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Quand le monstre laisse des traces ténues…

Sans doute faut-il être bon observateur pour découvrir des signes rares ou énigmatiques,  avoir la main heureuse ou encore un bon guide ; les décrypter ensuite relève de la fantaisie et de l’imaginaire confrontés à l’expérience du réel.

Ce jour-là mon guide fut mon cousin homme de lettres et de culture, ami des boucles de l’Aisne ou des Hauts crayeux peuplés d’oiseaux, Guy Féquant. Il me propose de déchiffrer un message laissé involontairement par un Allemand de passage à Barby. Je vous donne ce message :

Un mur de craie en moellons équarris et appareillés. Comme bien d’autres murs de cette région de la vallée de l’Aisne proche de Rethel, quand la pierre est craie avant que de disparaître et laisser place au bois et torchis ou encore à la brique, ici en soubassement et en mur latéral.

Je vous donne un indice supplémentaire par agrandissement et détail centré sur notre propos :

traces de chenille de char sur craieCette fois vous constatez des marques avec trois ou quatre bandes en arc surmontées de deux profondes rayures. Si vous n’avez trouvé je vous donne la solution car l’énigme semble bien obscure : il s’agit de la morsure d’une chenille d’un monstre d’acier nommé Panzer en allemand car la tradition locale attribue en effet cette blessure de la pierre à un char allemand dont le chauffeur s’est trop rapidement et imprudemment engagé dans une ruelle étroite du village de Barby. Des anciens du village ont peut-être noté la date exacte mais puisqu’il s’agit du jour où les armées nazies ont déferlé vers le sud ou bien ont longé l’Aisne avant de la franchir il est possible de situer à quelques jours près l’évènement.

« Par Porcien, Wadimont, Fraillicourt. C’est une contrée où j’étais déjà venu en 1915. Je me souvenais de ses maisons en craie blanche, de ses portes et fenêtres si joliment bordées de lisières de briques rouges. … » (1)

En effet une âpre bataille se développe à Rethel entre les chars de Guderian et les combattants du 152 e RI pour contrôler le passage de l’Aisne, du 16 au 20 mai 1940. A l’ouest de Rethel l’Aisne était franchie le 9 juin et Barby se trouve entre Rethel et Château-Porcien en bordure d’Aisne. L’épisode du char se situe donc dans la fourchette chronologique du 20 mai au 9 juin 1940.

Immédiatement perceptible mais inexplicablement conservé dans une de ces cavités nommée creutte, un fragment de journal allemand tel que je l’ai trouvé enfoui sous quelques pierres à Paissy, puis photographié :

fragment de journal allemand du 28 mai 1940Trace infime, trace impondérable du passage d’une troupe allemande dans les creuttes de Paissy aux environs du mardi 28 mai 1940 comme il est écrit ici. Une recherche rapide m’apprend que les Allemands occupent Laon le 17 mai 1940 et que les armées françaises en recul font sauter tous les ponts sur l’Aisne le 20 mai entre Soissons et Neufchâtel-sur-Aisne. Des soldats du IIIe Reich peuvent donc être à Paissy entre le 18 mai et ce 20 mai et notre journal a été abandonné par un des leurs environ une semaine après leur entrée dans ce terroir. A moins qu’il ne s’agisse d’une arrivée un peu plus tardive encore, après notre temporaire victoire de Montcornet-Sissonne contre les divisions blindées, à l’initiative de De Gaulle et de ses chars le 24 mai. Quoi qu’il en soit ce journal est une preuve infime et insignifiante de l’Occupation, entre exode et retour des populations civiles.

Le témoignage d’Ernst Jünger, deux semaines plus tard environ, souligne encore des combats d’artillerie vers le Chemin des Dames :

« Je trace ces lignes après avoir pris une douche à la salle de bains, assis sur la terrasse, tout en sirotant des liqueurs telles que Cointreau et fine champagne, que nous avons trouvées dans le bar de notre logis. A la distance d’une petite étape à pieds, du coté du Chemin des Dames, résonne le feu des artilleries : lentes accumulations d’éclatements, semblables à des écroulements de montagnes. … » (2)

(1) Bucy-les-Pierrepont, 29 mai 1940

(2) Laon, 7 juin 1940  par :

Ernst Jünger, Jardins et routes, Plon, 1942. Ernst Jünger, combattant distingué en 1914-1918 et écrivain renommé, séjourne à Laon avec son unité la XCVIe division, du 7 au 15 juin 1940, il arrive après avoir cantonné à Gercy puis Toulis et avant de gagner Essômes-sur-Marne puis Montmirail.

Vailly-sur-Aisne a les jetons ! Jeanne d’Arc n’est plus de ce monde

Restons un peu dans la commémoration johannique en revenant autrement à son temps, toujours à Vailly-sur-Aisne. L’époque est très troublée, de nombreuses bandes armées pillent, violent, tuent dans le désordre d’un royaume en recherche de légitimité du pouvoir. En effet le roi de France et celui d’Angleterre prétendent chacun pouvoir le gouverner. Les deux recherchent et trouvent des alliés féodaux dans des intrigues qui vont des traités aux meurtres. Calamités sans fin pour la population amenée souvent à se réfugier temporairement dans les caves creusées sous les maisons bourgeoises de la ville ceinte d’un rempart.

Dans les caves destinées semble-t-il au stockage des vivres et du vin, peut-être parfois à celui des textiles les Vaillysiens d’alors séjournent donc plus que d’ordinaire, y mangent, y dorment. Des puits souvent mitoyens permettent le ravitaillement en eau et parfois des communications sont établies sous terre entre maisons voisines sans que l’on puisse affirmer ou vérifier la présence d’un véritable réseau, loin s’en faut.

Nous avons vérifié ces faits lors de l’installation d’une cuve à fuel dans l’une de ces caves vers la fin des années soixante. L’oeil averti de l’archéologue avait alors identifié un niveau d’incendie et un niveau d’occupation renfermant des tessons de poterie des XIVe et XVe siècles, quelques fragments de verres à boire, des crânes de moutons découpés pour en extraire la cervelle ainsi que quelques rares pièces de monnaie et jetons.

Parmi ces pièces figuraient une maille et un denier tournoi quasiment illisibles se rattachant avec certitude à la monnaie de Charles VII (1422-1461) émise vers 1436. On parvient avec peine à lire sur le denier : KAROLUS : FRANCORV : REX : et à constater la présence d’un trilobe avec 2 fleurs de lys. Ont été également trouvés deux jetons -sorte de pièce à usage de monnaie, d’échange ou de propagande souvent fabriqués dans l’Empire à Nüremberg, d’où leur appellation fréquente de « jeton de Nüremberg » et bien que d’autres ateliers de frappe aient été identifiés. Les voici en photographies et un commentaire aidera à en comprendre sinon l’usage, du moins le sens.

jeton du duc de Bourgogne Philippe-le- Bon

champ de 12 fleurs de lys autour d’un losange à quatre fleurs de lys. La légende est :  *+/VIVE*LE*ROI*VIVE*BOURGONGNE

jeton du duc de Bourgogne Philippe-le-Bon

Croix fleurdelisée cantonnée de quatre lys couronnés. La légende est :

*+/VIVE*AMANT*VIVE*AMOUR*VIVE

Nous pensons pouvoir attribuer ce jeton au duc de Bourgogne Philippe-le-Bon (1419-1467) et sans doute s’agit-il d’une forme de propagande politique en faveur du parti bourguignon. En effet des écus de ce duc ont pour légende un texte proche.

jeton à l'imitation de la monnaie de Paris navire (nef) sur l’eau (à l’imitation de la monnaie des échevins de Paris) et légende illisible ou légende volontairement incompréhensible

jeton                                9 cercles entourent un losange double avec quatre fleurs de lys, légende sans signification apparente? L’examen attentif montre que l’un des coins a glissé durant la frappe ce qui rend le centre de la pièce d’une lecture confuse.

A titre de comparaison avec la monnaie officielle d’argent nous donnons ci-dessous la photographie d’un denier tournoi de Charles VI (1380-1422) :

denier d'argent de Charles VI

Avers : Ecu de France à 3 fleurs de lys dont la légende se lit : ++KAROLVS : FRANCORV : REX [Karolus Francoru(m) Rex = Charles roi des Francs

Revers : croix pattée cantonnée de 2 felurs de lys et 2 couronnes dont la légende est :           : BENEDICTU + SIT : NOME : DNI [benedictus sit nomen Domini = béni soit le nom du Seigneur

Quelques maigres éléments donc qui mettent en lumière des années difficiles pour les habitants de notre bourgade, alors assurément une ville comme l’attestent la présence des remparts, celle de trois églises, des réglements administratifs de corporations et d’autres trop longs à développer et qui n’entrent pas dans le point de vue de ce blog. Rappelons encore que la ville était directement de la juridiction royale jusqu’en 1379 date d’un échange entre le roi et l’archevêque de Reims, le roi souhaitant gérer la ville de Mouzon en position de frontière avec l’Empire plutôt que Vailly qu’il cède alors à l’archevêque de Reims. La suite des temps indique que cet échange fut peu favorable à notre ville.

Pour clore cette note je place la signature de Jeanne d’Arc telle qu’on peut la voir dans une lettre adressée aux habitants de Reims le 16 mars 1430 depuis Sully sur Loire, lettre conservée avec deux autres puis mise en vente mais préemptée et remise à Jean Taittinger en tant que maire de Reims le 17 février 1970. Elle est depuis conservée aux Archives municipales de la Ville de Reims.  La photographie ci-dessous est extraite d’un plaquette écrite par l’abbé Jean Goy et publiée par la Direction des relations publiques de la ville de Reims en 1984.

signature de Jeanne d'Arc

Soissons et la vallée de l’Aisne au temps des Celtes et Gaulois

L’exposition présentée par le Musée de Soissons et l’Institut national de recherches archéologiques préventives, associés à leurs partenaires institutionnels, intitulée : « Celtes et Gaulois, deux chemins vers l’au-delà » présente et met en scène la vie dans la vallée de l’Aisne entre 475 et 50 avant J-C., à partir de découvertes effectuées depuis environ un siècle et issues des pratiques funéraires d’antan.

Elle a lieu de décembre 2011 au 15 avril 2012 à l’Arsenal (site de l’abbaye de Saint-Jean-des-Vignes, -profitez donc de la circonstance pour traverser et admirer le remarquable réfectoire à deux travées !) du lundi au vendredi de 9h-12h et 14h-17h et les samedi, dimanche et jours fériés de 14h à 18h. Voir aussi : http://www.musee-soissons.org De plus, c’est gratuit !

façade de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons

Les pratiques de l’inhumation puis et ou de l’incinération ont laissé suffisamment d’objets de la vie courante entre les Ve et 1er siècle pour que l’on se fasse une idée de la vie des Celtes puis des Gaulois dans cette région de Picardie. Ces objets sont présentés par thèmes d’utilisation dans un parcours aisé à parcourir et comprendre. Ils sont accompagnés de frises chronologiques et de commentaires suffisants pour qu’un visiteur peu informé au départ sur le second âge du fer sorte de cette exposition avec une information concise, claire et imagée sur la période nommée « La Tène ».

Un intérêt autre de cette exposition est de mettre en scène un moment donné des pratiques de nos ancêtres par d’habiles et soignées reconstitutions. Si l’archéologue est souvent réticent devant cet exercice de rendu cela se comprend par le fait qu’il lui faut sortir alors un peu du champ usuel purement scientifique, espace mental ordinaire nécessaire à la pratique du métier pour se balader en songe dans un univers matériel recomposé et vous entraîner ainsi dans une sorte de concret à jamais insaisissable.

inhumation féminine reconstituée à Soissons

proposition de restitution de l'inhumation féminine de Bucy-le-Long par Sylvain Thouvenot et l'équipe scientifique : oser montrer par une mise en scène pour faire comprendre autrement.

Deux maquettes au 1/40e participent de la même orientation d’esprit : aider à imaginer un moment du passé que l’archéologie a permis d’identifier et de décrire. Nous présentons l’une des deux réalisées par M. Patrick Guéneau :

enclos funéraire circulaire avec fossé et palissade de pieux vers les Ve et IVe siècle avant notre ère

Pour notre part nous avons spécialement apprécié le souci documentaire de l’ensemble y compris dans l’évocation des fouilles anciennes, relayé par ces procédés de reconstitution. De plus, attiré par l’aspect ornemental des objets, nous avons perçu ici outre l’habileté technique des Celtes et Gaulois, leur originale création artistique dans la netteté des formes, une abondance de décors variés cependant ramenée à l’essentiel dans une sorte de simplification qui  rend l’émotion possible dès la perception première de l’objet. Un ‘design’ avant l’heure, comme un art ‘celtico-gaulois’ qui serait une épure géométrique ‘art déco’ issu d’un ‘art nouveau’ exubérant ainsi calmé.

Cet art, très vigoureux dans les monnaies (non présentes ici) est perceptible par exemple dans la forme des armes et de la protection ainsi que dans les décors de harnachement. Nous l’illustrons sur cette note de blog par la magnifique fibule en bronze d’Orainville à ‘la Croyère’ :

fibule de bronze d'Orainville

fibule de bronze où figurent directement ou indirectement lisibles des motifs à caractère anthropomorphe

Vous sortez donc passionné celtico-gallo-dingo. Mais vous regrettez bien sûr vos lacunes culturelles sur cette période de notre histoire soudain révélées. Qu’à cela ne tienne, les scientifiques ont prévu de vous accompagner dans l’au-delà d’avant-hier par un ouvrage d’aujourd’hui, copieux (216 pages et des centaines d’illustrations) composé d’une quinzaine de chapitres rédigés par des spécialistes et suivi du catalogue proprement dit, lui-même enrichi par 111 photographies ou planches d’objets. Il est intitulé « Celtes et Gaulois, deux chemins vers l’au-delà« , Musée de Soissons/Inrap, 2011.  Vendu sur place au prix de 25 euros vous pouvez également vous le procurer dans toute  librairie ou au Musée de Soissons.  ISBN : 2-913705-31-6

Dans l’incertitude probable de l’au-delà futur optez donc pour celui d’avant notre histoire écrite et visitez cette présentation archéologique tout à fait digne d’intérêt.

 

Léon-Henri Liévrat, Vailly-sur-Aisne et les bergers

Parmi les peintres qui ont un rapport de proximité avec Vailly-sur-Aisne, Léon-Henri Liévrat est sans doute le plus connu. Né et mort à Vailly (1854-1913) il s’installe à Paris et travaille chez un peintre sur porcelaine tout en fréquentant de temps à autre l’Ecole des Beaux-Arts où il étudie la peinture avec, parmi ses maîtres, Jean Léon Gérôme. Ses dessins et même ses peintures ont quelque affinité avec ceux de Millet ; il appartient au courant dit des ‘Naillistes’ désignant les peintres qui, pour leur déjeuner du jour, avaient pour habitude de fréquenter à crédit le restaurant du couple Nail, aubergistes à proximité de la ‘rue de Seine‘. H. Liévrat a peint beaucoup de paysages, d’arbres en fleurs présentant une touche de japonisme, des scènes champêtres et des crépuscules ou des nuits. Sa touche est précise et sensible, de même que ses traits.

J’ai choisi l’atmosphère d’un couchant de fin d’automne, un dessin de saison, une date anniversaire : 20 décembre 1904. Sous un petit format L.-H. Liévrat offre un crépuscule tout en nuances et un clin d’oeil biblique à la saison. Il s’agit presque d’une allusion tant le signe est discret. L’un des deux bergers a le bras levé et son doigt pointe quelque chose dans le ciel, que son compagnon observe de concert. Une certaine attention est nécessaire pour détecter, non un ovni, mais les rayons d’une étoile. En effet les rayons de l’étoile, -car c’est bien une étoile qui s’allume dans un ciel plombé, présentent quelque similitude avec les branches qui hérissent les troncs maigres de jeunes ormes. Presque un message crypté où seul un berger peut retrouver la brebis égarée, ou un spectateur le sens caché de la scène par ailleurs baignée d’une lumière très habilement rendue.

l'étoile des bergers

l'étoile des bergers par Henri Liévrat, dessin sur papier, 19,9 x 10,4 cm, 20 décembre 1904.

signé en bas à gauche : LH Liévrat avec son monogramme LLH entrelacé, répété timidement à droite à côté de la date : 20 déc 04.

Cette représentation de pâtres avec troupeaux est des plus fréquentes alors et l’on rencontre maints traitements de ces pastorales chez Millet ou Lhermitte pour ne citer qu’eux.

Remarques : il y a bien ici une ‘étoile des bergers‘. Cependant ceci manifeste une collusion entre les deux seuls récits évangéliques de Noël. Dans celui de Luc les bergers voient d’abord un ange de l’armée céleste qui donne son message, puis il est ensuite accompagné d’une multitude d’anges dans le ciel. Point d’étoile ici. Dans celui de Matthieu en revanche il est bien question d’une étoile qui guide les mages jusque la crèche. Dans les contes et les peintures on voit apparaître, peut-être pas avant le XVIII e siècle (je n’ai pas eu le temps de vérifier vraiment) la représentation d’une ‘étoile des bergers‘ à laquelle Henri Liévrat fut sensible. De plus on appelle aussi ‘étoile du berger‘ la planète Vénus souvent très brillante et qui apparaît la première et s’éteint la dernière dans le ciel étoilé. D’où une nouvelle occasion de confusion par rapport aux deux textes d’origine.

Dans le catalogue de vente daté samedi 11 décembre 1982 établi par la Galerie des Ventes d’Orléans pour les peintres Liévrat et Alleaume il semble que le numéro 22 corresponde à ce crayon. Dans le catalogue de la première vente daté du 16 octobre 1982 Maître Savot introduit le catalogue par une puissante évocation de notre peintre rédigée par son ami Ludovic Alleaume. Celui-ci note : « …Liévrat a fait beaucoup de soirs, de crépuscules, des nuits avec une belle lune et, chose incompréhensible : il n’y a jamais placé une étoile. Je ne puis m’expliquer cela ?… »  Et bien voici l’étoile, tellement discrète que Ludovic Alleaume ne l’a point vue !

Reste encore la date : 20 décembre. Après recherches il apparaît que ce jour l’ancienne liturgie honorait plusieurs saints dont saint Dominique de Silos (Castille), mort en 1073. Il est le patron des bergers, des prisonniers et des femmes enceintes. De plus le 20 décembre est également le jour d’entrée dans les vigiles de Noël pour les églises orthodoxes et gréco-catholiques. Je n’ai pu établir de rapports entre ces dernières et notre peintre, en revanche durant son enfance sous le Second Empire Henri Liévrat a nécessairement rencontré des bergers car la période fut très propice à l’élevage de nombreux ovins. Au long des pentes escarpées établies sur le revers de la cuesta d’Ile-de-France et tout spécialement sur celles du rebord de plateau au nord de Vailly vers ‘la Justice‘, ‘les Grands Riez‘, ‘Rouge-Maison‘ et ‘l’Abondin‘ quand elles n’étaient pas garnies de vignes, ces pentes accueillaient les ‘savarts’ parcourus par le pacage des troupeaux.

Philippe Jaccotet : « le don inattendu, d’un arbre éclairé par le soleil bas de la fin de l’automne comme quand une bougie est allumée dans une chambre qui s’assombrit ».

Raymond Genty, Les petites lumières, 1943, (trois dernières strophes ici) :                            … ….

Un air de Berlioz, quelques toiles/De Corot dans un magasin/                                       Ce sont encore des étoiles/Dans le ciel d’un noir de fusain.

Pour élever notre souffrance,/Pour que nous regardions plus haut/                          On dirait parfois/Que la France se révèle quand il le faut.

Ayons donc une foi plus vive,/Croyons en son destin plus doux/                               Pour que notre pays revive/Il faut d’abord qu’il vive en nous. 

Recueilli dans Anthologie de la Société des poètes français, tome 1, 1947.

Et pour ce qui regarde la France, espérons que la foi de Raymond Genty soit efficiente !

Oh la vache ! Autre histoire courte

Ce à quoi conduit la passion du terrain. Encore en pleine jeunesse, celle qui mène à tout, j’aidai ce jour-là mon frère aîné à étudier et relever des traces géologiques dans la haute vallée de l’Aisne. Nous avions laissé la voiture, alors une Simca 1000, à l’entrée d’une pâture, sans déceler aucune présence alentour. Au retour quelques heures plus tard nous avons eu la surprise de découvrir le troupeau encerclant notre voiture et l’une des bêtes s’intéressait de très près à son contenu. Un imperméable posé sur le siège a fait les frais de l’affaire et beaucoup de bave recouvrait le siège arrière. Ce fut donc l’objet d’une photo surprise. Surprise qui fait dire : « oh la vache » dans une expression admirative alors qu’en langue courante imagée on trouve aussi bien l’expression dans un sens péjoratif et de rejet.

Laissons là ces subtilités de langage et revisitons Rimbaud, le jeune adolescent de seize ans qui en 1870 dans un poème contenu dans ‘le cahier de Douai’ et intitulé : « les réparties de Nina«  nous emmène bucoliquement dans les prés ardennais :

…  …

« Nous regagnerons le village
Au ciel mi-noir ;
Et ça sentira le laitage
Dans l’air du soir ;

Ca sentira l’étable, pleine
De fumiers chauds,
Pleine d’un lent rythme d’haleine,
Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;
Et, tout là-bas,
Une vache fientera, fière,
A chaque pas  » …

Terminons avec Lepetit, non le camembert qui ne serait pas trop calembredaine avec la vache mais avec le peintre Luc Lepetit (1904-1981) et sa « rentrée du troupeau à Manneaux« . Je suis le troupeau avec Noël Coret, Autour de l’impressionnisme, Les peintres de la vallée de la Marne, La Renaissance du Livre, Tournai, 2000, p.110

peinture de Luc Lepetit

Oh les vaches ! et chèvre, et cheval, et âne

Histoire courte, longues histoires.

L’enfant sait l’eau toute proche, comme bêtes il y court. Au-dessus du miroir d’eau mille reflets cueillent ses pensées vagabondes. D’une main il agite la surface et multiplie la donne, de l’autre il puise cette eau, la verse en un creux sableux et mélange de suite.

sous l'arche d'un étrange royaume

 Trop songeur il n’a pas perçu l’approche discrète du photographe qui surprend l’acteur mais n’attrape pas le rêve.

le jeu renvoie à l'observation

Bientôt il expérimente. Le mélange sablo-calcaire issu de la décomposition des roches proches est tout désigné pour préparer ciments, sable de moulage et …     Tout à ses rêveries il oublie le temps, la présence adulte et le monde tant extérieur à ses songes.

L’oiseau soudain, une buse, de belle taille, très près de la cime des arbres lance un miaulement aigu et plaintif. Aussitôt l’enfant lève la tête et le photographe déclenche. Le monde redevient d’un coup tout plat, le rêve s’évapore dans l’ordinaire d’un jour d’automne. Mais l’image témoigne, enregistre jeux et merveilles du temps d’enfance.     « non pas aux prises avec un passé qui serait une préfiguration de l’avenir, mais restitué à l’ignorance de lui-même dans la lumière aveuglante du présent ».                                              Louis-René des Forêts, Ostinato, 1997.

J’aime vous la faire connaître en ces temps indécis et incertains pour favoriser momentanément un retour vers une enfance heureuse dans la mesure où précisément elle ignore largement les soucis d’après-demain. La voici :

le commentaire sera celui inspiré de vos propres souvenirs ébahis

 

Et nous, adultes, ne serions-nous pas ravis de voir émerger du miroir de l’eau, des cercles concentriques déclenchés par une onde de choc, une sirène attirante se peignant d’un peigne d’or (Heine, die Lorelei :  … . …                                                      « Die schöne Jungfrau sitzet
Dort oben wunderbar :
Ihr goldnes Geschmeide blitzet,
Sie kämmt ihr goldenes Harr »)
ou une baigneuse se mirant, voire… ? Non, plutôt voir de suite :

Roy Lichtenstein, "swimming figure with mirror"

Roy Lichtenstein, 1977, huile sur toile, 15,4 x 177,8 cm, Sotheby's Preview, november 2001

sous l’arche d’un étrange royaume….. rêvez !

Raymond Genty et Vailly-sur-Aisne.

Dramaturge et poète Raymond Genty est né et mort à Paris (7 juin 1881-9 août 1950). Etudes secondaires à ‘Montaigne‘ et ‘Louis le Grand‘, faculté de droit. Mais ce sont littérature et poésie qui le motivent réellement et très vite il  consacre à ces muses l’essentiel de son temps libre.

En 1913 il est secrétaire de rédaction de la revue satirique ‘le Gil Blas‘ et en 1914 il est mobilisé puis blessé grièvement en novembre. Dans l’incapacité de combattre il est démobilisé et rejoint en 1916 ‘l’Odéon’ en tant que secrétaire général. De sa guerre il rédige un carnet de route édité en 1917 par Berger-Levrault :’La flamme victorieuse‘. Sa carrière littéraire d’auteur dramatique est lancée par ‘L’anniversaire, à propos à la gloire de Corneille’ joué à l’Odéon dès 1905.

Quant à son oeuvre poétique elle lui vaudra également une renommée certaine dans les années Trente et divers prix honorent ses travaux riches d’une bonne dizaine de recueils parmi lesquels « Les chansons de la Marjolaine » dont les poèmes ont tous pour cadre la bourgade et les environs de Vailly-sur-Aisne. C’est ce recueil publié en 1932 que l’Association du Patrimoine et de l’Environnement VaillysiensAPEV– a réédité en 2003 avec une préface de M. Philippe Battefort, condisciple d’école et de lycée, à qui j’emprunte quelques extraits de cette note. Toute sa vie Raymond Genty est resté particulièrement attaché à cette terre de ses ancêtres qui habitaient l’écart puis hameau de ‘Saint-Précord’ suspendu au-dessus du bourg dans les collines autrefois garnies de pampres aux origines pluri-centenaires ; refuge d’un ermite irlandais éponyme ce lieu a connu l’implantation d’une église et d’un cimetière mérovingiens.

Raymond Genty, probablement à Saint-Précord vers 1895

Raymond et son père probablement à Vailly vers 1900

Raymond Genty, 23 ans, dans l'appartement de ses parents à Paris, rue de Varennes, en 1904

Je remercie Madame Nicole Genty qui nous autorise aimablement à publier les photographies anciennes ci-dessus et qui suit de près ce qui se passe à Vailly en mémoire de son grand-père.

En ce matin du 11 novembre 2011 des enfants de l’école primaire encadrés par Mme Annie Fournier directrice et certain(e)s de ses collègues ont lu le poème « L’étoile sur le tombeau » -poème lu à l’Opéra Comique en 1922 et dit encore le 11 novembre 1923 au ‘Théâtre de l’Odéon‘.

Je vous livre ici les deux premières strophes et la dernière

« Puisque un astre luit dans la brume                                                                                         Sous l’arche immense des vainqueurs                                                                                            Il faut qu’un astre aussi s’allume                                                                                               Dans l’ombre tiède de nos coeurs.   

Onze novembre. La Victoire.                                                                                                     Quelle date dans l’avenir !                                                                                                   Allumons dans chaque mémoire
La lampe d’or du souvenir.  …/…

Et pour que celui-là sommeille                                                                                                    Celui qui nous a tout donné                                                                                                               Il faut que le souvenir veille                                                                                                        Dans votre coeur illuminé ».

lecture d'un poème de R. Genty par des enfants de Vailly

des enfants de l'Ecole de Vailly-sur-Aisne devant le Monument aux Morts

Ces enfants vont lire le poème mentionné ci-dessus. Attentifs, de gauche à droite :         Louis, Léa, Lucas, Linon et Benoît ; la photographie est de M. Didier Lalonde, qu’il en soit remercié !

Certaines activités de l’école primaire de Vailly-sur-Aisne figurent ici :

http://blogs.ac-amiens.fr/0021771p_ecole_de_vailly_sur/

 

A la recherche du « M »

« Le Monde magazine » invite désormais ses lecteurs à rechercher des « M » autour d’eux et à les photographier, ou bien à visionner leur iconothèque pour les y trouver. Ce jeu est fertile en découvertes et correspond par bien des aspects à ma démarche personnelle sur ce blog. En effet des analogies de formes et de couleurs, des correspondances entre les mondes de l’écrit et ceux de la vision sont fréquemment établies dans mes notes.

logo du Monde magazine

sans doute gothique en référence aux incunables et Gütemberg ?

Dès lors je suis tenté, esprit joueur, de me lancer dans cette quête. Dans ma mémoire d’abord, assez sensible et fidèle aux formes, aux objets et aux couleurs. Sans doute depuis l’enfance où je fus vite attiré par toute forme d’observation, favorisé que j’étais par la présence à portée de mains des milliers d’objets dans la droguerie parentale et ses réserves débordantes. Puis l’attribution d’un ‘Kodak Brownie’ lors de la traditionnelle ‘communion solennelle‘ m’a lancé dans le mouvement photographique jamais interrompu depuis la fin des années cinquante et donc de la mise en boîte de tant de découvertes.

Ensuite, affecté du défaut de tout chercheur et de l’archéologue en particulier, je trouve déjà ce que je cherche. Ainsi de ces stylisés « M » qui ne tardent pas à paraître et dont je vous propose quelques exemples.

"M" de lumière sur la façade gothique de Notre-Dame de Reims

"M" inscrit dans le ciel neigeux de Reims sur la façade néogothique de l'Hôtel Le Vergeur par la découpe de sa toiture

"M" naturaliste des pattes de la grande sauterelle verte

abstraction de deux "M" naturalistes par contre-jour au travers d'une feuille sur les sporanges de la fougère 'scolopendre'

Trouver des « M » de tout aspect n’est donc pas bien difficile et j’M. Passera-t-on ensuite à L, N, O, D, E ? Pourquoi pas ? Voyez LL le jeu ! Quant à moi je vais relire Rimbaud pour les sonorités et les images, et Malcom de Chazal pour le tout. Aurai-je un stock suffisant d’images ?

Cadeau ! Encore un pour finir en lourdeur. On ne sait pas s’il s’agit d’une minuscule caroline ou d’une majuscule quasi gothique car c’est un poids lourd qui est passé par là par temps de neige et a montré patte blanche et noire : le sanglier, que l’on ne prend pas pour un délicat qui signerait sur parchemin enluminé :

le sceau de plomb ou le saut plombé du sanglier dans la poudreuse

Pour participer et vous laisser prendre au jeu du « M », rien de plus simple, rendez-vous sur le site http://www.lemonde.fr/m

 

Couchant du 3 octobre 2011

Cette note ne nécessite pas de commentaire, les photographies racontent la plongée du soleil indirectement, par les couleurs chaudes rouge-orangé qui sont reflétées par la roche.

Une fois le soleil disparu la roche renvoie encore une nouvelle coloration, à partir de la couleur du ciel d’occident. Si les rouges dominent encore, en revanche les autres couleurs et notamment les verts sont éteintes. Les crépuscules sont intéressants à observer dans le détail des couleurs qui s’allument ou s’éteignent imperceptiblement.