Connaissez-vous Suzanne, celle qui a les yeux noirs ? Laquelle, me direz-vous, elles sont au moins deux ? En effet, elles sont deux et permettez-moi de vous présenter la plus enjoleuse, la plus fatale. Celle qui ne vous lâchera pas de sitôt, vous agrippant, vous entortillant, vous…, telle une liane, qu’elle est. On la dit africaine, on la sent brésilienne. Une latinos pas farouche. Gagne sa vie en participant à des séances photos où Eros l’observe. Elle sait y faire, surtout avec le photographe qu’elle trompe habilement par des métamorphoses infimes, soignées, évocatrices, semblant imperceptiblement passer en un clin d’oeil d’un genre à l’autre. Une pose en rondeur, en courbes, en ondulations. La belle fait chavirer notre photographe, l’oeil rivé au viseur. 
Le miroir bascule et, coup d’oeil suivant, il en perd la raison ses sens le trompant. Les courbes laissent place à une certaine ligne directrice qu’il connaît. Bouleversé il demande à la belle de lui dévoiler son intimité.

Graines dans leur enveloppe finement velue. Lors de la dessication celle-ci éclate tout d’un coup et bruyamment, s’ouvrant en deux et laissant ainsi s’échapper les graines

Quelques jours suffisent pour, d’une belle parée de tant de charmes, voir poindre la rose de Ronsard. Sic transit gloria mundi. Allez vous rhabiller dit le photographe amoral qui ne tilte qu’en présence de jeunes épanouies.

Alors il comprend tout, revient sur terre en botaniste accroché à sa terre. Ce qu’il avait rêvé autre n’est qu’un ensemble reproducteur en fonctionnement étalé dans le temps. Comme toujours chez les plantes et dans la nature. Par manque d’observation on néglige souvent cet aspect des choses.
Venons-en à sa carte d’identité. Notre belle Suzanne a bien sûr un nom, qui est une dédicace. Mais puisqu’elles sont deux il faut choisir l’élue. Est-ce Thunbergia alata ou est-ce Rudbeckia hirta ? Ma préférence, bien que peu argumentée, va à Thunbergia alata parce que Rudbeckia hirta me semble entrer plus récemment dans la célébrité, en 1918 précisément lorsque cette fleur devint alors l’emblème du Maryland. Le fait me paraît un peu récent pour avoir contribué à nommer. Quant à l’appellation elle-même de « Suzanne aux yeux noirs » elle pourrait venir du titre d’une nouvelle de Thomas Holcroft publiée en 1803 dans ‘Tales of Mystery’, selon une information que j’ai lue sur le forum de Futura-sciences.

A l’oeil noir auréolé de soieries nacrées, légères, éblouissantes ; au comportement de liane évoqué d’entrée, je l’identifie désormais de loin. Quelle étrange beauté, d’une si grande simplicité, toute en noir et blanc !

Elle semble décrite pour la première fois sous cette appellation en 1825 dans Bot. Mag. 52 t. 2591 ainsi que dans le Curtiss’s Botanical 52. Ce nom qui est un prénom et une qualité a fait fortune puisqu’on le trouve employé et traduit en espagnol, anglais, allemand et français, pour le moins. La prochaine fois que vous la verrez, appelez-la par son prénom et faites-lui un clin d’oeil : elle aime.







Buste photographié par M. Arnaud Bertereau / Ville de Rouen























































