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Des noirs

     Vais-je broyer du noir ? Il nous arrive effectivement de connaître des périodes troublées, notamment lors de la perte d’un être cher et d’être alors ennoyé de sombres pensées comme si la colère divine du Dies irae valait plus que tout pardon. Noir c’est noir, il n’y a plus d’espoir dit la chanson.

     De plus près ça vaut la peine d’être vu et corrigé car alors de multiples noirs jaillissent de la palette du peintre, des noirs de pêche, de Francfort, d’Elbeuf, d’os et mille autres. Tous dissemblables. Ainsi je frotte mon fusain, un noir de charbon de bois celui-ci, sur la feuille et obtient cent gris et deux ou trois noirs.

Vertus, crypte Saint-Martin, fusain

     Vertus, crypte St-Martin, fusain et traces de sanguine par J.-P. Boureux

     Beaucoup de peintres se sont confrontés à cette couleur dans d’émouvants clairs-obscurs, des glacis de sable comme nomme l’héraldique, en une importation phonétique des steppes d’Asie centrale, du russe sobol. Pour ma part je m’en tiens à ce que j’ai sous la main et vais chercher le noir dans nos galeries troglodytes.

chauve-souris

     Bien sûr cette chauve-souris est fidèle à la suspension de plafond et je la laisse en repos sans trop insister. Enveloppée dans son linceul d’ailes elle dort des deux yeux. Plus loin une habituée des entrées de cavernes surveille sa bien curieuse ponte nichée dans un sac de fils en forme de poire. On la nomme Méa et veuillez excuser ma faute de vous effrayer.

araignée Méa et sa ponte

     De retour à Reims je file à la médiathèque tourner des pages afin de me documenter sur la plante ténébreuse qui suit, derrière le miroir d’encre et de reflets de l’immeuble contemporain entre les étagères où sèchent tant d’encres de chine, d’imprimerie et de sépias. Décriée parfois cette thèque à livres et autres moyens de culture me plaît bien :

Reims, médiathèque Jean Falala

     Pages nécessaires pour combler mon absence de culture botanique sur la Tacca. Une drôlesse qui nous vient de l’Asie et souvent de Malaisie, moustachue, noire, rebelle à souhait. Le savant se perd dans sa description latine et même française tant la forme de ses bractées, de ses fleurs et appendices est complexe. La Tacca chantrieri, la plante chauve-souris, la Fleur-du-Mal vous salue bien et moi de même :

la Tacca plante asiatique

bractées et fleurs de Tacca

fleur de Tacca

Bien que la forme en soit peu conventionnelle cette note est un In Memoriam que seul mon coeur héberge en ses cavités d’espoir et de louanges emplies de noires ténèbres et où perce la clarté des aurores du lendemain affranchies de l’affreuse bête décrite par l’Apocalypse de saint Jean, qui n’est point naturaliste.

« je m’en fus alors prier l’Ange de me remettre le petit livre, et lui me dit : « Tiens, mange-le ; il te remplira les entrailles d’amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel ».   Ap, 11,9

Après la pluie le beau temps…

     On espère tous quelque chose de mieux après une épreuve. Ce proverbe illustré par une image météorologique a été repris par des titres de film, de roman, de chanson. Qu’en est-il de son aspect naturaliste ? L’averse, on connaît, on la sent venir, elle s’annonce par l’emballement des couleurs dans le ciel.

l'averse menace

     Et quand s’échappent les nues alors il faut courrir et saisir les rayons de soleil capturés dans les milliers de gouttes déposées ici et là, en particulier par temps de pluie fine et sans vent, ce qui n’est pas si fréquent et ne correspond pas à l’averse mais à l’embellie attendue après la pluie. La feuille d’herbe d’ordinaire si banale revêt d’un coup un costume de soirée et les touffes cotonneuses de clématite sauvage une parure diamantée. Folles les herbes jettent des étincelles qui allument le feu aux sens endormis et font ralentir le pas du promeneur attentif qui guette le prochain éclat.

perles d'eau

gouttelettes

     Et voici, voici deux pas plus loin la toile peinte d’un pointillisme de peintre inspiré. Les gouttes d’eau s’accrochent aux fils radiants, désespérées déjà de devoir s’évaporer l’instant d’après. Ces spectacles sont éphémères. Tant mieux. Pas possible de savoir s’ils reviendront demain, ou dans un an. Pour la nature la durée n’a guère de sens, le millème de seconde vaut une éternité. Mais l’homme, lui, qui se sait mortel, veut toujours conditionner les choses du monde à son attente pressée. Ce faisant il lui arrive de passer près d’elles sans les voir : on a tôt fait de détacher les guirlandes de Noël.

toile d'araignée enguirlandée

    Mais là je lis bien que ce que je viens d’écrire ne correspond plus à l’idée du proverbe d’entrée. Alors il me faut inventer, et en plein soleil je peins au lavis. C’est-à-dire qu’avec rien je décris un monde ancien que cette manière de voir rend vivant. Le rien c’est l’eau du pinceau qui vient délaver l’encre que la plume a déposé sur la feuille, comme l’eau du ciel s’était amassée sur la toile de l’arachnide. Seule une pensée orientée -donc rien de mesurable- fait la différence entre les deux phénomènes. Parce qu’alors je ne suis pas pressé de placer ce clocher extraordinaire d’une église du dernier quart du XII e s. sur mon support de papier. Sans doute sur cette note suis-je assez fidèle au titre du blog, à défaut de l’être au proverbe.

église de Nouvion-le-Vineux (02)

église de Nouvion-le-Vineux, sud de Laon, Aisne

Solstice

     En nos creutes bien souvent, intéressé, le soleil pérégrine. Avec la faconde des puissants il mégote, espérant trouver le gîte et le couvert. Plusieurs fois je l’ai surpris tel un rôdeur, passant de l’ombre, s’excusant à peine une fois la lumière faite sur ses véritables intentions : dormir à l’oeil mais pas à la belle étoile. Un jour il est entré par effraction dans la chambre :

soleil au travers du volet roulant

un autre, franchissant le portail grand ouvert, ce qui lui permit d’explorer chaque cavité :

couchant automnal

porte

roche ensoleillée

     En chemin, inquisiteur, il demande l’heure à l’horloge de Yannick, non remontée ce jour-là, et quelque peu déconfit de la farce,

horloge

 

s’en inquiète auprès de la Piéride du chou qui, flattée du peu mais honorée, lui répond négligemment d’un signe de tête, cinq heures moins deux :

horloge de la piéride du chou

     dubitatif il questionne l’escargot qui se languit de la fraîcheur vespérale et lui rétorque : « -six heures et quart ! »

horloge d'escargot

 

     Enfin, incommodé par tant d’irrévérence, s’en est allé sonner à d’autres portes. Curieux il s’attarde un long moment dans l’axe de l’entrée de la vieille carrière -est-ce un hasard ?

entrée de la carrière

     éclabousse un oeil dedans, histoire de marquer son territoire

gouttes de soleil dans le vestibule de la carrière

     Il est déjà 21 heures (heure de Paris) lorsque reprenant sa course de char solaire, blindé qu’il est des réactions des créatures terrestres, il franchit le ravin du Mourson qu’il éclaire parcimonieusement, sans dérangement

ravin du Mourson, solstice d'été

avant de le saluer, majestueusement de ses rayons du 21 juin, à 21 h 40, heure de ce royal coucher paissois du solstice d’été.

21 juin 2008 solstice et couchant

(aucun montage, la diffraction des rayons sur la lentille de l’objectif a produit cet effet)

     Toujours aussi à l’aise, fier du prestige millénaire que son aura clame au monde, il se couche dans de beaux draps, assuré d’un réveil royal. La cour applaudit, un héraut d’or vêtu lit quelques lignes d’au-revoir :

     « J’ai beaucoup aimé ce monde qui est si dur et les horreurs de la vie. Je n’ai jamais pensé, comme Cioran, que le mieux, pour un homme, était de ne pas être né. J’étais content d’être né et d’avoir vu des arbres, des chats, la mer, le soleil qui n’en finit pas de se coucher le soir pour se relever le matin, les étoiles et la lune dans le ciel de la nuit, des coccinelles sur les feuilles blanches où je racontais Gabriel et de grandes catastrophes. »

Jean d’Ormesson, Le rapport Gabriel. Gallimard, 1999, p.256

et tire le rideau sur cette royale journée, découvrant ainsi le char d’Apollon auquel déjà le Grand Roi avait naguère songé, abandonnant momentanément à Morphée les rênes du pouvoir :

Werner, Louis XIV sur le char d'Apollon

Werner, Louis XIV sur le char d’Apollon

     Chers lectrices et lecteurs le rideau sera également tiré sur ce blog pendant la période estivale et s’ouvrira de nouveau en septembre prochain. Cependant quelques rappels offriront peut-être une scène ou une autre. Bonnes vacances et bel été à tous !  

Circonvolutions

     Ces mots étranges qui invitent à parler autour, en circonlocution donc, conviennent assez à l’esprit de ce blog apparemment sans queue ni tête qui comme l’abeille butine ici et là. Peut-être après tout l’ordinaire fonctionnement cérébral qui à partir de sensations multiples organise tant bien que mal une pelote parfois bien ficelée. Ainsi a procédé l’antique apothicaire fort de la théorie des signatures, ainsi l’écrivain sculpte  des images dans le corps des phrases.

     Pas si étonnant en la circonstance qu’après l’abondance d’eau qui permît l’apparition de nombreuses trémelles et autres champignons apparentés me soit venue au cerveau circonvolutionné comme on sait, l’image non de la noix, mais une autre plus étonnante. D’abord la trémelle.

Tremella mesenterica

     Cette trémelle mésentérique (Tremella mesenterica Retz) est bien plaisante à voir sinon à toucher. Couleur plus ou moins orangée, toucher gélatineux et tremblant. Apparaît sur bois de feuillus, mort ou non, aux périodes fraîches et humides. D’une famille proche, celle des Auriculariaceae, on rencontre parfois, aux mêmes périodes, mais sur du bois mort et la plupart du temps du bois de sureau, lAuricularia auricula-judae Wettstein ou Oreille de Judas. Par grande pluie elle accroche ses oreilles plus ou moins translucides, gélatineuses violacées-ocrées sur le bois nu qu’elle envahit en quelques heures alors que la sécheresse la recroqueville au point de la rendre quasiment invisible. Séchée et réduite en poudre elle rivalise tout à fait avec sa cousine asiatique dans la préparation des sauces auxquelles elle donne texture.

oreille de Judas

     Mais c’est bien vers la trémelle que ma pensée s’est orientée ce dimanche 15 juin 2008 à Reims. Car je l’avoue maintenant l’idée associée est partie de là et non de l’inverse, elle a pris naissance d’abord à cause de la couleur et ensuite de la forme. Ce purent être des voix -nous Rémois fêtions alors Jeanne d’Arc- et donc un renvoi inattendu vers les oreilles de Judas (sa traîtrise vaut bien celle de Cauchon) était dans l’ordre des choses, mais non ce furent des formes virevoltantes et des couleurs vives et chatoyantes qui firent surgir la trémelle en image de fond d’écran dans ma mémoire. Je vous les livre.

robes de danse

danses folkloriques du Vénézuela

     Par beau temps elles colonisent le macadam en groupes compacts. Les circonvolutions dessous la taille présentent des marges ourlées pourprées sur fond translucide orangé. La pluie, qu’elles craignent, les rend d’humeur maussade. Leur toucher est … non gélatineux, non tremblant ?

Ne m’en veuillez pas de ce commentaire imparfait : c’est la première description de l’espèce et rédigée en français elle ne sera pas recevable. Et sans elles pourtant, sans l’attrait du mouvement et des couleurs mon esprit n’aurait pas vagabondé vers la trémelle. C’est pourquoi lorsque j’ai l’air songeur et que ma femme, faute de réponse me dit : « à quoi penses-tu ? », je n’ai pas toujours la possibilité de donner une explication logique au cours de ma pensée. Peut-être ai-je des circonvolutions cérébrales contournées ? Ayez s.v.p. l’amabilité d’y songer dans la suite de la lecture de ce blog.

    Château de Montmirail, 19 juin 1940, Ernst Jünger songe :

     « …Des vitres à travers lesquelles je contemple cette image, celle du milieu a éclaté de telle façon que le morceau resté dans le mastic reproduit exactement en silhouette la tête de la reine Victoria. Sa bouche un peu hautaine est figurée par une délicate fêlure du verre. »

Ernst Jünger, Jardins et routes, Plon, 1942.

 

Sexe et graphisme

     Entre pré et bois l’idée m’est venue. La chaleur d’été ? Non, la vue d’un couple enlacé. Pas n’importe lequel certes mais une paire de limaces accouplée en une curieuse ronde immobile, un graphisme d’agence de com. On connaît leurs moeurs, un jour mâle, un jour femelle, en tout cas pas les deux à la fois. Ce jour des mâles échangeaient leurs spermatophores qu’ils stockent jusqu’à ce que devenus femelles ils puissent ainsi féconder leurs oeufs à pondre dans un minuscule terrier bien au frais. Notre espèce commune a ces habitudes que vous avez tous vues ou entr’aperçues sans être certains d’y voir bien clair dans l’expression de ces corps flasques et humides agglutinés.

limaces accouplées

     Si la limace luisante vous fait lever le coeur je vous propose une figure plus cordiale. Pas tout à fait d’accouplement car je n’ai pas d’image de bonne qualité mais de ponte en couple. La scène vous l’avez vue, justement en croyant peut-être faussement deviner un accouplement. En effet le mâle des ‘demoiselles, agrions et autres petites nymphes à corps de feu’ tient par ses pinces abdominales la femelle qu’il déplace ainsi de feuilles en feuilles sur la surface de l’étang et cette dernière dépose ses oeufs généralement sous la feuille qui touche l’eau ou le long de la tige sous l’eau. Romantique non ? Et superbement graphique :

libellules en ponte

     Pyrrhosoma nymphula ou ‘petite nymphe à corps de feu’ que vous pouvez également retrouver sur un autre de mes sites ici = http://jpbrx.club.fr/juin.htm

     Et plus loin, plein soleil et forte chaleur voici, je vous l’offre en solde, le dernier costume ‘in’ que la carotte sauvage exhibe avec superbe, noeud pap compris. Oh, punaises ! (pour de vrai) disent les intéressés qui ajoutent rouges de honte et rayés d’inutile crainte : vus, mais pas pris ! (car les oiseaux se méfient de cet éclat coloré qui annonce mauvaise saveur en bec)

accouplement de punaises

Graphosoma italicum ou scutellère rayée

     Les papillons aussi, en position d’accouplement, engendrent souvent une forme inattendue, bien avant leur progéniture. Tous ces graphismes d’instants, nouveaux à l’oeil font que la nature est une perpétuelle invention, au sens où il nous appartient de découvrir et de décrire ces phénomènes. Les plus grands observateurs et écrivains l’ont fait. J’ai déjà cité ici Fabre et ce jour je retiens Maurice Genevoix, précurseur d’un certain écologisme non radical.

          

accouplement de papillons nocturnes

       

papillons accouplés

  

     « ….deux bombyx de l’ailante accouplés, opposés, ne se touchant que par la pointe de l’abdomen, mais chacun étalant ses ailes en un demi-cercle parfait, les bords inférieurs de ces ailes rapprochant leurs franges frémissantes et faisant surgir à mes yeux une créature inconnue, double et une, admirable, un cercle fauve, vivant, d’une perfection inoubliable. »       Maurice Genevoix, Bestiaire sans oubli, Plon, 1971, p.156

     Je vais en rester là du thème sexe et graphisme dans la nature, objet d’énumération presque infinie. Toutefois me direz-vous, et l’homme ? Bien. Je vous laisse choisir le graphe le plus adapté à vos fantasmes, à vos besoins. Vais-je de ce pas vers l’érotisme ? Sans doute. Modérément et par idée graphique de rapprochement évocateur, le propre de l’érotisme en somme. Car dans le sous-bois une odeur pestilentielle chagrine mon nez, ne serai-je pas en présence d’une charogne sans la découvrir encore ? Que nenni mais d’un impudent, d’un fatigué, et ça arrive, de la panne manifeste. Quoi, allez-vous dire, vous osez dévoiler ici sur ce blog d’ordinaire propret et bien tenu la luxure et j’en passe ? Phallus impudicus cachez ce signe que je ne saurais voir, même en cet état….

phallus impudicus 

     Quitte à poursuivre sur ce chemin autant vous dire que je préfère m’adresser aux peintres et autres artistes pour clore cette notule sexy. Picasso m’est venu en tête, après la limace. Le voici dans un « couple« , brossé à l’huile en 1969 sur une toile de 162 x 130 cm que je subtilise à « Picasso laureatus » de Klaus Gallwitz, ed. La bibliothèque des arts, Paris et Lausanne, 1971, N°312 p.197.

Couple par Picasso, 1969

     ou encore cette encre suméi sur papier peinte par Robert Guinan en 1963, ‘effigies of Adonis and Aphrodite’ publiée par le Cercle d’Art par Agnès de Maistre en 1991 dans Guinan

Robert Guinan, encre sur papier

     Enfin, parmi quantité d’artistes présents sur la toile j’ai flashé pour Marie-Lydie Joffre, ses peintures et encres qui par suggestion laissent place aux rêves :

encre sur pierre de Marie-Lydie Joffre M.-L. Joffre, encre sur pierre

site de M.-L. Joffre  (cf.blogroll) et http://www.marielydiejoffre.com/

Paissy, ses cavernes et son philosophe.

Le lien est connu entre philo et caverne. Beaucoup moins celui tissé entre Alain (Emile Chartier 1868-1951) et le village troglodyte de Paissy qui apparaît souvent sur ce blog, au moins en toile de fond, en habitat pour la faune et la flore.

En dépit d’une pluie tenace qui semble-t-il aurait réjoui le philosophe selon ce qu’il écrit dans l’un de ses Propos, un après-midi culturel célébrait ici ce samedi 31 mai 2008 le centenaire de l’achat d’une maison le 30 mai 1908 en ce village par Alain et sa soeur Louise.

Placée sous le patronage de M. le Président du Conseil Général de l’Aisne, Yves Daudigny, une cérémonie eut lieu avec dévoilement d’une plaque commémorative sur la maison appartenant aujourd’hui à M. et Mme François Cureau

discours de Mme C. Guimond

photographie M. F.-M. Legoeuil

pose d'une palque sur la maison du philosophe Alain

M. Cureau, M. F. Béroudiaux maire de Paissy, Mme C. Guimond, Directrice du Musée Alain et de Mortagne-au-Perche, M. le P. Y. Daudigny

aquarelle d'Alain et sa maison vers 1908

Aquarelle d’Alain sur Paissy ; Alain, sa mère Juliette et sa soeur Louise

plaque apposée sur la maison d’Alain à Paissy, par les propriétaires en 2008

L’Association des Amis d’Alain et de Mortagne a prété une exposition installée en mairie et ouverte ces deux jours,

exposition sur Alain

exposition relatant la vie et l’oeuvre d’Alain

     M. Pierre Zachary, éditeur scientifique de l’intégrale des Propos d’Alain a prononcé une conférence sur Alain dans la Première Guerre Mondiale (août 1914-octobre 1917)

conférence de M. P. Zachary

     Quant à moi j’ai tenté, entre les gouttes et ne pouvant appuyer mon propos sur l’aspect du paysage comme j’avais prévu de procéder, d’évoquer sous l’abri rocheux à la fois l’histoire de Paissy, ses liens avec l’environnement et l’attachement que lui portaient Alain et ses amis. Entre géologie et habitat troglodyte défilèrent trop rapidement Teilhard, Apollinaire, Despujols, Owen et quelques autres soldats de passage à Paissy ou sur le Chemin des Dames.

commentaires sous la roche

commentaire de Jean-Pierre Boureux

photographies M. F.-M. Legoeuil

Terminons cette note avec Alain ou ses amis :

     « …fait déjà 3 aquarelles. Beau temps. Pas une goutte de pluie. Rayon de soleil un peu chaque jour. Musique. Joie de la vieille amie. Tout cela est bien. … »

Lettre à Marie-Monique Morre-Lambelin, Paissy, 3 novembre 1907

     « Ma Chérie, j’étais hier un vrai bûcheron. J’ai émondé les sureaux immenses qui finissaient par être galeux ; je les ai mis à bois neuf sur les têtes, comme on fait pour les ormeaux ; et tu penses après cela si j’étais sale et suant ; un grand lavage du linge blanc et une bonne pipe m’ont mis dans un état d’heureuse rêverie, où je dormais à moitié… »   [22 septembre 1932, Paissy]

     « Ma Chérie, je t’écris de Paissy, dans ce même fauteuil, devant cette même vallée. Je chante les poèmes qui sont nés ici. Je pense au grand horizon, à la trouée de Soissons pleine de brume, à la lune de Ciry. Y a-t-il changement ? Oui, car ce matin à l’épaule la brûlure ou zona qui ne m’était pas connue en ce temps-là !… » [24 juillet 1933, Paissy]

     Florence Halévy, femme d’Elie, amis d’Alain, écrit dans une note ultérieure relative à un séjour paissois d’août 1910 :

« … La maison des Chartier était si petite qu’il alla coucher chez les amis Maréchal et nous céda sa chambre : un grenier tout blanc aux rideaux d’andrinople rouge. Belles, bonnes, joyeuses journées. Longues causeries couchés dans l’herbe, à l’ombre de la jolie église. Longues promenades. Chartier nous mena au chemin des Dames, et dans l’auberge où Napoléon avait couché la veille de la bataille de Craonne. Je crois que cette auberge a disparu au cours d’une autre bataille. Et la jolie petite église aussi. »

 Alain, correspondance à Elie et Florence Halévy, Gallimard, 1958

pour en savoir plus sur Alain :

site Alinalia :                                http://alinalia.free.fr

site des Amis du Musée Alain et de Mortagne :

 http://pagesperso-orange.fr/fb/amisdu.htm

Que d’agitation dans les nids !

     Ne pas se fier à l’eau qui dort dit-on. Ici dans le sous-bois peuplé de ces scolopendres qui viennent de prendre l’habit vert éclatant du printemps le vacarme des nids semble bien improbable.

miroir d'eau

     Pourtant les couvées vont bon train. Juste au-dessus de cette mare un couple de sittelle torchepot (Sitta europaea L.) a pris possession -comme il se plaît à faire, d’un ancien nid de pic à environ six mètres de hauteur et dont il a maçonné l’entrée pour la rétrécir. L’oiseau rebondi, ocre et cendre, monte ou descend, parfois cul par dessus tête, poussant de petits sifflements et quelques roulades finales flûtées. J’aime à le rencontrer en toute saison ou presque ou à trouver, coincée dans l’écorce la noisette qu’il a oubliée là. On le sent vif, un maître dirait intelligent. En tous cas il s’active à nourrir sa nichée qui pour l’instant stridule doucement ; à peine l’entendrai-je si la roche proche ne faisait réflecteur dans ce cirque d’ordinaire paisible à peine troublé par les discrets chuintements brefs et répétitifs des écureuils.

sittelle nourrissant ses petits

sittelle devant l'entrée du nid

     Près de la maison l’agitation est à son comble dans le nichoir à mésanges. Des charbonnières (Parus major), les plus nombreuses, ravitaillent une colonie de becs oranges toujours grands ouverts et constamment en manque. Les vols se succèdent à une fréquence élevée (de l’ordre de 500 par jour) et le couple s’habitue à ma présence. Les cris ne cessent pas de l’aube au crépuscule et les jeunes commencent à utiliser le langage des parents. Ces derniers apportent surtout ce jour des chenilles vert tendre et des tipules.

adulte et jeunes mésanges au nid charbonnière au trou de vol

      Du balcon les adultes attendent parfois que l’un des deux soit sorti pour prendre la suite des becquées, ils doivent repousser les oisillons plus âgés qui occupent l’entrée et à leur sortie emportent dans leur bec l’enveloppe fécale qu’ils ont pincée depuis la source de manière à ne pas encombrer le nid qui serait vite un cloaque puant sans cette opération de salubrité familiale.

attente de nourrissage sur le balcon

mésange au trou de vol

que de contorsions pour parvenir à ses fins

opération de nettoyage

     Lorsque Mathieu 6, 26 fait dire à Jésus que :  » regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent… » on constate là que l’image n’est pas celle d’un naturaliste d’aujourd’hui, encore moins d’un ornithologue mais uniquement celle de celui qui veut montrer que Dieu protège d’abord l’homme. Aujourd’hui on sait mais on ne pratique pas assez que c’est à l’homme qu’il revient de protéger les oiseaux du ciel (et la nature en général) s’il veut se préserver lui-même et seul des calamités qui vont advenir s’il continue à détruire la biodiversité. Du reste depuis peu l’Eglise a pris le train en marche et s’inquiète des dérives et excès du temps à ce sujet. Elle aurait pu ne pas oublier saint François, cela lui aurait fait prendre une longueur d’avance sur les naturalistes vigilants. Agir peut être une suite logique à l’observation.

     Dans le même temps d’autres couvent encore. Dans la discrétion comme la poule faisanne invisible à quelques pas du chemin

poule faisanne couvant

     ou en pleine visibilité comme cette merlette qui a installé son nid dans une niche de la creute

nid de merlette

    Il en est souvent de même des linottes qui construisent quantité de nids à des emplacements visibles de tous côtés de l’approche et d’où vient peut-être l’expression ‘avoir une tête de linotte’ ?

     Conclusion ‘à la Renard Jules’ :

…. »Tant qu’elle peut, elle nargue, piaille, siffle et s’égosille. Ainsi de l’aube au crépuscule, comme des mots railleurs, pinsons, mésanges, martins et pierrots s’échappent des jeunes arbres vers le vieux noyer. Mais parfois il s’impatiente, il remue ses dernières feuilles, lâche son oiseau noir et répond : Merle ! ».

Jules Renard, Histoires naturelles, Flammarion, 1967, p.161

Crachat et cratère, habitats inattendus.

     Crachat de coucou, ainsi est formulé l’avis de maison d’hôtes. Est-ce si surprenant ? Pas tant que cela quand on voit cette architecture au fond très contemporaine d’assemblage de bulles comme ferait tel poisson.

bulles de larve de cicadelle

 nid de bulles d’air de la cicadelle.

     Toquons et entrons, chassant ces bulles précautionneusement. Au beau milieu est la larve, vert tendre aux yeux foncés. Sitôt repérée elle cherche à s’abriter du soleil en secrétant un liquide qu’elle insuffle d’air par une réserve qu’elle a dans l’abdomen. Ainsi se forme ce curieux cocon protecteur. Gonflé, non ? L’insecte adulte est celui qui saute plus qu’il ne marche et qui se pose parfois sur nous lors des chaudes journées d’été. Son nom est philène spumeuse ou cicadelle écumeuse [de Cicada = cigale, pour la forme générale] (Aphrophora spumaria L.), les deux adjectifs évoquant bien la mousse. Le maître en observation et description que fut Jean-Henri Fabre n’a pas manqué notre insecte : .. »L’insecte relève le bout du ventre hors du bain où il est noyé. La poche s’ouvre, hume l’air atmosphérique, s’emplit, se referme et plonge, riche de sa prise… l’air captif jaillit comme d’une tuyère et donne une première bulle d’écume… » Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques, T.II, Bouquins, R. Laffont, 1989, p.362 et ss.

larve de cicadelle

          Autres moeurs. A l’abri du promontoir rocheux, dans le sable provenant de l’érosion accumulé là au pied de la falaise s’étend une zone au relief lunaire : une multitude de cratères ponctue la surface terreuse.

cratères de fourmilions dans le sable

     Tout à coup l’entonnoir s’anime. Des jets de sable fusent du fond vers la surface car un insecte minuscule, une cicadelle en fait, a glissé le long de la paroi et n’en revient pas de ce qui lui arrive. Sous la force des grains de sable qui lui tombent dessus en permanence elle ne peut regagner la bordure du cratère. Bientôt deux longues pinces l’enserrent, son compte est bon.

piège mortel du fourmilion

on voit la bête retournée et saisie par des pinces dont l’une se devine à droite

     En fait la larve de fourmilion cachée au fond de ce piège diabolique jette du sable dès que des grains de sable parviennent au fond, sur son corps enfoui. Si elle sent une proie comestible elle s’empresse alors de la saisir et de s’en nourrir, aspirant ses sucs et vidant la proie dont on retrouve parfois l’enveloppe.

larve du fourmilion en gros plan

gros plan sur la larve, les pinces sont bien visibles.

Conclusion : ces architectes aiment l’habitat fonctionnel mais ne donnent pas dans le social ! Âmes sensibles passez votre chemin.

Concomitance et muguet (suite)

      Poursuivre l’action de regarder au-delà des brins du muguet, s’échapper du grillage rassurant qui supporte la clématite mais empêche l’aller et venir.

clématite 

     être attiré par un premier appel puis voir dedans, s’immiscer. Ainsi mon oeil est-il d’abord intrigué par cette chandelle verte qui émerge parmi le lierre, les aspérules, jeunes orties et vertes herbes. Puis m’approchant je vois certaines de ces bougies chlorophyllées entr’ouvertes et suis sûr que si j’étais un moucheron je tomberais dans le panneau, en fait l’entonnoir. A voir donc de plus prêt.

inflorescence du gouet  spathe du gouet  spathe et moucheron

     N’étant point mouche je découpe l’enveloppe et découvre ce piège bien surprenant. En effet l’insecte explorateur est d’abord retenu par une barrière de poils puis des fleurs mâles plus ou moins flêtries avant de marcher sur le rideau de boules des fleurs femelles. Quelle affaire ! Impossible de sortir. Puis deux ou trois jours plus tard l’enveloppe s’avachit, tout se rétrécit et la bestiole peut s’échapper.

pièces florales du gouet  gros plan sur les fleurs du gouet

     En fait les fleurs mâles sont actives avant les femelles et le visiteur tentant de fuir s’est frotté sur les étamines chargées de pollen. Puis s’est échappé à la première faiblesse de l’enveloppe. Il recommence son manège intéressé par l’odeur du cornet. Et là il se fait prendre à nouveau dans une deuxième inflorescence qu’il vient naturellement féconder en se frottant sur ses pièces femelles mûres. Et ainsi de suite. Belle invention ou adaptation des plantes durant les millénaires de l’évolution que l’inspection attentive d’un pied de gouët ou pied-de-veau ou arum tacheté (Arum maculatum) nous fait comprendre. Dans quelques semaines ne dépassera du sol qu’une tige surmontée d’un décor de boules rouge-orangé : on ne sait pas toujours que ce sont les fruits toxiques de cet arum.

fruits du gouët en août

     Vous pouvez voir cette aquarelle et d’autres de plantes du bord des chemins sur le site internet que j’ai construit vers 2000 ici :

http://jpbrx.club.fr/arum.htm

     Dans le sous-bois, aux abords ou dans le savart les premières orchidées tout juste en boutons apparaissent. Ce sera l’occasion d’autres découvertes et peut-être émerveillement dans une note à venir. Admirons seulement ce jour, en conclusion, les fleurs de l’Orchis purpurea et celles non écloses de la listère à feuilles ovales = Listera ovata :

   Orchis pourpre

Listera ovata

     Vous êtes d’ordinaire aimables et indulgents envers l’auteur -ce pourquoi je vous suis reconnaissant, mais je vous recommande de délaisser la magie virtuelle de l’écran pour aller dans la nature, in situ, examiner de près ces ‘curiosa’ car rien ne vaut l’observation personnelle et le contact des choses : cela seul fait éclore des sentiments aptes à déclencher de fertiles passions. Car comme il est écrit magnifiquement ci-dessous :

     « C’était là que parfois, le samedi après-midi, les grands de l’école partaient pour une étude appelée leçon de choses, et je n’ai compris que plus tard combien les choses en effet ont à dire pour ceux qui les voient. »

Pierre Moinot, La Saint-Jean d’été, Gallimard, 2007

le fait de savoir observer et rendre compte est la clé de tout enseignement. Il est impératif devant le déferlement virtuel -dont pourtant j’use et abuse- de revenir à cette réalité, passionnément.

7 mai 1945 à Reims

Quand on est Rémois le jour du 7 mai n’est pas celui du 8. En effet l’événement historique que fut la reddition des armées nazies de l’ouest garde ici toute sa signification. Il est patrimonial, quand bien même cela soit un peu oublié ailleurs. La signature de l’acte de reddition fut accomplie dans ce qui est aujourd’hui le Lycée Roosevelt de Reims, le 7 mai à 2H41 du matin. L’heure complique la mémoire du fait et une autre signature voulue par l’U.R.S.S. le lendemain à Berlin ne facilite pas la compréhension des événements. Le lycée, « la petite école rouge » selon l’appellation donnée par la secrétaire d’Eisenhower est situé au nord de la ville, le long de la voie ferrée et proche de la gare. Le voici tel qu’il apparaît sur ‘Google Earth’ :

lycée Roosevelt où fut signée la reddition

on voit ci-dessous l’arrivée du Gl allemand von Friedeburg quelques heures avant la signature

arrivée du Gl allemand von Friedeburg

puis la signature elle-même qui eut lieu dans la salle de jeux des internes du lycée où avait été apportée une table de la salle des professeurs.

signature de la reddition le 7 mai 1945

la salle des cartes du QG devenue Salle de Reddition

la salle de Reddition sur un dépliant édité par la Ville de Reims

Pour plus d’informations vous pourriez consulter le site que j’ai construit sur cet épisode :

http://lyc-roosevelt.fr/reddition/index.html

quant aux amateurs éclairés qui voudraient approfondir :

http://www.cndp.fr/crdp-reims/memoire/lieux/2GM_CA/musees/reddition.htm

ou bien encore, si vous appréciez les panoramiques :

http://www.ecliptique.com/vrac/ww2.html

     Evidemment la Ville de Reims commémore avec faste lors des anniversaires majeurs. Ainsi en 1995 j’avais eu la joie de rencontrer par hasard un vétéran américain, Walter R. Christopher qui avait participé à la libération de mon bourg natal, Vailly-sur-Aisne, en 1944 et qui figure sur une photographie pour la bonne raison qu’il est porte-drapeau de son unité, devant le Monument aux Morts en 1945. Extraordinaire circonstance s’il en est !

avec W.R. Christopher en 1995 à Reims

Walter Christopher à Vailly en 1945

     Ainsi l’Histoire a-t-elle prise avec plus ou moins de force sur nos sentiments selon les circonstances et les événements. En 2005, pour le soixantième anniversaire d’autres cérémonies eurent lieu. J’illustre ci-dessous avec la présence dans notre lycée Roosevelt de Mme la Ministre de la Défense avec notre proviseur M. S. Gautier lors de la participation d’une classe à cette commémoration, après la visite du Musée de la Reddition.

visite officielle au lycée Roosevelt en 2005

  et nous nous souvenons

Reims, le Monument aux Morts

heureux de vivre en paix, une paix qui nécessite de combattre pour qu’elle puisse durer.

     Allant faire cours il m’arrivait tôt le matin, dangereusement depuis le boulevard, de passer sous la Porte-Mars, arc de triomphe romain, avant de franchir celle du lycée qui vit la chute du Reich, et de penser au texte de Pline vantant la Pax Romana : … »ce bienfait des dieux qui semblent avoir donné les Romains au monde comme une seconde lumière pour l’éclairer. » (Histoire naturelle, XXVII,3)