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Châlons-en-Champagne honore Robert-Louis Antral.

Si vous ne connaissez pas Châlons-en-Champagne ci-devant Châlons-sur-Marne ce pourrait être l’occasion de flâner un peu dans ses rues et ruelles, au long du Mau, du Nau ou de la Marne, vers St-Alpin, vers N.-Dame-en-Vaux… dans cette ville injustement méconnue et quelque peu dénigrée par ses voisines plus prestigieuses que sont Reims et Troyes. Constatez de vous-même que les quatre photographies ci-dessous vont dans le sens de cette introduction.

Châlons, maisons à colombages

St-Alpin toute englobée dans le bâti urbain

préfecture et jardin de Châlons

ancien couvent XVIIe s.

Je ne suis pas venu déambuler sans but mais pour redécouvrir Robert Antral en ses murs : il naquit dans cette ville en 1895 et y séjourne jusqu’en 1899 année du décès de sa mère, c’est alors qu’il devient parisien tout en conservant, comme le fera sa femme un attachement affectif certain à sa ville natale.

L’exposition présente plus d’une centaine d’oeuvres qui retracent le parcours de ce peintre figuratif et économe en effets qui mourut jeune en 1939. Ainsi peut-on contempler bien des ports, des scènes, des paysages et quelques travaux d’illustration d’ouvrages.

L’impression d’ensemble laisse s’écouler une sorte de sérénité bon enfant, toute contenue dans des tons le plus souvent froids mis en valeur par de larges touches englobant des surfaces où la lumière jaillit des toits, de l’eau, des ciels ou de la neige. Un peu celle de ce jour à Châlons où, d’appartion en cachette le soleil s’habituait au phénomène des giboulées de mars survenu tardivement cette année et restituait sur les toitures, dans les flaques et les nuages l’atmosphère des visions d’Antral. Je donne seulement quelques exemples non commentés, localisés à la souris pour ne pas déranger votre propre observation et parce qu’il est préférable que vous veniez. Ou bien encore, mais c’est moins riche d’émotions, achetez le catalogue au prix très abordable référencé plus bas.

Antral, cavalier

Sous-bois au cavalier, aquarelle, 48,3 x 31,7cm, Nantes, Musée des Beaux-Arts,

Antral, Granville

port de Granville, huile sur toile, 54 x 65 cm, Paris, musée d’Art moderne de la ville

port de Toulon par Antral

port de Toulon, huile sur toile, 50 x 65 cm, coll. particulière

Antral, Paris, Panthéon

Paris, le Panthéon, huile sur toile, 54 x 65 cm, coll. Lucien Menez

Antral, bords de Marne à Châlons

bords de Marne à Châlons, aquarelle, 32 x 47,6 cm, musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Châlons

Et pour finir cette note de manière figurative, pourquoi pas un buste de Robert-Louis Antral exécuté par le sculpteur Léon Borgey (1888-1959) et offert à la Ville de Châlons par Madeleine Antral veuve de l’artiste, en 1953 ?

buste d'Antral, bronze de Léon Borgey

Robert-Louis Antral, buste de bronze par Léon Borgey, cire perdue d’Attilio Valsuani, 1952

A supposer qu’en quittant Antral il vous reste quelque liberté, prenez l’escalier et repérez quelques sculptures, meubles, tableaux -flamands notamment et même une galerie ornithologique très riche (2818 individus ! dont la grande outarde qui parcourait naguère nos plaines), façon cabinet de curiosité… Pour ma part j’ai sélectionné une tête d’évêque en pierre provenant de Notre-Dame-en-Vaux (dont le cloître à lui seul vaut une découverte) et un aperçu général de la galerie. J’avais souligné d’entrée que Châlons méritait bien votre visite…alors il vous faudra même revenir !

tête d'évêque musée de Châlons

galerie d'ornithologie

 

« …quoiqu’il soit l’un de nos plus cultivés peintres actuels, Antral n’est souillé d’aucune littérature, il a devant le monde une vision directe. »  Henri Vendel (conservateur d’alors et bibliothécaire) in ‘le Journal de la Marne’, 1940

Catalogue de l’exposition : ANTRAL, Musée des Beaux-Arts et d’archéologie de Châlons-en-Champagne, 2010

Exposition ouverte du 5 février au 29 août 2010

 

Musée : Place Alexandre Godart 51022 Châlons-en-Champagne

Tél : 03.26.69.38.53. Mél : musee.mairie@chalons-en-champagne.net

 

 

Savart, larris, friches et Conservatoire des sites naturels de Picardie

Le Conservatoire des sites naturels de Picardie intervient, sous forme associative, dans la sauvegarde et la mise en valeur d’espaces spécifiques remarqués par leur remarquable biodiversité. A ce titre les savarts, larris, friches, pelouses calcicoles font partie de ces espaces particuliers qu’il convient de préserver.

le savart du Mourson à Paissyle savart du Mourson

Le mot savart semble employé depuis la fin du Moyen-Age en Champagne, partie de Picardie et Est pour désigner un espace en friche. Aujourd »hui il désigne toujours un espace en friche mais s’applique surtout aux anciens « bâtis » ou « patis » qui correspondent à des terres parcourues par le bétail, notamment le bétail communal. En ce sens il se confond avec le larris. Il s’ensuit que ces espaces sont très stables mais sur une longue durée ils finissent par être (re)colonisés par la végétation forestière. Tant qu’ils sont partiellement ou totalement pâturés ils correspondent à ce que les écologistes nomment un « climax », une pelouse calcicole. A Paissy nos savarts commencent comme ailleurs à être envahis par des espèces colonisatrices : bouleaux, genévriers (pétréaux), noisetiers, épineux en général. Ils ont donc tenu pendant environ un siècle [certains semblent implantés depuis l’abandon de la vigne, dès avant 1914, d’autres sont issus de la déprise culturale qui a suivi le conflit, voire de la « Zone rouge »] sans intervention humaine. En l’espace d’environ cinq ans la reprise forestière était particulièrement sensible et ils ils sont donc nettoyés et restaurés.

chantier nature à Paissy

A cet effet une convention a été signée entre la Communauté de communes du Chemin des Dames, la commune de Paissy, l’O.N.F et le Conservatoire.

buts du Conservatoire

L’appel lancé a été entendu mais n’a pas encore reçu sans doute tout le retour d’écho qu’il mériterait. Pourtant quelques bénévoles se sont joints aux techniciens du Conservatoire et ont entamé le débroussaillage avec énérgie. Chaleureuse pause pique-nique à l’abri d’une creute locale puis le soir, satisfaction de poser pour le photographe en compagnie de visiteurs.

pause repas sous la creute

sur le tas témoin du labeur du jour

visite d'amis en soirée

http://www.conservatoirepicardie.org

 

Conservatoire des sites naturels de Picardie

1, place Ginkgo – Village Oasis

80 044 Amiens cedex 1

Tél : 03 22 89 63 96

courriel : contact@conservatoirepicardie.org

 

La Russie et Paissy, curieuse rencontre.

Allez donc faire se rencontrer ces deux-là, drôle d’idée. Un espace géant, un espace minuscule et partiellement souterrain. Et bien justement il y a du souterrain là-dessous.
Dans les multiples galeries souterraines de Paissy, en un endroit donné figure, inscrit  au charbon de bois : 1814.

1814 écrit au charbon de bois sur la paroi

Ailleurs, un peu plus loin on devine gravée dans la paroi rocheuse une liste de noms propres et des mots tels que peur, cachés… Alors l’historien de service fait une rapide recherche :

1814 à Paissy

Mais oui c’est vrai existait à Hurtebise avant la Première Guerre mondiale un monument du reste remplacé par un autre de nos jours. Et puis à l’horizon au-delà et un peu caché par un château d’eau la silhouette de l’empereur se détache sur l’horizon plat du Chemin des Dames. Massif et lorgnant, c’est lui, Napoléon. Alors tout s’explique d’un coup. 1814 ce sont les dernières batailles d’un empire français acculé par les ennemis en nombre, des sursauts à Montmirail et puis ici encore le 7 mars.
Et à quelques enjambées à l’occident une église se découpant sur le ciel : Saint-Remy de Paissy, remplacée de nos jours par une autre, comme le susdit monument . Toujours est-il qu’au soir de la bataille, certains des braves villageois de Paissy, n’eurent qu’une idée en tête : châtier les ennemis prisonniers, leur faire payer diverses exactions. Bien que quelques habitants aient secouru des blessés, d’autres ont été achevés et certains prisonniers ont été enterrés vivants après avoir été grillés sur de la paille enflammée : nos sources sont contradictoires ! Ce qui fâche des officiers russes. Les Russes et c’est de bonne guerre se mettent donc en chasse des Paissois détrousseurs de cadavres. Voilà nos villageois contraints de trouver refuge dans une ancienne carrière de pierres qu’ils connaissent bien. L’ennemi les y retrouve, bouche les entrées/sorties et y met le feu. Onze Paissois vont mourir dans les boyaux, enfumés comme blaireaux et renards. « Un de nos témoins, M. Billiard, était dans la carrière avec sa mère. Le nombre de personnes qui périrent atteignit le chiffre de onze » relate l’instituteur dans une monographie de Paissy rédigée en 1888. Les autres, connaissant des galeries ignorées de l’ennemi parvinrent à s’échapper. Quelle histoire !

La Russie ensuite n’inquiète plus Paissy. Ni la France. Mieux même une véritable russomania se met en place à la fin du XIXes. dans le contexte des recherches d’alliance. Ainsi une convention d’assistance militaire est signée dès 1891 entre la France et la Russie et ratifiée officiellement par les Etats en 1893 et 1894. Elle met fin à la stratégie de Bismarck et scelle l’alliance franco-russe.

buvard des « Entremets Francorusses » établissement « La Confiserie Franco-Russe » fondé par Emile Cornillot en 1896

Vous ne me croirez pas mais Paissy joue le jeu et s’invite indirectement à la table des grands, fait la fête et lève son verre au tsar Alexandre III. Incroyable, non ? Lisez-vous-même :

le Conseil municipal lève son verre à la santé d'Alexandre III

Procès-verbal du Conseil Municipal de Paissy le 15 octobre 1893

(l’amiral Avellan commandait l’escadre russe ancrée à Toulon)

Chacun alors pressentait la guerre mais personne ne savait que son imminence allait provoquer tant de souffrances et de deuils. Avec Louis-Robert Carrier-Belleuse et son frère Pierre (dont le père Albert-Ernest Carrier de Belleuse sculpteur célèbre était né à Anizy-le-Château en 1824) on préférait s’illusionner d’une guerre rapide, vivement victorieuse grâce à la force de nos armées et celles de nos alliés :

victoire des Alliés vue et illustrée par L.-R. Carrier-Belleuse

A l’heure où des pourparlers discrets font écho à ces anciennes alliances dans les couloirs de la diplomatie française, ce jour de la venue du Président de Russie, M. Dmitri Medvedev, il n’est pas sans intérêt de signaler qu’un modeste village du Chemin des Dames caché dans les creux de ses falaises, Paissy, a subi, avec bien d’autres lieux, les péripéties qui lui ont été imposées par l’histoire de la Nation. Espérons du moins que de nos jours la grande Russie, la France et nos voisins puissent construire un espace de paix en Europe, dans une commune Maison Europe comme aiment à formuler les Russes. Saint-Petersbourg et l’Ermitage Oui, Leningrad et la guerre Non.

Dans la neige, des traces, des tracés.

Paissy, ravin du Mourson enneigé

Une fois laissée en son lointain stratifié, la plaque neigeuse, tout près, garde la trace de ses passants, indique leurs moeurs, leurs élans.

traces d'un merle

un merle a atterri, ses ailes et ses pattes révèlent son passage.

et la vieille motte, comme le hérisson se planque sous ses pointes

motte herbue devenue hérisson de neige

traces de garenne

la marche du garenne dans la neige en petits bonds tranquilles

et celle pataude du blaireau, chut… taisson(s)-nous !

traces de blaireau

on dirait la patte d’un petit ourson, d’un fouisseur né

gros plan sur trace de patte de blaireau

traces à la sortie du terrier

marche assurée du blaireau dès la sortie du gîte

coeur de neige

sur l’antique rocher la neige trace un coeur ourlé de broderies alors que sur le plateau du Chemin des Dames, quelques mètres plus haut

vieux rouleaux

elle renforce la rudesse du plateau en hiver par le contraste du métal des vieux rouleaux et la mise en avant d’une mâchoire d’acier aux dents broyeuses ; tout cela  par oubli de grasse graisse grince et grelotte.

crosskill

coudrier = noisetier

le général hiver n’en finit pas de manifester sa victoire… alors qu’en contrebas

pente enneigée paisible

la fine couche neigeuse renforce les lignes et les structures organisées par le fontainier auprès de la mare.

Sur la lune : certains n’ont pas voulu croire à cet exploit magique. Mais qui refusera de voir en cette sculpture appuyée la trace des semelles de sabots de votre serviteur ?

traces de semelles dans la neige

et la gendarmerie vous dira que c’est du 41 Made in France.

Mais là. Fichtre, quel bazar ! « bien que sous un joli toit protecteur… »

abri pour plante gélive

Vous trouverez la réponse en compagnie de Hermann Hesse dans une lettre qu’il envoie le 20 février 1934 à Gunter Böhmer :

« Le grand cactus devant l’atelier, qui cette année a passé pour la première fois l’hiver dehors, bien que sous un joli toit protecteur, me cause du souci. Nous ignorons encore s’il s’en sortira ou s’il a gelé… »

Hermann Hesse, Brèves nouvelles de mon jardin. Calmann-Lévy, 2005    depuis Freude am Garten, Insel Verlag Frankfurt am Main, 2002

P.S. : pour ce qui est du ‘joli toit protecteur’, chacun appréciera.

Lettre morte ? Non, des mots dans la lettre qui disent des maux.

Coulvagny le [s.d. du jour] septembre 1899

             Cher Patron Je viens de faire une boulette comme je n’en ai jamais fait je suis

partis comme un fou dimanche matin sans savoir ou jallais je me suis reconnu aujourdhui

a Coulvagny et je suis honteux de moi je n’ose plus me represente chez vous apres une paraille

abcence je vous prie de bien vouloir me pardonne car je sais bien que je suis fautif quoi que je n’ai

fait de mal a personne qua moi et ama sante Vous me retiendrez 50 francs si vous voudrez j’y consent

Vous voudrez bien me repondre ce que vous voulez faire de moi car je compte bien que vous aurez

cher[cher] un berger pour me remplacer Reponse si vous plait je ne m’occupe pas de mes chiens car ils

sont bien j’en suis sur

Nommesch qui vous serre la main

Je suis a Coulvagny en attendant votre reponce je suis chez Comenil »

Adresse : Monsieur Camuset Maire de Vanault le Châtel par Vanault les Dames Marne

Cachet postal : 29 et 30 septembre 1899

Support standard = République Française, carte lettre prédécoupée avec adresse à remplir

Lettre adressée  par un employé de ferme, berger, à son patron en 1899 :

Ecriture sans ponctuation ni renvoi sauf là où cela figure sur cette frappe. Néanmoins la lecture étant aisée je vous laisse le soin de parcourir ces lignes émouvantes qui décrivent une situation sociale dans la dernière année du XIXes. en Champagne qualifiée alors de ‘pouilleuse’, terroir alors voué largement à l’élevage du mouton depuis le milieu de ce siècle et environ cinquante ans avant une nouvelle mise en valeur du sol qui aboutira à la situation actuelle d’une vaste plaine crayeuse céréalière.

Un berger nommé Nommesch, employé par le maire de Vanault-le-Châtel (51) a fugué et quitté son poste de travail. Il se retrouve là où il a dû faire un peu trop la fête et supplie son patron de bien vouloir le reprendre. Il s’inquiète également de ses chiens qu’il pense en bonnes mains. Il donne l’endroit où on doit lui écrire, dans ce village qu’il a gagné, sans doute à pieds, et éloigné d’une douzaine de kilomètres de Vanault-le-Châtel, chez Coménil à Coulvagny. (le long de la petite rivière du Fion, tout contre le charmant village aux maisons à colombages de Saint-Amand-sur-Fion et de sa superbe collégiale du XIIIes.)

Lettre d'un berger champenois à son patron en 1899

Au pied de la lettre des douceurs inattendues : un citoyen au coeur tendre.

« Rethel 6 floreal an 4

Vous me renderiez service mon cousin / si vous vouliez bien m’acheter a Charleville /

Un mord de bride dans la forme / du mord anglais. Le mien est un / peut rude pour mon cheval qui / à la bouche tendre. Vous me / livreriez par la premiere ocation /

            Si messsieurs nos arbitres ne / veulent pas finir, il faudera brendre / un autre party.

Mille choses a la cousine salut amities

Gorges martinet

Ma femme plaide pour /

faire un petit garçon

 

adresse : Citoyen michaux

huissier du tribunal

a Charleville »

Une de ces surprises qui remplit de bonheur, des mots doux dans la lettre. Une lettre du 25 avril 1796 quand la Révolution abandonne certaine férocité venue des extrèmes et transite vers quelque chose de nouveau par l’étape incertaine du Directoire.

Pas de difficulté à comprendre ces mots (excepté le passage des ‘arbitres’ et du ‘party’ à suivre, incompréhensible par absence de contexte plus développé) laissés ici dans l’orthographe et la forme du document. On retiendra que ce citoyen Martinet prend soin de son cheval dont il veut éviter une blessure à la bouche, ainsi que de sa femme qu’il souhaite accompagner dans ses visées maternelles. Heureuses et tranquilles perspectives donc, à Rethel à la fin du XVIIIe s.

Lettre du 25 avril 1796 Georges Martinet vous semblez honnête homme !

AVEc CESAR sur l’Aisne

Vous l’avez vu, contemplé sur tous supports de communication depuis l’an passé, depuis que l’un de ses plus beaux bustes a été découvert dans le Rhône à Arles. Lui était venu, avait vu, avait vaincu selon la vie que mène souvent un général.

buste de César découvert à Arles

buste de César trouvé à Arles, publié sur Paperblog

Peut-être ne savez-vous pas qu’il est venu le long des rives de l’Aisne et qu’il a rédigé des notes sur sa campagne militaire ? que les lieux qu’il a parcourus, que les camps qu’il a installés ou occupés sont encore décelables de nos jours ?

Sans entrer dans le détail du récit nous allons suivre quelques paragraphes qui vont nous servir de guide dans cette balade rémo-romaine, suessionne, belge… Les passages césariens qui concernent notre région se situent au livre II,ch. I à XI, pp. 45 à 50 de l’édition Garnier Flammarion de 1964.

César apprend la révolte des peuples belges et transporte ses légions afin de la combattre. Sur place il reçoit l’appui des Rèmes, sans doute pas fâchés de pouvoir se libérer de leurs encombrants voisins Suessions en cas de victoire des Romains. Dès lors …« il se hâta de faire passer à son armée la rivière de l’Aisne, qui est à l’extrême frontière des Rèmes, et y plaça son camp. »

Vous vous doutez bien que nombreux furent par le passé des chercheurs ou indigènes qui cherchèrent à s’approprier les lieux de ce récit et dès le XVIIIe s. des luttes acharnées voient s’opposer les tenants de telle ou telle localité. Napoléon III, empereur féru d’archéologie gauloise propre à fortifier l’appartenance des Français à une nationalité bien identifiable (ah, ces vains débats…), fit conduire des fouilles au lieu-dit ‘Mauchamp‘, commune de Juvincourt, excavations qui furent positives quant à l’identification d’un fossé de camp romain provisoire. Dans les années soixante et au-delà dans le XXe s. d’autres travaux permirent de confirmer l’hypothèse, appuyés par des photographies aériennes prises par mon frère Michel lors de la sécheresse de 1976. Dès lors est-il possible d’affirmer qu’il existe bien à Mauchamp des vestiges d’un camp de César correspondant au récit qu’il fit lui-même de son expédition. Sur place on voit peu mais on accepte la probabilité de l’existence de ce camp en ce lieu car rien ne contredit cette localisation.

Camp de César à Mauchamp Napoléon III

Plan du camp de César à Mauchamp (Juvincourt-et-Damary) lors des fouilles de Napoléon III, reproduit par Lambot et Casagrande en 1997, Carte Archéologique de la Gaule, L’Aisne 02, Paris, 2002, p.268.

Marchons avec les légions : …« A huit milles de ce camp était une ville des Rèmes nommée Bibrax : les Belges lui livrèrent en passant un grand assaut. » S’en suit un récit des combats et les Rèmes par leur député Iccios interposé sont amenés à demander des secours d’urgence à César. Ce dernier envoie alors des Numides, des archers crétois et des frondeurs baléares. Après un bivouac dans la plaine, des combats de cavalerie alentour, le général décide alors de renforcer la défense de la colline. « Il fit creuser aux deux extrémités de la colline un fossé transversal d’environ quatre cents pas, au bout de ces fossés il établit des forts… » 

vue satellite du camp gaulois de Saint-ThomasSaint-Thomas, le Vieux Laon ou Camp des Romains

Saint-Thomas, « le vieux Laon » ou « Camp des Romains », photographie extraite et retouchée à partir du site « Géoportail »

Nous sommes bien là en présence d’un oppidum gaulois typique que les fouilles de Gilbert Lobjois publiées en 1965 ont clairement identifié comme tel. De plus un ramassage de surface a permis plus récemment de trouver une pièce de monnaie attribuée à Ibiza, l’une des îles Baléares et on a lu la présence des frondeurs baléares nommés par César (renseignement de M. J. Terrrisse, archéologue rémois dans une communication de sa part à l’Académie Nationale de Reims en janvier 2010). De plus cette fortification est à 12 km du camp de César sur l’Aisne, soit les huit milles mentionnés par César. Depuis ce camp César fait combattre ses troupes, vers le nord et l’ouest. La situation est complexe, les belligérants ne se décidant pas à franchir une zone marécageuse. Les Belges finirent par décider de contourner l’obstacle et d’attaquer César vers la Miette et l’Aisne, dans la zone géographique de son premier camp. Ils sont finalement battus et poursuivis.

le camp des Romains au sol

la colline puis les contreforts du Chemin des Dames au nord-ouest du camp

Le camp des Romains puis la plaine et le plateau du Chemin des Dame vers le nord-ouest.

L’Histoire a parfois des répliques étranges. Dans le même secteur de cette bataille de l’Aisne de 57 avant J-C eurent lieu les combats de Napoléon contre les armées impériales en 1814, et au printemps 1917 les terribles combats d’infanterie et des chars d’assaut lors de l’offensive Nivelle.

César se dirige ensuite vers Soissons et fait le siège de l’oppidum de Noviodunum (à Pommiers), ‘capitale’ des Suessions,  qu’il ne prend pas mais devant l’ampleur des travaux de terrassement menés par les Romains pour le siège, les Suessions préfèrent se rendre. L’oppidum est parfaitement visible aujourd’hui mais le camp d’attaque et de siège installé par César ne l’est pas. Sur la photographie ci-dessous extraite de Google Earth j’ai entouré d’un rapide trait vert l’oppidum et en rouge la situation probable du camp de César qui, de toute évidence ne pouvait être qu’à proximité. Soissons se trouve dans l’angle à droite en bas de l’image et c’est au premier siècle après J-C qu’elle va se développer en tant que cité romaine.

l'oppidum de Noviodunum à Pommiers

La rivière Aisne ici en bleu sépare l’oppidum de l’emplacement de Soissons. L’oppidum est du type « éperon barré » très répandu parmi les modes d’installation défensive gauloise.

Les fortifications romaines (ou = gallo-romaines) sont des plus rares dans notre région : elles n’avaient pas lieu d’être puisque la frontière avec les autres peuples non romanisés = « limes » était située beaucoup plus à l’est. Un cas cependant des plus significatifs est celui du camp romain dit d’Arlaines, sur la commune de Ressons-le-Long. Découvert dès 1810 et assez convenablement fouillé au milieu du XIXe s. par des membres de la Société Archéologique de Soissons il présente toutes les caractéristiques connues d’un camp militaire permanent de la fin du Ier s. après J-C. Les fouilles de cette époque et celles menées par M. Reddé de 1976 à 1983 permettent même de déceler une étape initiale avec défenses de terre et de bois puis une seconde période avec murs en pierres. L’objet de cette note n’est pas de développer l’histoire ou les acquis de cette fouille dont on trouve facilement des compte-rendus en bibliothèque.

Je termine cet article en montrant à mes lecteurs et lectrices deux photographies puisées sur Google Earth, images qui précisent les difficultés de l’exercice d’observation aérien. Des photographies de l’IGN, de MM. R. Agache et M. Boureux entre autres ont apporté bien des renseignements sur ce camp hors intervention archéologique. Ici j’utilise ce moyen bon marché pour l’internaute qu’est l’imagerie satellitale et qui dans certains cas favorables permet de lire, en annonant certes, dans les sols. Sur la première, datant de 2004, dans les céréales, on ne voit rien du tout ; sur la suivante de 2006, sur terre nue, la partie ouest du camp, est presque lisible et je l’ai renforcée par un traitement logiciel adéquat (à l’intérieur du trait vert). Voyez vous-même et peut-être serez-vous surpris d’interpréter des formes que César et ses successeurs avaient antérieurement suggérées par l’écrit, à l’époque des faits. Cependant ne pensez pas trouver beaucoup de vestiges enfouis sur Google Earth car les conditions idéales sont rarement présentes pour faciliter cet exercice pourtant si précieux à l’archéologue historien. Celui-ci s’émerveille forcément quand il peut, par une sorte de hasard heureux, associer textes et réalité terrain en une même lecture de l’Histoire.

un champ cultivé quelque part le long de l'Aisne

au même lieu, en des temps différés, possibilité ou non de voir apparaître des indices archéologiques.

camp romain d'Arlaines à Ressons-le-Long

Les fossés et l’ordonnancement du camp se signalent à l’observateur aérien.

Copenhague en habits verts, si je veux, si je peux.

C’est bien de volonté dont il s’agit dès lors que l’on s’efforce de mieux gérer l’environnement. Les Indiens des plaines savaient faire, bien d’autres encore. Nos ancêtres lointains aussi. Mais la pollution de l’environnement par l’homme a déjà des siècles d’existence. Mais l’extermination des espèces… Mais la concentration des pollutions et son stockage pour des siècles… = cependant accélération des faits de nos jours avec lesmoyens technologiques dont nous disposons.

Bref le citoyen peu lettré, peu au fait des relations complexes entre l’homme et l’environnement ne parvient pas à faire la part des choses et se lasse des informations sur le sujet. C’est du moins ce que je crois comprendre en fréquentant le café du commerce du coin. Pourquoi ?

La raison première est la difficulté pour l’esprit à comprendre des évolutions peu visibles au prime abord. Ainsi sur ce blog j’ai tellement dit et raconté autour du spectacle de la nature que le premier lecteur venu aura l’impression qu’il n’y a pas changement de mon environnement depuis que le monde est monde. De même l’archéologie et la géologie sont compréhensibles par des initiés d’abord. Les spécialistes ne font jamais assez attention à cette réalité. Localement, sur ce secteur du Chemin des Dames, le facteur déterminant d’une relative préservation de la nature, qui laisse croire à l’immuable, est curieusement la destruction et ce paradoxe n’est pas perceptible immédiatement. En revanche la chute de la densité démographique consécutive au grand chambardement de la guerre est très présente dans les esprits.

Explication : aussitôt le premier conflit mondial tout mon secteur géographique a été profondément modifié ; nature et constructions saccagées, au point que l’on a pensé que cette « zone rouge » demeurerait à jamais irrécupérable pour l’homme. Du même coup tous les revers de pente jadis occupés de vergers et vignes ont été colonisés par la force de la nature : espaces gagnés de broussailles, de bosquets épars puis de forêt aérée. Là-dedans prospérent quantité de plantes et d’animaux que je photographie et vous montre. Mais si je vais chercher dans mes souvenirs et dans des inventaires anciens je constate la grande faiblesse actuelle de la biodiversité, même en ce paysage épargné. Au-dessus la « grande culture » use les sols et tue par traitements insecticides et fongiques ou suppression de zones en friches, en bordures, talus…, en-dessous la pression humaine gagne : chacun sa part de responsabilité. Mais presque personne ne s’en rend compte puisque cela n’est visible que par comparaison et étude. Souvent seuls des drames majeurs induisent hélas des réactions salutaires.

La raison seconde est le sentiment d’impuissance devant le phénomène, lié au manque d’espoir sous-jacent à l’état d’esprit actuel des ‘civilisés’ occidentaux. Lutter pourquoi et comment ? Les grandes institutions ont été tant décriées que l’on n’attend plus rien d’elles (état, église, armée, justice…), l’absence d’espoir dans le progrès des sciences a un effet paralysant, alors que l’aspiration au progrès avait été le moteur de l’occident entre 1850 et 1950 environ (rappelez-vous la belle scène chez Pagnol où le jeune instituteur développe devant la classe le fabuleux progrès qui vient, -scène d’ailleurs admirablement retranscrite dans le film). Sans espoir et sans but précis une partie de l’humanité occidentale erre à la recherche d’un seul immédiat, d’un présent d’ailleurs non présent ou peu présent sans futur attendu, espéré. Alors engager de grands débats écologiques, entreprendre des réformes qui pour certaines sont ‘mieux que rien’ -il faut le dire- n’attire absolument pas le peuple ces jours-ci, au moins en dehors de quelques espaces privilégiés urbains. Des enseignants font ce qu’ils peuvent, des politiques aussi, des religieux également. Mais si vous transformez ces représentants par l’institution qu’ils représentent vous constaterez immédiatement qu’il y a du pain sur la planche pour modifier la perception que nous en avons le plus souvent : Peu de motivation  pour apprendre, connaître, diffuser ; trop peu d’intérêt pour la chose publique ; évaporation de l’idée de Dieu. Et puis, alors que les scientifiques avaient mis le doigt là où ça fait mal depuis des lustres, les intervenants sus-nommés ont pris le train en marche et n’ont rien devancé. Alors fatalement ils tombent du marche-pied quand ce train prend de la vitesse. Et de haut aussi.

Voilà ce sera tout pour ces deux notes tristounettes sur le rendez-vous de Copenhague signalé par ce blog d’ordinaire optimiste et illustré, au sens propre du terme. Un point pourtant : dites et répéter autour de vous que la nature est le bien le plus précieux pour l’homme, à peu près à égalité avec un travail compris et presqu’aimé. L’écologie et le souci de l’Homme doivent aller de pair dans la mise en place d’un monde nouveau dont les soubresauts nous inquiètent et que seul le vouloir vivre ensemble dans un but choisi pourra atténuer les effets néfastes.

Faisant dérouler mon texte je m’aperçois que « zone rouge » apparaît en premier lieu. J’ai vu en ces termes et mis en valeur un intérêt imprévu quant à la préservation de la biodiversité. Nous sommes dans la zone rouge mais je suis sûr que les hommes vont mettre du vert : ils aiment la complémentarité, les contrastes de couleur et la couleur même. Alors vive le vert de Copenhague !

Environnement durable : autour de moi ?

Je ne comprends pas. Même mon compte bancaire est de développement durable alors que les prestations qui l’alimentent ne sont d’aucun développement. Je ne comprends pas. La taxe carbone, j’broie du noir car je vais la payer alors que des amendements en cours, multiples et variés, exemptent ceux qui sans doute ont fait amende honorable pour des crimes qu’ils perpétuent au grand jour contre la nature et à plus ou moins longue échéance contre l’homme lui-même. Comprenne qui pourra, qui voudra ? Pas moi.

Et puis mon environnement je le perçois comme je le vois. Un jour rien, l’autre tout. Vous ne me croyez pas ? Tenez, je sors de chez moi et à cinq mètres de ma maison la falaise est toujours là, comme si elle allait durer encore 107 ans, elle qui s’élance ici depuis des millions d’année, bien loin des siècles contemplés par l’armée napoléonienne aux pyramides.

Paissy couchant de mai sur falaise

entre 35 et 65 millions d’années, de la tête au pied, durable non ? Et quel développement !

Espérant comprendre j’entre : voilà écrit 1645, allez savoir.

Paissy graffito 1645

Même qu’il a essayé de compter, alors qu’il avait déjà bien du mal à écrire. Y s’est trompé, a r’commencé. Mais sur la pierre ça s’efface pas, tant pis. (tant mieux pour l’historien)

décompte pour Jean Ladeuille

La deuxième fois opération bien posée, retenue comprise mais erreur quand même…*

J’comprends de moins en moins. Trop grave. Je préfère retrouver l’air libre plutôt que de voir le ciel me tomber sur la tête. Ca alors, pas vrai ! même le ciel s’y met lui aussi, qui me chuchote :

« ciel pommelé, femme fardée, ne sont pas de longue durée », dict-on, manquait plus que cela.

Paissy, ciel pommelé de couchant

Quand je vous disais qu’y a rien à comprendre dans cette affaire de développement durable, de climat qui se modifie, que tout change, vacille, perdure. Et tout mon blog qui depuis deux années s’efforce de vous montrer des beautés de la nature à deux pas de chez vous, comme si tout était stable, immuable, grandiose. Comme si la science n’était jamais venue mettre son nez dans cet ordre établi depuis des millénaires : un ciel, une terre, un enfer. C’est bien depuis que ce n’est plus comme cela que rien ne va plus. Allez, faites vos jeux et dormez bien, il sera temps demain de voir le temps qu’il fait à Copenhague ou à Grenelle et s’il n’y fait pas beau, demandez donc le 22 à Asnières. On ne sait jamais. Non de non.

Et dire que j’ai écrit tout cela pour faire plaisir à mon hébergeur de blog qui souhaite avoir l’opinion de ses lecteurs sur les journées de la verdure. Le voilà servi. Ou… Pauvre de moi ! ; vont se dire qu’ils hébergent un simplet, là-haut, dans les sphères savantes du Monde.

* petites remarques en passant, rien que pour montrer que le fada a encore des neurones. La gravure dans la pierre indique : Jean La deuille (c’est ainsi qu’il convient de lire, j’ai vérifié dans les registres paroissiaux). L’écriture est incertaine, en particulier au niveau des N, comme souvent. De plus il a été gravé Aa pour â selon l’habitude du temps, preuve irréfutable de la véracité de l’écrit. Puis en 1830 quelqu’un voit cette inscription et la recopie au crayon de mine, juste à côté. Mais il lit : « de ville » et recopie « âgé » selon les nouvelles normes. Puis astucieusement il se demande quel écart de temps cela fait-il par rapport à lui et pose l’opération à l’envers. Il s’en aperçoit et la remet dans le bon ordre mais se trompe à nouveau dans le décompte. Toute cette affaire est cependant riche d’informations car on pense souvent qu’autrefois les gens simples ne savaient guère lire ou écrire. Voilà de quoi modifier quelque peu cette assertion, à une époque hautement développée où le nombre d’illettrés ne cessent de croître … Je reviendrai une fois encore sur le vert de Copenhague dans une prochaine livraison.

Histoire encadrée : d’une forme lire une époque.

Dans la même démarche examinons aujourd’hui la figure du parallèlépipède, proche parfois du rectangle et du carré, dans la portion d’Histoire qu’il enferme.

Si dans l’histoire des hommes la protection par cette ligne simple paraît bien ancienne, les traces qui en subsistent dans la France d’aujourd’hui semblent plutôt assez proches dans le temps.

Maison-Forte de Sorbon

Vous percevez fort bien au centre de l’image (JPB 1972) un carré de pré entouré d’eau, vestiges vivants d’une ancienne résidence seigneuriale que les historiens nomment « maison-forte » suivant l’usage du temps, désignée ainsi en français, après « domus fortis » en latin, dans les textes qui notent ces endroits modérément défensifs. Celle-ci est l’une des trois présentes dans le village de Sorbon, autrement célèbre par l’un de ses enfants, Robert, fondateur de notre ‘Sorbonne’ (Ardennes, Rethel). Un fosé large de 15 à 20 m. alimenté par un ruisseau, protège une plateforme d’une quarantaine de mètres de côté quasiment au niveau du sol extérieur.

Ce type de fortification légère est très répandu dans les campagnes françaises dès la fin du XIIes., abonde au XIIIe s. et se maintient assez jusqu’au XVIIIe s. où il a perdu tout caractère défensif. De nombreux travaux de recherche historiques développent des cas dans la plupart des pays occidentaux. Dès la fin du Moyen-Age nombre de fermes ‘fortifiées’ et de manoirs ou gentilhommières peuplent les villages et présentent le visage résidentiel d’une noblesse de second rang qui se calfeutre derrière un fossé ou des murs à allure de remparts, donnant néanmoins aux paysans le signal d’une présence différente qui manifeste son appartenance à une classe sociale supérieure.

Dès lors qu’une communauté souhaite s’abriter derrière un fossé parfois surmonté d’un talus et d’un semblant de murailles ou de palissades, on va voir se développer le plan carré qui prend l’allure d’une bastide dans le sud de la France (le plan circulaire cohabite avec ce dernier) et d’une ville-neuve dans le nord. Evidemment les guerres favorisent ce type de défense dont peut se parer également une communauté villageoise libre, quand des manants gérés par un ou plusieurs seigneurs (laïcs ou ecclésiastiques) régissent le droit des premières. Ces installations perdurent parfois jusqu’à nous mais le plus souvent elles ont été privées de leurs fossés à partir du XVIIIes., par souci de commodité de transports ou par un premier élan vers l’hygiènisme, leurs fossés laissant échapper des miasmes nuisibles à la santé. Tout comme les défenses circulaires elles sont menacées de disparition, le fossé est comblé et remplacé par une rue, un espace vert ou tout autre aménagement.

Très représentatif du genre est le village de Pontarcy (Aisne, Vailly-sur-Aisne). D’avion on se doute bien que l’allure générale quadrangulaire et la rivière proche sont sans doute en liens et qu’une légère surélévation latérale aux rues pourrait être le témoin d’un ancien talus.

village défensif de Pontarcy (Aisne)

Pontarcy, photographie aérienne JP Boureux

La curiosité inhérente au métier en tête, l’historien se dirige alors vers le dépôt d’archives qui peut-être lui fournira quelques renseignements supplémentaires. En l’occurence celui de Laon. Par chance rare il découvre là un plan du XVIIIes. tout à fait révélateur du passé de ce village enregistré sur ce support particulier. Ici ce cadeau du passé a de plus valeur d’oeuvre d’art car le géomètre était talentueux, voyez plutôt :

plan XVIIIe s. de Pontarcy

Archives Départementales de l’Aisne, E 141, accompagné de l’expression de nos vifs remerciements

On constate aisément que le fossé sud était mieux conservé qu’aujourd’hui et que des arbres alignés occupaient les fossés ouest et est déjà isolés de la rivière. La comparaison entre la photographie aérienne et ce plan ne nécessitent pas autre commentaire pour la compréhension de l’aménagement territorial. Qu’en est-il des sources écrites ?

Bien qu’assez nombreuses elles sont difficiles à interpréter. En effet nous sommes ici en présence de deux éléments : ce village et, de l’autre côté de la rivière, les vestiges ténus d’un autre habitat avec tour, souvent nommé château dans les actes. Les écrits distinguent parfois la tour tenue du roi, du village ou ville tenue des vassaux. Mais on ne sait jamais si on a affaire à l’une ou à l’autre, la partie nord ayant pu également accueillir un habitat un peu développé. Auquel cas il se pourrait que la partie actuelle du village corresponde à une extension du premier habitat ou même, bien que moins probable, à un village défendu par une fortification tardive de la fin du XVIes.  Toujours est-il que ce lieu est dans l’obédience des seigneurs de Braine, Baudement, Coucy et qu’il se trouve assiégé dès les années 920 par les Normands ? (pas de source fiable cependant) puis à diverses reprises lors de la Guerre de Cent-Ans, puis encore des terribles conflits de la fin du XVIes. responsables de maintes destructions dans notre région.

Outre une étrange harmonie le site montre bien quelles interrogations insastisfaites trottent dans la tête de l’historien de terrain qui ne parvient pas à établir une vérité absolue. Savant de la chose écrite il est précautionneux et plein de retenue devant la réalité d’un modelage du terroir dont il voudrait fixer l’origine et la destinée. De nouvelles avancées technologiques permettront peut-être à nos successeurs de trancher.

Le toponyme (pons arceius plutôt que pons arsus) confronté à son voisin Vieil-Arcy (vetus arceius et vieil arceys) -plutôt que Vicus arsius qui doit être une déformation latine erronée qui apparaît en 1297, suggère le déclassement de Vieil-Arcy lorsque Pont-Arcy a pris de l’importance, c’est-à-dire après l’établissement d’un pont et d’une fortification ayant entraîné l’installation voisine de ce nouveau village devenu plus important que le précédent. Mais là encore nous questionnons plus que nous ne résolvons. Dans sa démarche circonspecte l’historien se rapproche de celle du commissaire ou de l’inspecteur de police ; c’est à dessein que j’emploie l’adjectif circonspect qui étymologiquement signifie ‘regarder autour de soi’. D’où pour conclure élégamment, et avec la surprise que ce blog intègre de temps à autre, cette citation de Montaigne, Essais, L II, chap. XII : « ce n’est pas tant par pudeur qu’art et prudence qui rend nos dames si circonspectes à nous refuser l’entrée de leurs cabinets, avant qu’elles soient peinctes et parées pour la montre publique. »

A partir de ces deux dernières notes, en somme, je vous invite à lire le temps de l’histoire comme vous lisez l’heure sur le cadran de vos montres, qu’il soit circulaire ou carré. Sauf qu’en ce qui concerne les montres l’habitude vous a fait oublier l’apprentissage de cette lecture. Avec un peu d’entraînement et peut-être l’aide de l’homme de l’art, vous convertirez désormais des formes et des structures spatiales en bandeaux chronologiques. Toutefois soyez compréhensif :vous remonterez le temps comme il en est d’un mouvement à ressort, pas à la seconde près. L’historien n’a pas encore son quartz mais il aime suivre le mouvement des rouages, examiner le balancier, son retour, son rythme, sa période. Quelle tactique !