Thin-le-Moûtier

aperçu de cette modeste fortification du Xe s. Photographie JP Boureux

Si l’historien par chance trouve un texte contemporain de la construction, c’est pain béni ; sans quoi il lui faudra procéder par recoupement et raisonnement, à partir d’une typologie des sites d’une région, et proposer une hypothèse fiable. Pour cet endroit nous avons un texte rédigé peu avant 971 qui raconte que les moines du monastère de Thin se plaignent des ennuis que la garnison du château (castrum et castellum) de Thin leur cause. L’endroit est nommé Chantereine, terme qui désigne le chant de la grenouille, amphibien lié à la présence de l’eau. La présence défensive du marécage présente l’inconvénient de ne pas laisser de place à d’autres équipements et bâtiments. Restent sur le tertre, d’un diamètre de 50 m. à la base et d’une hauteur de 4 m., quelques vestiges de murs.

marais de Thin devenu ensemble d'étangs

J’ai photographié environ 1000 ans (1971) après la réalisation de cet ouvrage. De nos jours le marais est en partie asséché et draîné, des étangs ont été créés. Ces sites de petite taille et faible élévation sont fortement menacés et il faut aimer son patrimoine avec passion pour les préserver. Google Earth qui les laisse voir peut ainsi contribuer malgré lui à leur conservation.

Revenons à Montaigu. Cette fois nous ne sommes plus dans un bas-fond marécageux mais sur une éminence détachée de la cuesta d’Ile-de-France, l’une des nombreuses buttes de la région au sud de Laon. A cet endroit que l’on discerne bien sur l’extrait de carte IGN 1/25000e ci-dessous, aidé par le relief, un seigneur a bâti sa demeure, naturellement protégée et dominante, tout en aménageant pour renforcer ce site naturel : il y détache et/ou construit une motte castrale.

cartographie IGN de la butte et village de Montaigu

Montaigu, la motte castrale

Photographie Michel Boureux 1976

Pour faire apparaître la structure par le dessin j’ai repris ci-dessous la technique employée par les dessinateurs topographes du XIXes. = une série de courbes est remplie de hachures dont l’espacement est égal au quart de la distance séparant deux courbes successives. Cela procure un rendu très expressif mais moins scientifique que les techniques actuelles développées par ordinateur.

motte castrale de Montaigu en hachures

relevé M. Bur, N. et J.-P. Boureux, dessin J.-P. Boureux

En ce lieu l’origine de la fortification remonte à 948 et plusieurs textes d’auteurs connus des historiens (Flodoard, Richer,Suger, et plus tard de Monstrelet) racontent les péripéties relatives aux sièges de la butte par le roi Louis IV, ses successeurs et les grands du royaume au long des Xe, XIe et XIIe s. Au reste les siècles suivants verront encore des épisodes de siège en ce lieu très stratégique où la famille seigneuriale des Roucy-Pierrepont est inféodée. Toutefois, rappelons-le, le but de ce blog n’est pas d’entrer dans le détail des faits mais d’inciter à observer et comprendre, en évitant cependant si possible l’erreur par excès de simplification.

Nous restons dans la thématique du cercle perçu comme moyen de ligne défensive, dans le cadre d’une origine artificielle voulue par un puissant, un groupe d’hommes restreint, ayant emprise sur le territoire. La butte de Montaigu est haute d’une cinquantaine de mètres et la motte dégagée d’environ six mètres. Sa largeur à la base oscille entre 90 et 65 m. et le sommet a un diamètre voisin de 27 m. Quelques vestiges de murs subsistent.

Autre cas encore, l’emploi de l’eau par le moyen de fossés, en zone basse et à l’aide d’une motte ou enceinte peu élevée. On appelle enceinte une fortification elliptique établie à partir d’un talus qui délimite une zone centrale de faible élévation protégée par ce talus et le large fossé. Parfois seule la fouille permet de trancher clairement entre motte et enceinte.

Ainsi, à Manre, Ardennes, canton de Montois apparaît clairement ce qui est probablement une enceinte. Un fossé large de 7 à 16 m., renforcé par un cours d’eau extérieur alimentant un moulin, protège un espace circulaire d’environ 70 m. de diamètre à la base, entouré d’un talus de 5 m. de haut. Comme vous pouvez voir en-dessous ce cas de figure est d’une grande lisibilité et il est pour l’instant fort heureusement préservé.

enceinte de Manre en 1976

photographie JP Boureux 1976

Manre en 2009

La végétation arborée a envahi le terrain et les fossés ne sont plus visibles de haut, comme on s’en rend compte à partir de cette image enregistrée sur Google Earth. On devine assez bien une seconde ellipse incluant l’église et des maisons et qui est probablement la basse-cour initiale.

Nous n’avons pas de renseignements écrits anciens (= preuve absolue et nécessaire pour l’historien) sur l’histoire de cette fortification qui n’est documentée qu’à partir de 1273. Antérieurement sont cependant signalés des seigneurs du lieu. En 1273 les habitants sont affranchis et doivent payer une redevance « pour la fermeture de la ville de Menre ». Il est probable pourtant que la fortification existait antérieurement mais que son état défensif avait dû faiblir ou que, peut-être, sont alors édifiés des murs plus forts autour des deux enceintes. Toujours est-il que durant les combats de la Guerre de Cent-Ans la place est prise ou occupée par les divers protagonistes et que les actes du XVIIe s. mentionnent toujours le château, sa basse-cour et les fossés de l’ensemble. Vous percevez ici combien est délicate parfois la datation des structures pour l’historien et que la topographie résultant de l’analyse après observation a autant d’importance que les textes.

Vous pourrez consulter avec profit le blog sérieusement documenté de mon collègue Pascal Sabourin consacré aux « Ardennes Médiévales » et sa page sur Manre ici:

 http://ardennes-medievales-450-1500.over-blog.com/article-35853581.html

Vous vous remémorez Vailly-sur-Aisne et son tracé de remparts évoqué dans la première note du thème du cercle d’Histoire. Je place une autre photographie prise par Michel Boureux qui excellait dans l’art de détecter mais aussi d’enregistrer différentes images sous divers angles. Il s’est attaché ici à obtenir un cliché zénital, qui est confirmé du reste avec l’extrait Google Earth qui suit en second, de manière à obtenir une lecture immédiate du plan (inconvénient : relief écrasé, on ne peut pas tout avoir en même temps…).

Vailly-sur-Aisne : anciens remparts

et ci-dessous image Google Earth

Vailly-sur-Aisne

Interprétation : il s’agit ici non plus d’une enceinte érigée par une personne ou un groupe limité mais par une collectivité. Son diamètre moyen est de 400 m. Cette dimension entre 350 et 500 m de diamètre, fossés compris correspond à celle des enceintes de la plupart de nos villes et bourgs qui ont connu une évolution historique semblable. Les créations nouvelles, par exemple des bastides du sud-ouest français, ont une forme et taille semblables. Très souvent ces noyaux étaient des villes véritables au moyen-âge et ils sont devenus des bourgs qui correspondent bien souvent à nos chefs-lieux de canton.

Le lieu peuplé existe de long temps puisqu’on a confirmation d’un habitat gallo-romain suffisamment étoffé pour comprendre des villas à mosaïque et peut-être un édifice public, l’ensemble alimenté par un ou plusieurs aqueducs dont il subsiste des vestiges. Il est probable que la fortification ne date pas de cette période. La période mérovingienne est mal connue topographiquement mais un cimetière était installé au hameau perché de Saint-Précord, ainsi que probablement une église. Tout porte à croire que l’agglomération du bas existait toujours, dessinée à partir du substat antérieur antique. Au Xes l’archevêque de Reims Flodoard estime qu’il conviendrait de qualifier ce lieu de ville et au XIVes. les Dominicains y fondent un couvent, ce qu’ils n’engagent que dans des villes et ce qui est un peu étonnant ici du reste. Toujours est-il que parmi les péripéties d’existence de la bourgade figure un récit par le chroniqueur Jehan Froissart de la prise par échellement de « la bonne ville de Vailly » en 1359 (le terme même de ‘bonne ville’ désigne une ville forte). De même, lors de l’échange de Vailly contre Mouzon par le roi  avec l’archevêque de Reims en 1379, ces remparts sont mentionnés. En juillet 1429, Charles VII, Jeanne d’Arc et une partie de l’armée dorment à Vailly. Ces renseignements et d’autres m’avaient permis de figurer ainsi la localisation de quelques bâtiments du centre ville dans une brochure de 1979 :

restitution du plan de Vailly au M.A.

Nous limitons là cette note bien longue sur le sens du cercle dans le paysage vu de haut, conscient du fait que ces exemples trop courts ne sauraient constituer une base solide de réflexion mais seulement une prise de conscience de cette thématique riche de développements potentiels. Or une prise de conscience est nécessaire dans la préservation nécessaire de ces sites et malheureusement nous avons des exemples de destruction volontaire scandaleux et injustifiés, sinon par la volonté d’augmenter son bien matériel immédiatement et sans considération aucune de la valeur d’un patrimoine à transmettre.

A ma connaissance n’existe qu’une tentative de reconstitution de motte en France, sous un aspect de maquette développée, pour un parcours ludique à Saint-Sylvain d’Anjou. N’importe quel moteur de recherche vous y enverra.

Un développement conséquent et fort sérieux existe sur la motte castrale sur l’encyclopédie collaborative Wikipedia. Si vous avez le courage de lire les critiques d’auteurs vous constaterez que la recherche historique est désormais riche sur ce thème. A Caen, le doyen Michel de Boüard fut l’initiateur de l’archéologie médiévale en France dans les années 60, puis à Reims, dans sa lignée, M. le Pr. Michel Bur, de l’Institut, nous a engagés dans cette aventure alors nouvelle et certains des éléments évoqués ci-dessus ont fait partie de nos programmes de recherches dès la fin des années 60. Vous pourrez compléter vos données sur le web assez aisément là-dessus. Des étudiants rémois dont quelques-uns sont devenus spécialistes de ce type de recherches, à l’université de Reims ou de Nancy, ou dans des équipes CNRS poursuivent encore d’autres recherches dans le même esprit. De nombreuses publications, pas toujours facilement accessibles au grand public, témoignent de ces travaux. Seule l’optique voulue de ce blogue limite mon propos à des généralités forcément simplificatrices voire simplistes… Y dominent j’espère, outre ma volonté d’aider à découvrir, celle de porter un regard comme affectueux sur l’environnement naturel et sur des aspects qui me paraissent essentiels lors de mes balades impromptues : car c’est bien ainsi que naissent ces notes, c’est-à-dire avant tout selon l’inspiration du moment.

Craonne se souvient de la Suède.

Le « 11 novembre« , plus encore que d’autres jours, Craonne se souvient toujours de sa disparition jamais tout à fait compensée par un renouveau. Cette année lors des 7ièmes « Journées du livre de Craonne » et des conférences présentées la veille, l’accent était mis sur la reconstruction du village après sa totale destruction.

La première fois que l’on monte l’escalier d’honneur de l’Hôtel de Ville on est surpris par la plaque commémorative ci-dessous :

des Suédois à Craonne

Hôtel de Ville de Craonne

Il peut en effet paraître étrange que ce modeste village de 80 habitants (mais 600 en 1914 ; 10 en 1919 ; 40 en 1921 et 116 en 1926) ait un lien affectif prononcé pour la Suède. Suspendu au contrefort oriental du plateau du Chemin des Dames le nouveau Craonne (prononcez : [krane]) a été déplacé de quelques centaines de mètres de son ancien berceau. Sur 152 maisons présentes en 1914 seules 28 avaient été construites en contre-bas à la fin des années vingt.

Paisible est pourtant le terme qui vient à l’esprit lorsque, promeneur du XXIe s., on s’attarde quelque peu entre ‘plateau de Californie’ et ‘tranchée du balcon’ tant est harmonieuse ici la distribution des courbes du paysage et plaisants ces dénivelés pourtant si meurtriers en 14-18 :

maisons et église sont des années Vingt

Ce 7 novembre, grâce à l’érudition de M. Stéphane Bedhome -doctorant en histoire contemporaine, originaire du secteur- contenue dans une conférence très bien documentée et magistralement prononcée, on sait désormais comment tout cela fut, quand bien même l’approche prudente de l’historien propose des pistes et laisse des pans dans l’ombre. Le parrainage initié à Paris par des Suédois amis de quelques compatriotes engagés volontaires dans la Légion Etrangère et hélas tués dans  les parages, a permis après passage par l’ambassadeur de Suède en France puis la cour de Suède, de verser à la commune anéantie la somme de 550 000 francs, encore complétée par des dons venus du Canada, des USA, de Bordeaux et de Cannes.

On s’étonne donc moins mais une pensée émue et reconnaissante demeure. Elle s’est exprimée ce soir-là par un agréable et chaleureux concert donné en l’église Saint-Martin (architecture d’Adrien Bastié, comme l’Hôtel de Ville). L’orchestre « Camerata  Champagne » était dirigé par Madame Léna Gutke ; des commentaires de M. Bedhome en lien étroit avec sa conférence furent lus par Madame Odile Lumbroso, présidente, ou lui-même. Ont été exécutés des fragments d’oeuvre de compositeurs du début du XXe s., tant Français que Suédois et en final, l’hymne suédois transporta l’assemblée qui l’écouta debout. Deux belles journées d’hommage donc comme on s’habitue à les fréquenter en ce tout petit chef-lieu de canton, peut-être le plus modeste de France par sa taille mais non le moins connu par sa dramatique situation lors de la Première Guerre Mondiale et sa célèbre et poignante « chanson de Craonne » née des multiples versions remaniées à mesure par des soldats submergés de douleurs et d’incompréhension.

Concert à Craonne par 'Camerata Champagne'

'Camerata Champagne' à Craonne

de gauche à droite Mmes Gutke et Lumbroso, M. S. Bedhome, les musiciens de ‘Camerata Champagne’ et au micro M. Noël Genteur Président de la Communauté de Communes du Chemin des Dames.

Informations complémentaires sur : http://www.chemin-des-dames.fr

sur : http://www.cameratachampagne.free.fr

sur : http://www.crid1418.org

sur :http://dumultien.over-blog.fr = cartes postales d’avant 1914 dans la région

sur : http://www.dictionnaireduchemindesdames.blogspot.com 

sur la culture suédoise lire par exemple le site de l’Institut suédois de Paris : http:www.ccs.si.se

Ces journées sont subventionnées ou aidées notamment par le Conseil Général de l’Aisne et le CRID. Des volontaires de tous horizons participent avec coeur et nous les en remercions.

« Ma préférence après avoir tout admiré tant de fois, est pour le site de l’ancien Craonne, ces hauteurs couvertes d’arbres, de taillis, de fourrés, où s’étendait et s’étageait jadis le village. Pas la trace d’une maison, d’un quelconque édifice, hormis les éclats de briques ou de tuiles mêlés à la terre. Seules subsistent les fondations de l’église, au sommet d’un tertre, quasiment invisibles sous l’amas d’herbes et de ronciers. »

in ‘Chemin des Dames’ par Yves Gibeau (textes) et Gérard Rondeau (photographies). Ed. Albedo, 1984, p.46

Dans son « Réveil des morts » Roland Dorgelès s’effrayait de la disparition inévitable de la mémoire de 1914 au cours du temps. Il avait raison en ce qui concerne le long terme et 1914 finira un jour dans les mémoires comme il en est de la Guerre de Cent Ans. Mais de nos jours la guerre de 14-18 est plus que jamais l’objet de commémorations, de récits, de films. Avoir entendu ce jour l’hymne allemand sous l’Arc de Triomphe devrait encore accentuer ce phénomène et c’est justice face aux infinies souffrances d’hommes de toutes nations qui ont combattu en cette contrée et tant d’autres.

Van der Weyden, Rogier

Actuellement une riche exposition présentée par le nouveau musée ‘M’ de Louvain (Leuven) nous fait entrer en moyen-âge finissant, essentiellement à partir des oeuvres de Rogier Van der Weiden (Rogier de la Pasture en français du temps), né à Tournai en 1400. Il travaille le plus souvent à Bruxelles et la qualité exceptionnelle de son travail est remarquée par les princes de son temps et il va par exemple oeuvrer pour les illustres ducs de Bourgogne. Des élèves, des tapissiers, des sculpteurs s’inspirent de ses peintures et dessins dans leurs multiples et variées productions.

Louvain, Hôtel de Ville

Comme ses monuments anciens Louvain est hérissé :

dynamisme immobilier de Louvain

et depuis la terrasse du ‘M’ l’Histoire s’arrête au temps présent :

Louvain depuis la terrasse du 'M'

Dans les années 80 je m’étais intéressé de près aux peintres qualifiés de « Primitifs », cherchant à retrouver leur technique à partir de rares textes d’époque ou peu postérieurs (dont Ceninno Ceninni), et à ‘faire comme eux’, sans chercher toutefois à ‘faire pareillement’. Ainsi ai-je alors copié un portrait de femme conservé à la ‘Washington national gallery of art’ et reproduit dans un ouvrage édité par Skira. Vous verrez le résultat de ce travail en fin de note.

Une fois le déferlement des vélos de la jeunesse étudiante interrompu au seuil de la nouvelle et lumineuse architecture du M le visiteur est subitement immergé dans les années 1450 et intégré à la délicatesse sentimentale et l’infinie précision des traits du maître, reconnu comme l’un des plus grands artistes de son temps. Une part de sa technique magistrale s’exprime sur des supports de bois spécialement préparés.

Sur une planche de bois blanc est collée (marouflée) une fine toile sur laquelle de trois à cinq couches de plâtre amorphe sont superposées. Cet enduit ainsi nommé résulte d’une pâte issue d’un bain de plâtre et d’eau de pluie renouvelée chaque jour pendant un mois, puis séchée et moulue. La poudre ainsi obtenue est mélangée à de la colle de peau de lapin et posée sur la toile, puis finement poncée. Le support à peindre ressemble alors un peu à de l’albâtre et présente une relative souplesse. Les couches de peinture déposées dessus ont quasiment la finesse d’une couche de peinture à l’eau et se superposent en glacis -les pigments sont délayés avec de la « térébenthine de Venise », elle-même obtenue à partir de la résine du mélèze. Plusieurs mois plus tard un vernis fabriqué avec des plantes succulentes africaines recouvre le tout et donne aux oeuvres un aspect émaillé tout à fait singulier. Par ce procédé de préparation des fonds les peintures ont une excellente capacité à bien vieillir car la couche picturale repose sur un support ayant une certaine souplesse qui va lui permettre de bien affronter les variations du bois dans le temps.

La reproduction ci-dessous est réalisée selon cette technique, seuls les pigments sont des couleurs à l’huile contemporaines cependant mêlées à la térébenthine de Venise. Evidemment cette technique nécessite un très long temps de préparation du support et parfois un temps de positionnement des glacis assez long ou très court, certains exigeant le séchage de la couche inférieure, d’autres nécessitant au contraire de travailler dans le frais comme on procède en fresque. L’expérimentation de la technique nécessite de nombreux essais avant d’acquérir quelque habileté après bien des déboires.

copie d'un portrait de femme de Rogier Van der Weyden

Huile sur panneau de bois (36 x 26 x 2 cm) et toile marouflée. Réalisation : JP Boureux

Cossu ou Cossus cossus L., vraiment ? Oui mais ça se gâte.

On le dit d’ordinaire d’un appartement par exemple. Alors ce doit être vrai, examinons l’endroit.

Fourreau écolo dirait-on, peut-être de développement durable : des matériaux naturels, isolants, solides. Du vrai, pas vrai ? Quel architecte ? Ou je dirais même plus : quel architecte ! Construit en fonction de l’usage, sans esbrouffe, esthétique de surcroît ; en un mot de la belle ouvrage, comme en compagnonnage. A recommander décidément.           A l’intérieur visite libre puisque le précédent occupant a quitté récemment. Pourquoi, y aurait-il anguille sous roche ? Anguille non, mais…. Le promoteur me donne ses coordonnées, confidentielles évidemment. Je téléphone.

… »Ah, oui, très bien ce loft d’inspiration industrielle et futuriste mais au bout de plusieurs mois, je me sentais à l’étroit là-dedans : pas de visite possible. Au début je croyais avoir affaire à un appart de bon module, du reste j’avais mis la main à la pâte pour édifier, choisissant avec l’architecte les meilleurs matériaux. Ensuite ça c’est gâté, de jours en jours, jusqu’à ce que je sorte de mon cocon et m’aperçoive de la supercherie : j’étais comme un Japonais dans sa conque de plastique pour une nuit d’hôtel de célibataire. Mais moi j’aime voler de mes propres ailes, voir la lumière du jour, du ciel, des feuilles que je cisèle. Alors j’ai tout quitté, refait ma vie pour quelques semaines. »

-Si je vous suis, vous me parlez de cocon, de voler… et si vous étiez vous-même ce cossus, bien plus encore que votre logement ?

Un esprit non initié à la culture savante scientifique n’identifie nullement un groupe de mots tel que nom latin + adjectif + L. (pour Linné, à l’origine de cette terminologie). Il lit d’abord en sens commun français et voit en « cossus » le pluriel de cossu. Cet adjectif semble provenir de ‘gousse’, sous-entendu gousse de légumineuses et plus on en a plus on est ‘cossu’. On voit ici la difficulté ressentie par tout pédagogue qui doit se mettre à la place de l’apprenant d’abord, s’il ne veut pas parler dans le vide. Mais revenons à la bête.

Et bien oui, je suis le Cossus cossus L. en latin = ver qui ronge le bois, et en langue courante le Gâte-bois car ma chenille qui peut mesurer jusqu’à 10 cm de long creuse de larges galeries dans les bois qu’elle occupe jusqu’à sa sortie après nymphose. Cette mutation peut prendre trois ou quatre années.

L’an passé vers octobre j’aperçois quatre chenilles rougeâtres se hâtant sur la route et subodore le Gâte-bois. Voici l’une d’elles :

&chenille de Cossus cossus L.

J’en place deux dans une boîte d’élevage et en juin dernier découvre le cocon, des vestiges de chrysalide et le papillon nouveau né hélas dévoré par un parasite.

Voici le cocon :

cocon de Cossus cossus ou gâte-bois

Ici le cocon a été fabriqué à partir de l’environnement immédiatement disponible. Parfois la dernière mue a lieu sous l’écorce de l’arbre.

Autre cocon trouvé le 22 août 2012 dans une bûche coupée en avril 2012 ; la dernière mue (exuvie) de laquelle s’est extrait le papillon adulte est contenue à l’intérieur de ce cocon. Sur la photographie elle a été sortie du cocon et figure donc à gauche à côté de ce lui-ci :

exuvie et cocon de Cossus gâte-bois

Ci-dessous l’une des magnifiques planches du XVIIIe s. par A. J. Rösel von Rosenhof, où l’on peut voir évoquer la vie de ce parasite de nos bois. Reproduite Planche 40 dans les Insectes édités par Citadelle-Mazenod, 1988

Planche d'insectes de R. von Rosenhof

La chenille qui se prend pour un lama et crache n’est pas une fantaisie de dessinateur mais une réalité. Et en plus cela sent le bouc !

Si vous voulez en savoir plus sur cet insecte original allez-voir et lire les commentaires de M. André Lequet, naturaliste passionné qui sait si bien raconter des vies ordinaires d’insectes : (recherchez alors le gâte-bois dans l’index)

http://www.insectes-net.fr 

 gravure sur bois de Cossus Gâte-bois

reproduction d’après gravure extraite de : F. Depelchin, Les forêts de France, Tours, Mame et Fils, 1886

Alors la prochaine fois que vous direz ou entendrez : « ça se gâte ! » pensez au bois, aux arbres qui n’apprécient que modérément notre hôte du jour…

Suzanne, vous connaissez ? Ou Thunbergia alata, sexy en diable

Connaissez-vous Suzanne, celle qui a les yeux noirs ? Laquelle, me direz-vous, elles sont au moins deux ? En effet, elles sont deux et permettez-moi de vous présenter la plus enjoleuse, la plus fatale. Celle qui ne vous lâchera pas de sitôt, vous agrippant, vous entortillant, vous…, telle une liane, qu’elle est. On la dit africaine, on la sent brésilienne. Une latinos pas farouche. Gagne sa vie en participant à des séances photos où Eros l’observe. Elle sait y faire, surtout avec le photographe qu’elle trompe habilement par des métamorphoses infimes, soignées, évocatrices, semblant imperceptiblement passer en un clin d’oeil d’un genre à l’autre. Une pose en rondeur, en courbes, en ondulations. La belle fait chavirer notre photographe, l’oeil rivé au viseur.                                                                                                                                 pièce florale après floraison

Le miroir bascule et, coup d’oeil suivant, il en perd la raison ses sens le trompant. Les courbes laissent place à une certaine ligne directrice qu’il connaît. Bouleversé il demande à la belle de lui dévoiler son intimité.

Thunbergia en fruit

Graines dans leur enveloppe finement velue. Lors de la dessication celle-ci éclate tout d’un coup et bruyamment, s’ouvrant en deux et laissant ainsi s’échapper les graines

fruit en coupe avec graines

Quelques jours suffisent pour, d’une belle parée de tant de charmes, voir poindre la rose de Ronsard. Sic transit gloria mundi. Allez vous rhabiller dit le photographe amoral qui ne tilte qu’en présence de jeunes épanouies.

traces étoilées du décollement du fruit

Alors il comprend tout, revient sur terre en botaniste accroché à sa terre. Ce qu’il avait rêvé autre n’est qu’un ensemble reproducteur en fonctionnement étalé dans le temps. Comme toujours chez les plantes et dans la nature. Par manque d’observation on néglige souvent cet aspect des choses.

Venons-en à sa carte d’identité. Notre belle Suzanne a bien sûr un nom, qui est une dédicace. Mais puisqu’elles sont deux il faut choisir l’élue. Est-ce Thunbergia alata ou est-ce Rudbeckia hirtaMa préférence, bien que peu argumentée, va à Thunbergia alata parce que Rudbeckia hirta me semble entrer plus récemment dans la célébrité, en 1918 précisément lorsque cette fleur devint alors l’emblème du Maryland. Le fait me paraît un peu récent pour avoir contribué à nommer.  Quant à l’appellation elle-même de « Suzanne aux yeux noirs » elle pourrait venir du titre d’une nouvelle de Thomas Holcroft publiée en 1803 dans ‘Tales of Mystery’, selon une information que j’ai lue sur le forum de Futura-sciences.

fleur de Thunbergia alata

A l’oeil noir auréolé de soieries nacrées, légères, éblouissantes ; au comportement de liane évoqué d’entrée, je l’identifie désormais de loin. Quelle étrange beauté, d’une si grande simplicité, toute en noir et blanc !

Thunbergia alata au comportement de liane

Elle semble décrite pour la première fois sous cette appellation en 1825 dans Bot. Mag. 52 t. 2591 ainsi que dans le Curtiss’s Botanical 52. Ce nom qui est un prénom et une qualité a fait fortune puisqu’on le trouve employé et traduit en espagnol, anglais, allemand et français, pour le moins.  La prochaine fois que vous la verrez, appelez-la par son prénom et faites-lui un clin d’oeil : elle aime.

Alain et Rouen ou d’autres voiles pour la liberté

Quoi de plus banal que des voiles en un port ? Nous allons dévoiler.
Sous les voiles de la Salle du Conseil Municipal décorée par Maxime Old au début des années soixante

plafond de la Salle du Conseil de Rouen

 

étaient présentées ce samedi 3 octobre 2009 trois conférences en rapport étroit avec le philosophe Alain -Emile Chartier- qui a enseigné dans cette ville de 1900 à 1902. Peu de temps donc mais un temps utilement exploité par Alain qui développe ici le concept d’Université Populaire, enseigne au lycée Corneille, et écrit *. L’Association des Amis du musée Alain et de Mortagne, l’Association des Amis d’Alain de Paris et la Ville de Rouen se sont associés pour manifester leur attachement à cet auteur épris de liberté, liberté qu’il souhaitait faire éclore dans la conscience de ses élèves. De plus c’est dans « la Dépêche de Rouen et de Normandie » qu’Alain publiera ses « Propos d’un Normand« , de 1906 à 1914, écrits à thèmes qui vont le rendre célèbre en tant que ‘journaliste engagé’ comme on formulerait aujourd’hui.

Avant que d’écouter les conférenciers sous les voiles de Old, un autre voile a été ôté, celui qui revêtait provisoirement une sculpture de la tête d’Alain issue d’un bloc de calcaire de Sénozan, par le sculpteur Henri Navarre en 1957.

Tête d'Alain par le sculpteur Henri Navarre

Cette sculpture avait été commandée par André Marie ministre de l’Education Nationale, pour la Ville de Rouen. Elle sera ultérieurement installée au lycée Corneille de Rouen après sa réfection.

De nombreuses personnes ont participé aux activités de ce jour comme en témoignent les photographies. Ci-dessous : quelques mots de Mme D. Ferey, adjointe au maire de Mortagne

l'assistance pendant les discours

discours de Mme Valérie Fourneyron

M. Th. Verger proviseur du lycée Corneille, M. Ph. Monart initiateur du projet, Mme C. Guimond Présidente des Amis du musée Alain et de Mortagne, Mme V. Fourneyron Députée Maire de Rouen, au micro. Et ci-dessous, discours de Mme L. Tison, Vice-Présidente du Conseil Régional de Haute-Normandie

discours de Mme L. Tison vice-présidente de la Région

des élèves d'un cours de philosophie

Et, réconfortant pour la philosophie et ses maîtres, d’anciennes élèves du regretté professeur J.-Pierre Maupas font cercle autour de M. E. Blondel professeur de philisophie et de Mme R. L. Maupas. Ainsi peut s’initier un cénacle, ainsi vit la philosophie au travers du temps.                                                                                                                                                     * Parmi les écrits de ce temps figure en particulier le discours d’Alain prononcé lors de la distribution des prix de juillet 1902 au lycée Corneille, tout orienté vers la pensée antique et ses vertus pérennes. Vous le trouverez ici sur le site Alinalia :                                                                                                                                                                                                        http://alinalia.free.fr/spip.php?article19&var_recherche=discours%20distributiondes%20prix                                                                                                                                                                                          Des vertus pérennes il s’en trouve aussi dans nos associations comme le faisait remarquer Mme C. Guimond, dans son discours de présentation de notre journée :                                                                                                                                                                                                    discours de Mme C. Guimond         

« …Je terminerai par cette citation d’un Propos d’Alain de 1933 : « Chaque partie de statue est un grain de marbre ou de pierre, qui par lui-même n’a point d’importance, et qui dans la statue a toute importance. » (Propos, 17 février 1933)

 

Ainsi en est-il de nos réunions et de nos associations un peu comme ces grains de marbre. Elles n’existent que par ce que chacun y apporte. Sans vos personnalités uniques, sans vos compétences multiples : point d’association, point d’actions, point de mémoire. »                                                                                                                                                                                 Alors sous le voile dévoilé, sous les voiles de tous temps, au souffle de l’esprit alinien propagé par les orateurs du jour, naviguent Rouen et nos pensées :

les conférenciers de l'après-midi

et pour compléter cette note rendez-vous ici :

http://www.rouen.fr/edition/laissezvousconteralain                                                                                                                                                                                                          Photo M. Arnaud Bertereau/Ville de Rouen                                                                                                                                                           Buste photographié par M. Arnaud Bertereau / Ville de Rouen

Pavie, 1525 et l’amertume. Ou 1664 et le « Strisselspalt » ?

     En 1531 les Etats-Généraux réunis à Bruxelles offrent à l’empereur Charles-Quint une tapisserie tissée d’après les cartons de Bernard van Orley. La tenture composée de sept tapisseries est destinée à commémorer la victoire de Pavie contre François Ier le 24 février 1525. 

     Naguère les écoliers français connaissaient la teneur de la lettre que le roi de France, fait prisonnier lors de la bataille, écrivit à sa mère Louise de Savoie :

« Madame pour vous faire savoir comment se porte le reste de mon infortune, de toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur et la vie qui est sauve ».

     Observant la reproduction partielle de l’une de ces tapisseries je constate qu’un cheval a les yeux bleus et qu’une grande liane de houblon serpente sur l’un des troncs d’arbre entre lesquels se cachent ou passent les soldats. Sans doute ce houblon est-il figuré volontairement. Serait-ce en raison de l’amertume dans laquelle était plongée l’armée française par référence à la même amertume que procure cette plante à la bière ? Peu probable. Serait-ce parce que ses tiges piquantes et agrippantes enserrent leur support, le rendant de la sorte prisonnier ? Peut-être, mais sans doute s’agit-il plutôt d’un écho à l’usage pharmaceutique du houblon qui est antispasmodique.

     Voici le fragment de la tapisserie tel que je le reproduis à partir d’un article de Céline Lefranc, intitulé « La revanche de François Ier » et publié dans la revue ‘Connaissance des Arts’, n° 565, octobre 1999, p.60-63 :

tapisserie de la Victoire de Pavie et houblon

houblon

     Le houblon, Humulus lupulus, liane de la famille des cannabinacées, commune le long des bordures humides de bosquets et bois clairs, présente des pieds mâles et des pieds femelles aux fleurs différentes. Les fleurs mâles sont disposées en inflorescence rameuse tandis que les femelles forment des cônes ou strobiles globuleux ; ce sont elles qui sont ajoutées à la bière et qui lui donnent son goût propre.

cône de fleurs femelles du houblon

cône du houblon = fleurs femelles

fleurs mâles du houblon

fleurs mâles du houblon

      Soudain, à la lecture de mon quotidien préféré me vient un doute. Le 2 septembre dernier ‘Le Monde’ publie un écart publicitaire de ‘Fred et Farid Advertising’ vantant les mérites 5 étoiles, à l’image du ‘Negresco’, du houblon « Strisselspalt » employé lors du brassage de la bière ‘Kronenbourg 1664’. Alors je ne sais plus trop si s’agissant des pieds de houblon qui envahissent le revers de ma haie et le ravin du Mourson, je dois retenir 1525 ou 1664. Autrefois un petit voisin ayant trouvé une capsule de ‘1664’ pensait avoir en mains une antique ferraille. Moi je nage dans la mousse, heureux de découvrir cette variété « Strisselspalt ». Et je trinque à la bonne vôtre, avec mon voisin.

publicité pour la bière 1664

     Déjà un peu d’alcool a exité mes cellules nerveuses. Derrière les arbustes de la haie défilent des dizaines de lansquenets et autres mercenaires de toutes nations, ils se faufilent en criant des harros, des montjoie, cherchant le panache blanc, le cheval à l’oeil bleu. Leurs bannières portent 1664 et 1525 et même 2009. O tempore, O mores !

Songe d’une nuit d’été.

Shakespeare, oui. Acte III, scène 1 ; nous allons y venir.

Des écrivains de théâtre, de contes, ont repris bien souvent cette vision du ‘Songe d’une nuit d’été’, de même que quelques peintres dont Marc Chagall (une de ses toiles sur ce thème est visible au Musée de Grenoble). En Grande-Bretagne, lors de la période victorienne dans laquelle un courant pictural d’inspiration féérique se développe, des peintres tels que Francis Danby et John Simmons ont traité également ce point de vue nocturne estival.

Shakespeare donc.

Songe d’une nuit d’été, Acte III, scène 1 de W. Shakespeare. Traduction  du site : http://www.inlibroveritas.org  QUATRIÈME FÉE.—Où faut-il aller ?
TITANIA.—Soyez prévenantes et polies pour ce seigneur : dansez dans ses promenades, gambadez à ses yeux ; nourrissez-le d’abricots et de framboises, de raisins vermeils, de figues vertes et de mûres ; dérobez aux bourdons leurs charges de miel, et ravissez la cire de leurs cuisses pour en faire des flambeaux de nuit que vous allumerez aux yeux brillants du ver luisant pour éclairer le coucher et le lever de mon bien-aimé ; arrachez les ailes bigarrées des papillons, pour écarter les rayons de la lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous devant lui, et faites-lui la révérence
. …
     On lit que Titania ordonne d’allumer des flambeaux de cire aux yeux du ver luisant… Certes il ne s’agit pas des yeux mais du ventre, Shakespeare n’était pas nécessairement naturaliste. Toujours est-il que John Simmons peint une jolie Titania aux ailes qui me semblent celles du Grand Paon de nuit, approchant une allumette du ventre d’un lampyre. Cet insecte est correctement représenté. Nous savons que c’est la femelle lampyre qui pour attirer le mâle agite dans la nuit le dessous de son ventre dont les annelets terminaux sont porteurs de luciférine qui sous l’action de l’énergie et de l’oxygène émet un rayonnement de couleur verdâtre. Le mâle et les oeufs sont également porteurs de cette singularité, de moindre effet cependant. Notre ver n’est donc pas un ver mais un insecte. Je vous présente la femelle, vue de dessus et de dessous et vous constaterez ainsi que l’extrêmité de son abdomen montre des sections terminales différentes des autres, elles apparaissent de couleur claire et ce sont elles qui brillent dans la nuit, offrant parfois aux herbes des talus un scintillement étoilé des plus agréables. L’insecte hélas, perturbé par la clarté artificielle et excessive de nos cieux ne trouve plus guère sa femelle et n’y voyant goutte dans la nuit éclairée décline inexorablement ; ainsi peut-on dire que le lampyre broie du noir à cause du lampadaire qu’il jalouse. 

femelle de lampyre vue de dessus

femelle lampyre de dessous

lumière du monde, état off, -pour M. lampyre (Lampyris noctiluca L.)

luminescence du lampyre femelle

luminescence biologique, état On. (iso 3200, 1/10e s)

luminescence avec appoint artificiel

     Fragment de date du journal « Le Monde » éclairé par « La Lanterne » magique du lampyre, un monde ! (iso 3200, 1/20 s. et appoint lumineux par lampe de poche faible)

 Quand autrefois , non pollués d’éclairage artificiel les ciels et les nuits des peintres étaient peut-être plus féconds, à l’image des nuits des lampyres, alors ils avaient loisir de rêver et peindre. Ainsi John Simmons en 1866.

Simmons J., Songe d\\'une nuit d\\'été

Simmons, Songe...gros plan

Simmons, Songe d’une nuit d’été, « Titania »

Merci à Christopher Finch et aux Editions Abbeville, qui en 1994 ont publié le tableau de Simmons conservé à Bristol (Museum and Art Galery). Il s’agit d’une aquarelle sur papier de format 34,3 x 26,7 cm, reproduite p. 141 de l’ouvrage : « l’aquarelle au XIXe siècle » qui m’a été offert par mon amie Jeanne Buttner en souvenir de son mari Raymond, peintre amateur talentueux, fin connaisseur des maîtres qu’il m’a fait apprécier.

     Il faut encore que je vous dise que notre lampyre ne vit pas seulement d’amour et d’eau fraîche, comme vous vous en doutez, mais qu’il apprécie tout comme nous l’escargot ; non au beurre mais liquide à souhait, grâce aux enzymes qu’il injecte dans le corps du cornu après l’avoir anesthésié par quelques rapides morsures. Vous le savez bien la nature c’est toujours prédations et inventions. Et comme vous connaissez maintenant les moindres de mes manies vous avez tout de suite le réflexe d’aller voir chez … ? J.-H. Fabre comment vit notre bête du jour et sur le net, qui ne vaut cependant pas le livre de chevet, c’est ici :

http://www.e-fabre.com/e-texts/souvenirs_entomologiques/ver_luisant.htm

     « Nous sommes tous des vers…. Mais je crois que je suis un ver luisant. »

Winston Churchill, dans un extrait de conversation avec Violet Bonham-Carter. Citation trouvée sur le site ad-hoc : http://www.evene.fr.

Bonne nuit d’étoiles lampyriques ! Accompagnée par Mendelssohn ?

Complément documentaire ajouté le 3 juillet 2018 :

Hier soir sur pelouse étincelle un point jaune verdâtre. Un quart d’heure après ce rapide aperçu je décide de recueillir l’insecte pour le photographier. Suprise : le piège brillant a fonctionné, ce sont deux individus que je récolte. L’accouplement vient d’avoir lieu et la femelle baisse d’un ton le luminaire des étoiles. De ce fait j’ai la satisfaction de découvrir le mâle qui lui, peut-être, ne sera pas ravi de cette mise en scène plutôt réservée aux stars.

accouplement des lampyres, profil et dessus

En dessous d’ailes : papillonnons !

     Selon les années, le temps qu’il fait, nous voyons plus ou moins de papillons. Cet été est favorable à certains, à ceux que l’agriculture des trente dernières années a laissé en vie en dépit de la restriction considérable des étendues végétales variées d’antan. Alors ne boudons pas notre plaisir d’observer des dessous d’ailes affriolants sans doute pour les ressortissants de cette cohorte ailée.

     Le plus brillant représentant de la famille, sous nos latitudes, est probablement le Machaon (Papilio machaon),  Grand Porte-queue remarquable, qui avec son cousin « le Flambé » apprécie hautement le vol à voile alentours des collines orientées au sud. Les naturalistes décrivent l’action ainsi : « hill-topping ». Chez moi ils se contentent de parader, planer, virevolter de capitules en épis floraux. Des jaune, azur et orange, ainsi que d’autres couleurs, emprisonnées entre des lignes noires de sertissage, comme le seraient des émaux cloisonnés, magnifiques et qui, soudain, s’animeraient. Pour moi son retour annuel évoque les jours d’été de l’enfance quand, alors nombreux, les machaons et leurs alliés ailés comblaient de satisfaction mes escapades à « l’Abondin », colline sacrée vaillysienne. Là, de grottes en savarts, d’histoire guerrière en observations pré-naturalistes, je tentais passionnément de comprendre le monde. Si ce lieu fut en quelque sorte initiatique pour quelques gamins de Vailly-sur-Aisne, il le fût parce qu’il présente un paysage lié à la Grande Guerre et que de ce lieu on voit bien : un « mirabeau », un « mons mirabilis ». Pour moi il était de plus lié à toute bête des savarts et les grottes voisines servaient de terrain d’expérimentations diverses. Vincent, un ami correspondant l’a évoqué ici, dans un projet de vidéo : http://sites.google.com/a/excentric-news.info/sous-le-clavier/accueil/horizontalite

     Je comprends mal pourquoi de nos jours, la soif de connaître puis le bonheur de goûter qui s’en suit, semblent avoir déserté nos campagnes et nos villes. Il me semble pourtant que dans cette évolution néfaste l’histoire a moins souffert que l’histoire naturelle. C’est pourquoi ces jours-ci j’apprécie d’autant mieux la lecture des lignes de M. Yves Delange, éminent naturaliste botaniste qui s’est dernièrement intéressé à la quasi disparition de l’enseignement des sciences naturelles : « Plaidoyer pour les sciences naturelles » … , introduction par Richard Moreau, chez l’Harmattan, 2009.  A méditer pour s’engager à inverser la tendance autant que faire se pourra !

dessus et dessous d'ailes du Machaon

     Une migration abondante de Vanesses Belle-Dame (Vanessa cardui) nous vaut la présence d’une multitude de ces papillons actuellement. Ils sont si nombreux à la mi-journée sur les buddleia (voir plus bas) que j’entends le froissement de leurs ailes en un froufroutement gracieux dans les senteurs miellées que le zénith solaire avive. Ces Vanesses nonchalantes, comme les Vulcains et les Paons du Jour de leur cour, aiment se poser au sol de temps à autre et ployer leurs ailes en lents battements qui recueillent la chaleur et la renvoient vers le thorax.

Vanesse Belle-Dame

lumière arrière comme s’il s’agissait d’un vitrail

dessous de Belle-Dame

dessous d’appas autrement mis en valeur, et en dessous, le feu du Vulcain (Vanessa atalanta) enflamme les coeurs, alors que les dessous d’un Azuré laisseraient de glace ? :

dessous du Vulcain

dessous d'aile d'un Azuré

et le Demi-deuil (Melanargia galathea) alors, ferait-il tout à demi, lui qui a de quoi satisfaire le verrier ?

dessous du demi-deuil

     Quant au Citron (Gonepteryx Rhamni), reconnaissable à sa couleur et à la délicate découpe de ses ailes, il préfère généralement ne montrer que ses dessous, agrémentés de deux points orangés. Sans doute l’avez-vous déjà rencontré au printemps avec ses compères du jaune, le Soufré, le Souci et le Fluoré.

papillon Citron

     D’autres encore présentent des dessous plus discrètement colorés,notamment parmi les membres de la famille des Nymphalidae. Leur détermination passe souvent par l’examen de leurs dessous. Je ne peux déterminer par la photographie les deux exemplaires ci-dessous (Myrtil et Tabac d’Espagne, avec grande réserve ?)

Tabac d'Espagne ?

     J’espère que cette longue présentation des dessous d’ailes, accompagnée de noms parfois curieux tant en français qu’en  latin, vous donnera, qui sait ? l’envie peut-être un jour ou l’autre, de mettre un nom sur ces insectes aimés des enfants et qui animent tant nos journées estivales. Les plus motivés pourraient du reste participer à l’opération de comptage dirigée par le Muséum National d’Histoire Naturelle et Noé Conservation, qui vise à mieux quantifier la présence de nos papillons les plus répandus, en nombre d’espèces limité, et accessible à tout un chacun. Y prenant part je peux vous signaler que le plus grand nombre de Vanesses Belle-dame rassemblé simultanément en un seul lieu en juillet fut de 28.

C’est ici : http://www.noeconservation.org/index2.php?rub=12&srub=31&ssrub=98&goto=contenu

Et pour conclure cette note : pages blanches ou pages jaunes ?

Jules Renard, Histoires naturelles, le papillon :

         « le billet doux, plié en deux, cherche une adresse de fleur. »                        Ed. FR Gallimard, 1967, p.117   

     Les aurait-il chassés ?  Sisley a peint cette scène élégante que j’ai photographiée depuis un calendrier édité par la Compagnie Electro-Mécanique en 1973. Ludique plus que prédatrice sans aucun doute, sur fond musical de Schubert peut-être (« der Schmetterling ») ou de Debussy ou encore Chausson inspirés par Théophile Gautier.  A vous de voir, d’écouter ou de lire.

Sisley, chasse aux papillons