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Verts d’été.

     En été on oublie vite que le vert est partout alentour, parfois tout au plus tempéré par le bleu du ciel. A l’ombre, près de la mare qu’une algue verte mystérieuse a envahie, quelques fruits de gouet ensanglantent les scolopendres aux feuilles nouvelles vert anglais.

Scolopendres et fruit de gouet

     Sur l’eau s’affrontent les insectes piqueurs : un bourdon malencontreusement tombé est victime des gerris, ceux qui marchent sur l’eau grâce aux poils huilés de leurs pattes. Belle est leur gesticulation dans l’éclairage rasant.

gerris et bourdon

ronde des gerris

gerris posé sur l'eau

     Sur la pellicule d’algues inconnues d’étranges traces témoignent de marches nocturnes volontaires ou non.

traces lisibles mais par qui ?

     J’attends le déchiffreur de cette écriture, propositions attendues de vous chers lecteurs et lectrices. Tout près de l’eau, impassible une splendide aeshne (A. juncea ?) dépose ses oeufs dans la mousse portée par une pierre de rive. Merveilleux spectacle, splendide adaptation du vivant. Hélicoptère blindé et museau monstrueux, inutile lecture d’aventures de science fiction.

     grande aeshne des joncs ?

     Sous-bois quitté, en pleine lumière, juchée sur une touffe de chardons-Marie, s’expose la sauterelle verte, la bien nommée.

grande sauterelle verte

      Même le garenne, d’une rare abondance cette année, contemple toute cette verdure, à en manger, à en rêver. Il sait sans doute que ce n’est pas cette espèce qui est consommable, tout comme l’a exprimé Apollinaire dans « Alcools » :

« Voici la fine sauterelle,

La nourriture de saint Jean,

Puissent mes vers être comme elle,

Le régal des meilleurs gens. »  

Apollinaire, Alcools,  NRF, 1920.                                                                               

   garenne réfléchissant

     Il ne craint ni la halebarde qui protège des feuilles au lait âcre, ni la cétoine qui vient d’aterrir sur les pétales d’une rose de la haie du jardin pour en croquer quelques étamines. Craintif et malin il est tout à son aise car il sait que le renard qui d’ordinaire le guette a été éliminé par les chasseurs.

épines en hallebarde

cétoine atterrissant sur une rose

cétoine

    Saoûlé de vert, même métallisé et même bleu, à en avoir la nausée, je vous laisse au souvenir des belles vertes et des belles bleues des nuits du 15 août à venir, après celles du 14 juillet advenues et perdues dans les cieux d’été. 

 

Un mirage à Reims, en l’attente du grand meeting 1909-2009.

     Vous savez bien, par hautes températures apparaissent au sol des images virtuelles d’étendues d’eau et parfois des représentations inattendues. Aussi bien, à peine ai-je été surpris de voir s’élever, ce matin-même, du pavement de la Place d’Erlon un mirage. Je m’approche, sachant pourtant qu’il en est du mirage comme de l’arc-en-ciel. Et là, oh surprise ! J’ai cru pouvoir toucher mon mirage, je l’avais au bout de la main. Pas n’importe lequel, un vrai, un Mirage F1, de la série C, mise en service en octobre 1973.

un Mirage F1 C place d'Erlon à Reims

grosplan sur réacteur de Mirage F1

     Mes amis de penser : avec sa vue qui baisse, il rêve encore ce JPierre. Voyez vous-même ! Ce dernier a été placé à l’extrêmité septentrionale de notre célèbre place. Me retournant pour photographier l’avant surgissent alors, plein sud, deux coucous, de ces modèles tout droit sortis des cervelles de nos ancêtres du début du dernier siècle : un Morane H et un Monocoque Déperdussin dans leur écrin transparent.

exposition d'appareils anciens Place d'Erlon

     Epatant me dis-je, il doit bien y avoir raison à cette débauche d’ailes, sans compter les centaines de paires d’ailes d’anges qui montent une céleste garde autour de Notre-Dame. Des tours de cette dernière semblent être descendus les appareils anciens prêtés par le Musée de l’Aéroport de Paris -Le Bourget, la Demoiselle de Santos-Dumont, un Wright Flyer A, un Blériot XI. Pas fréquents en ce lieu, amis de l’insolite, profitez de leur présence pour leur rendre visite.

Parvis de la cathédrale, Demoiselle Santos Dumont

     C’est que le vent de l’Histoire souffle : 1909-2009, le compte est juste.

Affiche du programme Aéropolis à Reims en 2009

Pour en savoir plus, consultez ici le programme détaillé, histoire…. :

http://www.reims.fr

http://www.aeropolis-reims.fr

http://www.meetingducentenaire.com

     Imaginez en 1908 et 1909 lorsque les premiers pilotes descendaient de leurs grands oiseaux, l’effet que cela pouvait avoir sur les gens ! Sans doute un peu comme notre émerveillement d’avoir vu marcher les premiers hommes sur la lune. Et aujourd’hui, avec quoi pourrai-je comparer ? Je ne sais trop et peut-être que l’esprit d’aventure commence à quitter l’Occident ? Non, j’espère encore.

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Voir deux photographies d’un tour de France aérien en juillet 1933 effectué par mon père et un ami pilote, époque où l’aviation faisait infiniment rêver :

http://jpbrx.perso.sfr.fr/LB/Annees30.htm

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     Ecoutons Farman à sa descente d’avion lors de la première liaison de ville à ville, savoir Bouy-Reims, le 30 octobre 1908 :

-le journaliste : « en somme, vous n’avez pas eu l’occasion de faire de mauvaises rencontres ?

– Henri Farman : « Si fait, les peupliers m’ont donné beaucoup de tracas car ils sont hauts, les peupliers champenois, et j’avais toujours peur que la queue de mon appareil ne les accrochât au passage. Et puis le moteur n’est pas encore parfait et l’atterrissage n’est pas toujours facile. Mais tout a bien été, ne pensons pas à autre chose !

Grande semaine d’aviation de la Champagne, Reims, Almanach Matot-Braine, p. 24-27. Extrait d’un dossier d’exposition réalisé en 1981 par le CRDP de la Marne à Reims, les Archives départementales de la Marne, dépôt de Reims et mon ami Pierre-Dominique Toupance.

Avaient participé à ce meeting de 1909, parmi d’autres : Blériot (qui venait de traverser la Manche), Latham, Sommer… et les appareils Wright, Curtiss, Voisin, Farman, Blériot, Antoinette ( de Levasseur). Avec la présence d’environ un million de personnes (total de la semaine) et celle du Président de la République, du Président du Conseil, de ministres, de visiteurs étrangers : Churchill, Lloyd George, le Gl French, etc.

Reims est aussi le lieu de création de « la Patrouille de France » en 1953, celui d’installation d’industries aéronautiques et à proximité, à Jonchery-sur-Vesle, celui du premier combat aérien de 1914, le 5 octobre entre un Voisin et un Aviatik abattu par la mitrailleuse Hotchkiss des servants du Voisin.

     Alors ce week-end sera sans doute une grande date de l’aviation à Reims, parmi les plus illustres fêtes aéronautiques de France. Mais notre BA 112 nous quittera bientôt, elle n’a pas bénéficié toujours du soutien des habitants ni de celui massif et uni des politiques locaux qui craignent que l’agacement des oreilles riveraines… Enfin c’est une page d’histoire qui se tourne, un miroir qui se brise. Mais ayons au coeur de la fête une pensée émue en solidarité et reconnaissance avec les hommes et femmes de notre pays qui, par vocation, consacrent une partie de leur vie, à leur péril, à la protection aérienne de notre territoire national ou au maintien du rang de la France dans le monde. Ce n’est pas rien, ça fait moins de bruit qu’un réacteur. Pour eux : silence, un ange passe.

Ne file pas, va de travers : l’araignée-crabe

     Je vous l’ai déjà montrée, en ombre chinoise ou plutôt portée, sur une feuille ; c’était dans une note relative aux lumières et ombres en art, le 28 janvier 2008.

     Il est exact qu’elle marche de côté et qu’elle aime étendre latéralement ses pattes antérieures un peu comme un cormoran séchant ses ailes. Et si j’ajoute qu’elle ne file pas de toile pour piéger ses proies mais préfère se poster à l’affût et fondre au dernier moment sur sa victime qu’elle paralyse d’un coup de crochet, alors vous penserez peut-être, avec raison, à l’araignée-crabe, Misumena vatia.

araignée-crabe

vue de dessous

     Rien de tel qu’une série de profil, de côté, du dessus et de l’arrière pour vous présenter le sujet, de telle sorte qu’en la voyant un jour sur un végétal quelconque vous vous souviendrez de l’avoir déjà rencontrée quelque part.

araignée-crabe de profil

araignée-crabe de dessus

     Serait-elle un peu raccoleuse, au point d’attirer le regard et la pensée du géographe et démographe qui croit lire sur le postérieur renversé la figure d’une pyramide des âges ?

araignée-crabe de l'arrière

     Vous vous doutez bien que notre merveilleux observateur que fut Jean-Henri Fabre l’a décrite (cherchez Thomise ou araignée-crabe dans la table). Je donne ici seulement le passage étonnant où il met en scène la dispersion des jeunes que vous pourrez lire en entier dans la Série IV, chapitre V des Souvenirs entomologiques, édités par Robert Laffont, T.II, 1999, p. 703-708.

     « …C’est alors sur la cime de la broussaille, un jet continu de partants, qui s’élancent pareils à des projectiles atomiques, et montent en gerbe diffuse. A la fin, c’est le bouquet d’un feu d’artifice, le faisceau de fusées simultanément lancées. La comparaison est exacte jusque dans l’éclat. Flamboyant au soleil en ponctuations radieuses, les petites Araignées sont les étincelles de cette pyrotechnie vivante. Quel glorieux départ, quelle entrée dans le monde ! Agrippé à son fil aéronautique, l’animalcule monte dans une apothéose. »

     Le vocabulaire employé dans ce texte me renvoie aux années 1960 lorsque, adolescent imaginatif il m’arrivait, avec le soutien réel et l’émulation supposée de mes frères, de concevoir quelques engins pyrotechniques et balistiques. Alors je songe à ces recettes semblables à celles du grimoire ci-dessous publié en 1859 qu’il nous fallait recopier à une époque où nul secours ne pouvait venir d’internet, ce qui du reste augmentait plaisir de la recherche et satisfaction de l’expérimentation. 

Traité de pyrotechnie 1859

Montez, montez haut dans l’azur, fusées d’enfance et ne retombez jamais, fusez rouges feux de bengale et continuez à illuminer nos rêves ! Ceux qui ont fabriqué et ceux qui  ont vu savent, ceux qui ont entendu dire, croient, imaginent et embellissent. Alors vous aussi croyez à la magie verbale qui consiste à rendre merveilleux l’univers de la nature, comme au temps de l’enfance !

 

Première leçon

    Est-ce bien raisonnable ? Est-ce dans l’esprit d’un enfant d’à peine 10 ans de s’entendre dire en mots ce qu’il souhaite voir et faire ? Ainsi le praticien ou l’enseignant, c’est tout un en ce cas, est rétif à expliquer : trop d’eau ou pas assez, trop de vert, blanc à réserver ici et là… Pourtant la demande et l’attente sont bien là et il faut y répondre.

     Le choix du sujet importe peu ; ici on s’accorde à prendre pour thème d’inspiration un fond rocheux encadré de verdure, et forcément la voiture de papa, en circulation sur la photographie ci-dessous.

le motif à peindre importe peu

     Faut se lancer, mouiller la feuille ou non, après avoir tracé les grandes lignes du décor. Et surtout observer longuement avant de jeter la couleur sur le papier.

application à faire

     L’ancien lavoir de Paissy, ruiné depuis la Grande Guerre, aux pierres grises chauffées d’autant qu’elles ne voisinent plus avec l’eau, sont propices au fondement de la réflexion. Commencer par de claires touches est prudent, laisser la lumière envahir le papier plutôt que de vouloir remplir tout l’espace par d’énergiques tours de pinceau. Quel vert de la boîte ? Surtout pas du tout fait, fabriquer ses verts, ne point trop en mettre. Laver, griser, colorer ces verts envahissants ; mais là est la difficulté et pas seulement pour le débutant, tout à sa tâche ici.

au plus près du sujet

     Yannick est entré dans son sujet et s’engage dans le motif comme dans le papier, fait corps avec la feuille sans trop s’occuper de ce qui est dit. Le sujet n’est pas d’imagination mais la liberté de s’échapper du réel doit être vécue au travers de la recherche des couleurs les plus appropriées à rendre un effet de chaleur et de végétation dense.

l'oeuvre est achevée

     C’est une première. On reviendra sur le motif ou sur le papier sans modèle. La satisfaction est grande d’avoir réalisé quelque chose de nouveau, quelque chose à soi. Des phrases dites resteront en mémoire, blotties jusqu’à la prochaine ouverture de la boîte de couleurs, indisciplinées comme des djins soudainement libérés.

     Devenez magiques, mots bruissants des espoirs du peintre : aquarelle, aquatinta, watercolor. Rêves d’eaux luxuriantes, de couleurs ruisselantes, d’ exactes lumières. Alors le maître aura gagné. A suivre donc, pour confirmer.

     C’était un matin de juillet 98, crachinant comme il en est chez Millet, vers Gruchy et Gréville. Notant à l’aquarelle sur le carnet, entre gouttelettes, un passant s’approche : –vous peignez par ce temps, Monsieur ?   –oui, de la peinture à l’eau, ai-je répondu. –Excusez-moi, je n’y avais pas pensé ….répliqua-t-il.

Gruchy, lande et rochers sous la pluie

Gruchy, rochers schisteux sous la pluie, aquarelle JP Boureux

      Cette ambiance bon enfant m’incite à conclure avec Alphonse Allais :

« Les aquarelles faites à l’eau de mer se gondolent au moment des grandes marées. »

 

Dévoiler : Pierre Teilhard de Chardin au Chemin des Dames

voile sur plaque commémorative

2 mai 2009 dans les creutes de Paissy. A l’issue d’une messe faisant mémoire de celles célébrées ici par Pierre Teilhard,

messe dans la grotte-Ecole-Chapelle

le Père Olivier Teilhard de Chardin, des paroissiens de N.-D. des Rives de l’Aisne et leurs invités

aumônier-brancardier au 4e RMZT au Chemin des Dames en avril-juin 1917, nous avons enlevé le voile. Celui des années qui se dépose en strates et altère plus ou moins le message qui, séparé de son contexte, se modifie peu à peu. Celui de coton, facile à ôter qui, d’un coup, montre deux documents d’époque :

la grotte ecole et chapelle, le Ravin de Troyon

La plaque émaillée destinée à faire connaître cet épisode de la guerre montre l’instituteur Delaby, à Paissy, qui fait classe quand tombent les obus et que les soldats sont engagés dans des combats de tranchées. Le « Ravin de Troyon » (commune de Vendresse) est immédiatement à l’ouest de celui du « Mourson, de Paissy ou de Moulins » dans les localisations de l’époque.

dévoilement de la plaque

P. O. Teilhard, MM. M. Ernst, B. Teilhard, J.-P. Boureux, F. Béroudiaux (cliché G. et M. Bayon de La Tour)

     Pendant ce temps et durant deux jours une exposition présentait des oeuvres d’inspiration teilhardienne dans la salle communale. Ainsi pouvait-on voir des peintures de Mme A.-M. Ernst-Caffort, des encres et sculptures de Mme M. Bayon de La Tour, un pastel et une encre de moi-même.

calicot devant la salle communale de Paissy

exposition

peintures de Mme Ernst-Caffort

Peintures de Mme Anne-Marie Ernst-Caffort

Teilhard géologue par Mme Bayon de La Tour

gros plan sur le bronze de Mme Marie Bayon de La Tour : le géologue

     Des discours furent prononcés qui évoquèrent l’oeuvre de Pierre Teilhard qui prend source ici à Paissy et sur le Chemin des Dames.

discours du maire de Paissy

MM. B. Teilhard, J.-P. Boureux, M. Ernst, F. Béroudiaux maire. (cliché G. et M. Bayon)

     L’après-midi j’ai présenté dans l’église une conférence destinée à faire ressortir la pensée de Pierre Teilhard au moment même où il combattait dans notre secteur. Ainsi était soulignée notamment sa part prise dans l’aide aux combattants, sa mission d’aumônier et l’élaboration de sa pensée théologico-philosophique qu’il ne cessera de développer par la suite. On y décelait curieusement, au travers de fragments d’essais et de correspondance, que Pierre Teilhard de Chardin fut paradoxalement un combattant souvent heureux ici, fait du reste souligné par M. Bernard Teilhard de Chardin, son neveu, qui a tenu à être présent avec sa famille et nous, ce jour de mémoire. Le texte de cette conférence sera prochainement accessible. S’il n’apporte pas de réelle nouveauté du moins montre-t-il l’implication de l’homme dans des territoires qui aujourd’hui encore porte les marques, les stigmates dirait-on ici, de l’Histoire. La plaque émaillée incrustée dans la pierre de la grotte-école-chapelle de Paissy porte la marque de tout cela et invite à se souvenir ou à chercher. Ce lieu est désormais patrimonial.

     De fait, quelques paysages tel que celui du ‘ravin de Mourson’ à partir duquel Pierre Teilhard de Chardin rédige une lettre à destination de sa cousine Marguerite Teillard-Chambon, on peut plus facilement admettre que de rares combattants à l’esprit inventif et aptes à transformer l’ordinaire pour le sublimer, aient pu être heureux ici :

Paissy, ravin de Mourson

27 décembre 2005. Au fond, à l’extrême gauche, le célèbre « Plateau de Madagascar » sur les confins nord de Bourg-et-Comin.

«… je t’écris du fond de ma sape boche où il fait bon et frais, à la différence des boyaux qui sont quelque peu surchauffés…cela a ‘bardé’ hier soir. Quand le calme fut rétabli, si tu savais quelle poésie intense se dégageait la nuit tombée, de ce plateau sauvage encore fumant ! Dans l’air chantaient encore, par intervalles, des obus retardataires, et de crête à crête, jusqu’à Laon, les fusées boches se transmettaient multicolores ».

Pierre Teilhard de Chardin, Genèse d’une pensée, Lettres (1914-1919), Grasset, 1961, 404 p. Présentées par Alice Teillard-Chambon et Max-Henri Begouen et précédées d’une Introduction de Claude Aragonnès.

Merci à tous ceux qui par leur présence, leurs dons, leurs actions diverses et variées selon les qualités de chacun, ont permis la réussite de cette journée ; mention spéciale étant attribuée à M. André Peltre, soutien permanent et animé défenseur de la mémoire teilhardienne et des combattants de la Grande Guerre.

 

Ordinaire jour de mai

aubépines

     Au-delà du ravin du Mourson moutonnent blanches les aubépines, ponctuation placée en lisière du vert sous-bois, comme des notes qui égaient le jaune colza à l’odeur fade. De près leurs bouquets blancs et roses se hérissent d’étamines à tête fauve qui ignorent l’épine.

bouquet d'aubépines fleurs d'aubépine

     Franchissons la bordure, entrons. Les Orchis purpurea abondent, haut perchés,  labelles veloûtés, dans la prestance pourprée d’un empereur byzantin. Voyez de près l’élégance du tissu, pailleté de fins crochets distribués en pluie. Ils dodelinent au vent, fiers de montrer du doigt leur trop discrète voisine blafarde car privée de chlorophylle – une néottie nid-d’oiseau, à laquelle les circonvolutions du rhizôme ont donné nom.

hampe fleurie d'Orchis purpurea

gros plan sur label d'O. purpurea

Neottie nid-d'oiseau

néottie nid-d’oiseau et, à son pied, aspérules odorantes

     Encore de rares senteurs de muguet finissant et au-dessus, qui s’enhardit à monter de l’humus gorgé d’eau, la fragrance tenace des aspérules odorantes, les bien nommées, avec lesquelles les Alsaciens ont coutume de produire un « vin de mai » parfumé.

fleurs d'aspérule

     De mémoire il me semble que jamais je n’aie vu pareille fructification des ormes. Le sentier est parsemé de leur graînes en majesté dans l’auréole ivoire et nacrée qui les tient prisonnières quelques heures, depuis leur chute du ciel qu’elles colorent par plaques offensant la verdure de ces jours.

fructification de l'orme

graînes de l'orme

     Du pied de la falaise tapissé d’un somptueux édredon de géranium des bois aux discrètes fleurs roses, aux encore plus timides éclaboussures rouges des pétales et des tiges frêles et cassantes,

fleur de géranium des bois

voltigent piérides et tircis qui se coursent mutuellement dans un vagabondage enfantin. Je m’amuse de leurs allers et venues à tire-d’ailes de velours et de nacre.

tircis

Tircis (Pararge aegeria L.)

     Plus haut, en plein soleil, diffusant un subtil parfum, un pied de giroflée jette de l’or sur la pierre creusée d’antiques boulins, sans doute pour le plaisir des pigeons qui roucoulent d’aise dans une cavité voisine abritée.

giroflée devant boulins

fleur de giroflée

     Me manquent déjà ici la fraîcheur du sous-bois, la musique du ruisseau et l’éclaboussure des gouttes devant la cascade où des scolopendres en leur jeune et renouvelé costume montent la garde.

ruisseau et cascade

cascade

gouttes d'eau au 1/1000e de s.

C’était un jour ordinaire de mai.

« …ce qui me semble, à moi, le plus haut dans l’Art (et le plus difficile), ce n’est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d’agir à la façon de la nature, c’est à dire de faire rêver. … »

Gustave Flaubert, Lettre à Louise Colet, 1853

dans Flaubert, Correspondance, Choix et présentation de Bernard Masson, Folio, 1998, p. 257.

Pâques, Joyeuses Pâques, sonnez !

Permettez que je reprenne en introduction un extrait du montage de l’an passé sur ce blogue en date du 21 mars 2008, assemblage fantaisiste qui renvoyait également à un lien tout aussi farfelu. Révisons le problème de la date mobile de Pâques, fixée par le mouvement de la terre autour du soleil, exprimée en modalité lunaire.

     Un dimanche bien sûr, toujours le dimanche depuis le concile de Nicée en 325 qui a établi la date de Pâques en fonction de la fête juive de la Pâque qui tombait au mois de Nisan, premier mois de l’année. Ce qui fait que depuis le IV e s. on a pris l’habitude de commémorer la résurrection du Christ en procédant ainsi : Pâques se place le premier dimanche qui suit la première pleine lune après l’équinoxe de printemps, donc entre les 22 mars et 25 avril. Vous pourrez vérifier sur votre calendrier s’il porte les phases de la lune, ou bien regarder par la fenêtre où en est la lune par une nuit étoilée. Dans la pratique les choses ont été un peu plus fluctuantes mais on peut en rester à ce point de vue simple. De plus cette date de Pâques a souvent été choisie comme départ de l’année (civile), en raison du texte biblique ; ainsi en était-il en France au Moyen-Age et jusque vers 1570. Je ne vous dis pas le casse-tête quand on fait la conversion avec la pratique d’aujourd’hui qui fait démarrer l’année le premier janvier…mais on y arrive avec un peu d’habitude. Ce n’est pas plus difficile que de faire la conversion avec le calendrier révolutionnaire qui n’a vécu qu’un lustre ou peu s’en faut. Venons-en aux œufs.   Dessiner un œuf ! Pas si simple qu’il ne paraît. Essayons au crayon de rendre le volume par un jeu de fines hachures et de points, sans trop enfermer la forme pour mieux faire circuler la lumière. Ouvrons des portes et fenêtres à la lumière, capturons ses rayons.

dessin d'une coquille d' oeuf en noir et blanc

mine de plomb, mine de rien, au fond, quand on y pense.

     Obéissant à une longue tradition graphique voici une gravure sur pierre que j’ai exécutée en 1967. Taillée au burin dans un calcaire dur provenant des hauteurs lutétiennes de Vailly-sur-Aisne elle figure une tête de Christ d’inspiration byzantine ou slave, auréolée d’or à la feuille. Quasiment marmoréenne, soulignée par l’or impalpable battu, je la trouve cependant assez froide, comme figée dans la pierre.

ciselure d'une tête de Christ dans le calcaire

     Aujourd’hui je préfère plus de liberté dans l’expression. Bien que seulement ébauchée, voyez ci-dessous la structure d’un vitrail que je nomme ‘paysagé’, parce que ses lignes de construction visuelle prennent appui sur le dessin de la roche qui apparaît à l’arrière du verre, en fond de vision. Ayant lu dans le texte de l’évangile de Jean l’apparition du Christ ressuscité tel qu’il apparût à Marie-Magdeleine dans la vision étonnante tant de fois représentée dans l’art sous l’appellation du « noli me tangere », j’ai été tenté à mon tour de figurer cette scène que tout jardinier connaît. De plus le fait d’avoir permis alors à une femme d’être la première personne à témoigner ainsi de la résurrection vue par les chrétiens des origines, m’a semblé assez accordé à notre époque et digne d’être maladroitement exprimé par le verre à l’intérieur d’une mystérieuse alcôve circulaire taillée dans la roche entre le XIIe et le XIXe s., d’usage indéfini.

Relisons la scène chez saint Jean, 20, 11 à 18 : »Cependant Marie se tenait près du tombeau, et sanglotait. ….(aux deux anges) :… on a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l’a mis. En disant cela, elle se retourne et voit Jésus qui se tenait là, mais sans savoir que c’était lui. » …

projet d'un vitrail racontant l'apparition du Christ

dessin du projet, et ci-dessous, état en cours de réalisation :

vitrail en cours de réalisation

et enfin la même scène que j’ai choisie ici sous une représentation pittoresque anonyme du XVIIe s. qui figure dans l’église abbatiale de l’Abbaye aux Hommes, à Baume (Jura), dont le chapeau avait retenu mon attention :

     On notera que la balsamine des bois, impatiens noli-tangere, est une balsamique (= dont on faisait un baume. On reste ici dans le même langage symbolique avec Marie de Magdala qui peut être Marie-Magdeleine), plante nommée ainsi parce que ses graines se libèrent au moindre contact du réceptacle. La multitude de tableaux qui illustrent cette scène bien connue du ‘ne me touchez-pas’ ont très souvent associé les symboles liés aux différentes expressions historiques de ce très singulier épisode biblique.

Joyeuses Pâques à toutes et tous ! Peignez et ramassez des oeufs, des lapins et lièvres, faites tinter les cloches… En ces temps difficiles il ne coûte rien de rêver. Priez si cela correspond à vos convictions, tous les psys vous diront que la méditation est salutaire, qu’elle éloigne le stress et favorise l’empathie, dans les sens de charité et amour du prochain réunis. Si la science seule peut contribuer efficacement à préserver l’espèce humaine, elle n’exclut nullement des approches impalpables et hors vérité scientifique qui peuvent aider à améliorer le sort de chacun.

     Oeuf peint en cadeau visuel : assez complexe à réaliser, j’ai d’abord peint l’ensemble de la coquille d’un ton rougeâtre sur lequel j’ai ajouté des traces brunes très sombres et des parcelles de feuille d’or collée. La dernière touche est celle de la gravure du motif, à l’aide d’une pointe de cutter. On voudrait bien le voir éclore.

coquille d'oeuf peinte et gravée

Sons d’avril.

     Bien difficile de décrire les bruits qui nous entourent. De l’entrée d’une creute j’entends, très proche, le chuintement aigu d’une chauve-souris à l’abri d’une crevasse et immédiatement au-dessus de la falaise les pépiements d’appel d’un couple de mésanges bleus occupé à charrier de la mousse pour remplir une cavité, suivis de l’éclatement soudain d’une trille flûtée d’un troglodyte. A quelques pas le martellement d’un pic à l’intérieur d’un vieux tronc de frêne anime le sous-bois d’un tambourinement continu et rapide distribué en salves courtes. La présence de l’oiseau m’était signalée en outre par la projection au sol d’une multitude de copeaux lancés à la volée.

copeaux qui trahissent la présence du pic

     A quelques centaines de mètres des pics noirs communiquent par code connu d’eux seuls, dans un crépitement puissant, très au-dessus de celui du pic-vert qui, tout d’un coup passa sa tête empourprée et s’élança dans le sous-bois qu’il salua de son habituel rire inimitable. Dans le vallon le claquement d’une porte de benne provoqua le coup de klaxon du faisan auquel fit écho un cageolement de geai des chênes * et plusieurs hullulements de hulotte. Dans les hautes ramures rousses aux lourds bourgeons gonflés de sève, un couple de ramiers ronronne et un écureuil voltige. Surpris de me voir il s’agace, observe en tournant autour d’une branche maîtresse et secoue violemment sa queue déployée en panache rouillé. En colère il crachouille un peu comme un lérot puis disparaît d’un saut habile sur un baliveau proche. Des merles font bruire des feuilles mortes au pied d’un érable et signalent ainsi leur présence tandis qu’une linotte pousse la chansonnette bec grand ouvert, bientôt suivie du répertoire mélodieux et varié d’une fauvette à tête noire. Ce matin le concert est magique, en pleine stéréophonie, chargé des promesses d’un printemps tardif et toujours enchanteur.

printemps jaune et bleu

     Sur la pierre à usage de banc, auprès de la cascade, l’envie me prît, non d’enregistrer ces sons, mais d’évoquer par le trait et les mots cette magie annuellement mise en scène. Une malhabile entreprise de haïku et quelques touches de pastel gras sur le carnet de croquis suffisent à dire en peu de mots, en peu de traits, le retour toujours attendu du printemps.

mots et couleurs d'avril dans le sous-bois

* Le geai des chênes, que l’on sait beau parleur me dit : « tu veux ma photo ? » Non, répondis-je, je l’ai déjà, avec bien d’autres portraits d’oiseaux photographiés par Gaston Gast et Patrick de Korte, dans « Au plus près de l’oiseau« , paru aux éditions VM en 1999. Je vous la livre, tronquée, vous incitant par ailleurs à vous rendre parmi ces pages qui offrent de splendides cartes d’identité d’oiseaux.

portrait d'un geai

Pierre Teilhard de Chardin, Paissy, et le Chemin des Dames

Le cinq juin dernier je racontais sur ce blogue la présence d’un philosophe dans les cavernes de Paissy. Ce jour je vous annonce la tenue d’une journée commémorative prochaine dédiée à la mémoire du Père Pierre Teilhard de Chardin en ce même village et sur le Chemin des Dames en avril-juin 1917. Nous reviendrons bien entendu sur cette évocation d’un aumônier du 4e RMZT, 38 D.I. engagé dans les combats d’alors, après la cérémonie du 2 mai 2009 prochain.

portrait du P. P. Teilhard de Chardin

encre et plume, JPB, d’après photographie

Le cinq avril 1917 le Père P. Teilhard écrit à sa correspondante et cousine, Marguerite Teilhard-Chambon, presque de son âge, érudite et animée de sentiments chrétiens qu’il conforte :

« …Demain, je pense dire ma messe près d’ici dans la caverne-chapelle bien entretenue. »

     la grotte-chapelle et école de Paissy

la « grotte-chapelle » servant aussi d’école

     Je vous dirai en mai bien des détails sur tout cela et si histoire, littérature, environnement et religion vous inspirent tout à la fois, venez vous joindre à nous le

2 Mai 2009 dans le village troglodyte de Paissy

10h 30 messe célébrée par le Père Olivier Teilhard de Chardin, soit dans la creute-chapelle, soit dans l’église, en fonction de la météorologie

11h 45 dévoilement d’une plaque faisant mémoire de l’événement et discours des autorités présentes

Présentation d’une exposition d’oeuvres d’art inspirées par Teilhard de Chardin : travaux de Mmes Anne-Marie Ernst-Caffort, Marie Bayon de La Tour et M. Jean-Pierre Boureux

Vin d’Honneur

Déjeuner libre ; nombreuses possibilités dans un rayon de 10 km

15h 30 conférence de J.-Pierre Boureux : P. Teilhard de Chardin et le Chemin des Dames

16h 30 balade patrimoniale dans les rues du village et ses creutes

Tout ceci avec le concours de :

Municipalité de Paissy

Fondation Teilhard de Chardin du Muséum National d’Histoire Naturelle (Paris)

http://www.mnhn.fr/teilhard 

Association des Amis de P. Teilhard de Chardin 

http://www.teilhard.org

Centre Teilhard de Chardin (Lille)

informations complémentaires et contact :

Fondation et Associations : M. André Peltre 0175470008 

 ajpeltre[arobase]aol.com

localement : Jean-Pierre Boureux 0326474848 ou 0323258511

jp[arobase]boureux.fr

Encore une tour : Septmonts.

     Implantée sur la marge de l’une des sept collines qui enferment Septmonts elle domine élégamment le village et son église, clamant haut et fort la puissance de son constructeur.

     Il peut paraître étrange aux yeux d’un promeneur du XXIe s. que le seigneur bâtisseur soit…un évêque. Mais c’est ainsi que les choses se passèrent : depuis les années 1130, et tout spécialement en 1226 lorsque Jacques de Bazoches reçut là Louis IX, le domaine appartient aux évêques de Soissons. Dès lors il faut bien considérer que ce seigneur est issu le plus souvent des familles nobles, appartient à la culture occidentale et féodale du temps et, comme tel, vit et réagit comme ferait n’importe quel seigneur. Donc ici il construit, et la tour donjon que nous avons sous les yeux est une résidence princière, au goût des années 1370, édifiée par Simon de Bucy dont la famille comptait des gens influents à la cour de France. Les historiens le savent par un « aveu et dénombrement » de 1373 dans lequel cette tour est décrite. Ce seigneur avait du goût et la richesse suffisante pour manifester ainsi ses droits sur le domaine et ses habitants. Les habitués de l’architecture du XIVe s. y verront des analogies de détail avec le décor élégant de Vez évoqué dernièrement et celui de Pierrefonds, que tout le monde a en mémoire.

donjon de Septmonts

     Un pavillon résidentiel, à la mode Renaissance, a été bâti à proximité à l’intérieur de l’enceinte, puis au milieu du XVIIe s. l’évêque Charles de Bourbon installe là un jardin avec allées et canal. Enfin, peu à peu, le château est laissé à l’abandon car les évêques préfèrent leur palais soissonnais et dès les années 1720 le mobilier et les décors sont récupérés pour être vendus ou installés ailleurs. 1791 et la Révolution le voient changer de mains (vente à la bougie pour 11500 livres nous fait savoir feu Bernard Ancien) et une quarantaine d’années plus tard les lieux ont toujours et cependant, quelque chose de magique s’il faut en croire Victor Hugo. L’homme aime les voyages, surtout quand des femmes les agrémentent et on n’est pas étonné de lire dans une lettre adressée à sa femme Adèle :

« …je te l’achèterai mon Adèle, c’est la plus ravissante habitation que tu puisses te figurer… »

bien évidemment il ne dit rien de sa montée au vieux donjon où, en compagnie de Juliette Drouet, il grave dans la pierre :

« Victor – Hugo – Juliette – 29 juillet 1835 »

     Le château résiste aux deux guerres mondiales et est aujourd’hui aux mains de la commune. Cerise sur le gâteau d’une commune gâtée, coût de la confiserie aussi. Mais saluons dans l’au-revoir, l’action intelligente et dynamique de l’Association des Amis de Septmonts qui fait en sorte de préserver au mieux et rendre vivant ce lieu charmant. Alentour croît un arboretum, repose une église digne d’être visitée, s’étale un village aux maisons de pierres garnies des ‘sauts de moineaux’ si joliment caractéristiques des villages du Soissonnais et du Valois.

http://www.amisdeseptmonts.net