Archives pour la catégorie carnet personnel

Bourg-et-Comin ou apprendre à regarder pour tenter de comprendre

Certains noms de lieux fournissent à l’historien spécialiste une place dans le temps et parfois l’idée d’une forme initiale dans le développement de l’endroit, donc un marqueur de l’espace . Ainsi en est-il des toponymes burg, bourg et leurs dérivés. Dans le cas qui nous intéresse –Bourg-et-Comin- le rattachement de Comin, ancien lieu habité fixé au-dessus de Bourg, peut être aisément isolé et enlevé pour plus de lisibilité du mot qui retient notre attention. Comin, accroché au ‘plateau de Madagascar‘ parce que vu du ciel ce plateau dessine une forme semblable à l’île, présente à la fois une surface accueillante pour l’agriculture et, sur ses bordures, des replis favorables à des abris sécurisants creusés dans la falaise calcaire : habitat troglodyte. Le plateau forme aussi un ‘éperon barré‘, c’est-à-dire une surface autrefois défendue et fermée du côté le plus large par un fossé. Dans notre région ces éperons artificiellement fortifiés datent le plus souvent de l’époque celtique. Il en est ainsi à Comin où des fragments de poterie de ‘La Tène‘ ancienne ont été trouvés. Ensuite jusque la fin de l’époque gallo-romaine on note encore des traces d’occupation. Pour ce qui est des creuttes il convient d’être prudent dans l’interprétation car on n’a aucune certitude : on a bien des restes de poteries devant les entrées ou à proximité mais rien pour l’intérieur. Ce matériel a pu glisser du sommet. Au moyen-âge ‘Coumi’ ou ‘Comi’ ou ‘Coumin’ sont mentionnés de la fin du XIIe au milieu du XIIIe siècles sans plus de détails. Voilà pour cet écart fréquemment associé au nom de Bourg dans l’Histoire.

superposition de l'ancienne carte de Cassini et d'image satellite contemporaine élaborée par David Rumsey

superposition de l’ancienne carte de Cassini et d’une image satellite contemporaine, élaborée par David Rumsey

Revenons au bourg et donc à Bourg. Les mentions écrites les plus anciennes donnent ‘Burgum et Cominum‘ 1184 ; ‘Burgum super Axonam‘, 1224 = Bourg sur Aisne ; ‘Bourc sur Aisne’, 1377 et ‘Bourcq en Launoys’ (Bourg en Laonnois), 1515 et 1628.

Ici le spécialiste de l’évolution des formes urbaines ou d’habitat s’attend à trouver, à cause du toponyme ‘Burg’ issu du germanique, une trace quelconque de fortification ancienne, c’est-à-dire le plus souvent la trace d’une défense par fossés et buttes, où la terre pelletée est omniprésente et signe l’action humaine qui se mue en forme géométrique. La promenade à pieds au travers des rues n’est pas ici signifiante, sauf… Reste encore, en complément souvent productif l’examen du cadastre, de préférence le plus ancien que l’on pourra trouver. Là encore, bien qu’intéressant en soi, l’examen du cadastre de 1832, conservé aux Archives départementales de l’Aisne, visible en ligne, n’apporte pas vraiment ce que l’on attendait.

gros plan sur un extrait du cadastre de 1832 ; AD Aisne, 3P 0117-_08, section C, 2e feuille. Réorienté au nord.

gros plan sur un extrait du cadastre de 1832 ; AD Aisne, 3P 0117_08, section C, 2e feuille. Réorienté au nord.

L’espace bâti, en gris hachuré, ne laisse pas voir nettement une forme qui pourrait faire penser à un dispositif de défense. Toutefois au nord-nord-est de l’église un espace vide intrigue un peu. A l’époque aucune construction n’apparaît dans le village au nord de la route Vailly-Beaurieux.

L’analyse globale de la topographie indique que le village est bâti sur une faible élévation d’environ 30 m. de dénivelé qui l’isole de l’Aisne et de la retombée molle des pentes du plateau dans le sens sud-nord, et d’une vingtaine de m. dans le sens ouest-est. J’ai noté que la promenade n’avait rien apporté de précis sauf… Et bien ce sauf est une invitation à pousser la porte du cimetière et à observer. Là tout devient perceptible : il suffit de voir les maisons accolées sur plus d’un demi-périmètre au pied de ce qui est une butte artificielle, sorte de motte, pour comprendre l’évolution des lieux. La butte n’a pas été faite pour recevoir un cimetière, elle a subsisté au cours des temps et un jour son propriétaire a cédé le terrain à la commune pour y installer le cimetière auparavant sans doute autour de l’église comme cela se faisait partout. Les photos suivantes illustrent mon propos et confirment ces assertions. Le seul obstacle à l’observation des faits est qu’ici la hauteur de la butte excède à peine le toit des maisons et celles-ci cachent le vestige depuis les rues.

AngleNordEstW église depuis talus de la motte ToituresTalusEstWOn peut désormais estimer qu’un jour, vers les XI-XIIe siècles, le seigneur du lieu que nous ne connaissons pas, a fait édifier cette butte de terre dans le but d’y installer sa résidence et celle de quelques associés et que dans son prolongement ouest il a de même modifié quelque peu le terrain d’origine pour y placer des manants protégés par une simple palissade et peut-être des fossés peu profonds aujourd’hui disparus. Le plan cadastral ne fournit pas une forme circulaire nette mais l’implantation des maisons ne laisse pas de doute sur une plus forte expression de cette forme à l’origine.

Toutefois ce site manque singulièrement de documentation écrite et nous ne pouvons y suppléer. Nous devrions avoir des sources sur les détenteurs anciens du territoire, d’autres plus récentes sur l’aménagement de l’espace au XIXe siècle… Or nous n’avons rien. Ceci ne met pas en cause notre analyse mais la rend fragile. Il faut bien que l’appellation de ‘burg‘ et ‘bourg‘ ait été donnée avec assez de raisons, le hasard n’a rien à faire ici. Le lieudit ‘derrière les murs’ au nord de la butte accrédite notre point de vue. Alors cogitons encore et encore. Ensemble ?

autre visualisationtopographie générale et localisation supposée d’une sorte de basse-cour à l’ouest de la défense primitive.

Quant au déplacement de population entre l’habitat de Comin et celui de Bourg, il se vérifie en maints endroits du territoire, soit par excès de population, soit, plus souvent, à cause de l’insécurité des temps. La population se réfugie sur une hauteur mieux défendue que le fond de la vallée, passage obligé. La possibilité ici de creuser soi-même des abris dans la falaise calcaire incite encore à trouver refuge sur la hauteur de Comin.

Reims et les vitraux contemporains de sa cathédrale, dedans, dehors, ailleurs.

L’histoire et les retentissements de la pose des vitraux contemporains dans la cathédrale de Reims sont bien connus. La première artiste contemporaine présente sur le verre de la cathédrale de Reims fut Brigitte Simon en 1961 (puis 1971 et 1981),

Brigitte Simon
grisaille de Brigitte Simon, transept sud de la cathédrale

vint ensuite Marc Chagall en 1974, installé dans la chapelle axiale

Marc Chagall, chapelle axiale du choeur de la cathédrale
Marc Chagall, chapelle axiale de la cathédrale, vue partielle

le troisième en date, Imi Knoebel, fut choisi à l’occasion du huitième centenaire de 2011, présenté immédiatement à la gauche et à la droite du deuxième dans deux chapelles latérales.

Imi Knoebel, vue partielle de l'une des verrières
Imi Knoebel, vue partielle de l’une des verrières

A la fréquentation de Simon et Chagall les Rémois se sont peu à peu habitués, avec Imi Knoebel ils laissent paraître encore, comme moi, quelque effarouchement, de même que les visiteurs, du moins pour ce que j’en entends sous les voûtes. Le figuratif doux de Chagall ne voisine pas bien avec l’abstraction vive de Knoebel, dès lors que les vues simultanées de l’un et de l’autre provoquent la confrontation d’images et donc d’opinion, la mienne étant par définition fort subjective.

confrontation visuelle Chagall - Knoebel
confrontation visuelle Chagall – Knoebel
confrontation reconstituée après rééquilibrage des tonalités et rapprochement artificiel des vues
confrontation reconstituée après rééquilibrage des tonalités et rapprochement artificiel des vues

Depuis l’extérieur, ce qui n’est pas prévu par ailleurs dans le cadre d’une vision habituelle de vitrail, la virulence éclate également, comme on le voit ci-dessous. A gauche Knoebel, à droite Chagall. Ci-dessous des vues plus rapprochées de l’un et de l’autre.

Verrières latérales de Knoebel en vision partielle inversée
Verrières latérales de Knoebel en vision partielle inversée, depuis l’extérieur
vitrail de Chagall en position inversée, de nuit, depuis l'extérieur de la cathédrale
vitrail de Chagall en position inversée, de nuit, depuis l’extérieur

Cette façon de voir est accidentelle et ne correspond en aucun cas à une volonté de mettre en valeur ces vitraux ; elle résulte de l’effet fortuit d’éclairage intérieur de la cathédrale. Cela ne signifie pas que cette manière de voir ne serait pas à développer, après tout la mise en valeur de nuit de nos bâtiments patrimoniaux n’est que la résultante de modalités pratiques et techniques initiées par l’électricité. La généralisation de cette pratique à l’égard des vitraux permettrait de leur donner une vie nocturne et de compléter autrement l’illumination scénographiée de nos édifices. La seule nuisance est l’inversion par rapport à la volonté initiale de l’artiste.

Dernièrement la visite de la nouvelle exposition du Musée des Beaux-Arts, ailleurs donc, installée en hommage aux fondateurs du musée avant le transfert souhaitable et programmé des collections dans un futur musée à édifier au Boulingrin, m’est apparue comme une épiphanie de cathédrale idéale.

Ai-je été jusqu’alors assez stupide pour n’y avoir point songé ? Mais bien sûr, ce ne sont pas les vitraux de la cathédrale qui sont l’objet d’un débat, qu’on se satisfasse ou que l’on se chagrine de leur présence, depuis l’intérieur ou l’extérieur de leur écrin, mais seulement le manque de lisibilité de la cathédrale depuis le vitrail de Knoebel offert au musée lors des cérémonies dudit huitième centenaire. C’est ailleurs et non dedans ou dehors que la rumination d’art fait saliver, et c’est ici. Voyez ce vitrail, puis approchez et vous serez vous aussi convaincus de cette intuition diabolique.

KnobelVitrailMuseeW
vue sur la cathédrale depuis le vitrail de Knoebel au Musée des Beaux-Arts de Reims
tours de la cathédrale et clocheton de l’ancienne caserne des pompiers
gros plan sur la cathédrale depuis le vitrail

Les tours de la cathédrale ne sont pas nettes, sa représentation est floue tout comme celle de la tour de séchage des tuyaux de l’ancienne caserne des pompiers de la cité. Là est le feu qui couve. Voilà bien ce qui provoque l’ire ou le contentement de quelques Rémois ; ici la querelle des Anciens et des Modernes n’est qu’une affaire de myopie, d’absence de netteté de vue et en conséquence le point de vue que l’on s’en faisait jusque-là était donc faussé par un énoncé fallacieux de la question. Encore fallait-il le démontrer et peut-être ne s’agit-il que d’un cas d’école rémo-rémois.

Conseil de l’auteur : au cas où mon propre jugement se serait égaré à cause d’une défectuosité de vue inconnue de moi, venez et constatez de vos propres yeux, vous ne regretterez pas votre déplacement quoi qu’il en soit. De même qu’au moins depuis Montaigne nous savons que la vérité est différente d’un côté et de l’autre des Pyrénées, désormais vous saurez que la vision d’un vitrail depuis ses faces internes ou externes et plus encore au-delà de ces faces inspire des réflexions variables et subjectives.

Vous trouverez sur le site de la DRAC : http://www.cathedrale-reims.culture.fr ou celui des ‘Amis de la cathédrale‘ : http://www.amis-cathedrale-reims.fr/                                         des informations sur les vitraux de la cathédrale ou sur leur restauration, dans une tonalité et un sérieux bien différent de la légèreté de cette libre expression.

Pour entrer dans l’art d’Imi Knoebel et sa conception des vitraux de Reims une approche synthétique est donnée par un numéro hors-série de ‘Connaissance des Arts‘, le numéro 499, Reims, la cathédrale et les vitraux d’Imi Knoebel, 2011, 67 p.

Rilly-sur-Aisne, Le Chesne, Stonne et autres villages ardennais

Dernièrement des amis nous proposent une journée en Ardennes, entre val d’Aisne et crêtes voisines au nord. Y songez-vous bien avons-nous dit de suite, à cette saison, dans cette contrée ? Et bien ils avaient raison contre tous préjugés : de la lumière par un jour de bruine et une température inférieure à 5 degrés, mais quelle lumière, celle de l’art !

Pourquoi une telle appréciation, pour des écarts si peu connus ? Elle est toute dans la lumière diaphane, filtrée par les verres colorés ou agencés de verrières resplendissantes, même en l’absence de soleil. Il faut dire que l’on s’est battu dans la région autour de la mi-mai 40, ou bien que des bombes venues du ciel ont anéanti quelques églises ultérieurement. Alors on a reconstruit comme on a toujours fait ici depuis des siècles. Voyez plutôt. Dans l’église de Rilly-sur-Aisne que les maçons viennent de restaurer, que des verriers d’aujourd’hui parent de vitraux nouveaux tandis que sur les murs fraîchement chaulés se camouflent encore d’anciens regards de tir, éclate le talent de Jacques Le Chevallier (1946) sur une douzaine de somptueuses verrières. Voici six exemples qui devraient aiguiser votre envie d’aller voir un jour si ces Ardennes valent ce que j’en dit.

crucifixion RillyFrcsDomGPW RillyJdArcVaastW RillyMattLucGPW RillyNativiteW RillyAgneauMedWAutre lieu, autre surprise. Nous voici au Chesne ou à Le Chesne, c’est selon que l’on est passant ou indigène. Toujours est-il que la surprise est là encore ; nous complèterons les données ultérieurement, aujourd’hui c’est seulement la lumière de décembre que nous soulignons, sans autre discours ou commentaire. Sans doute parce qu’il faut bien compenser la brièveté mesurée du jour par un éclat désiré, comme si toute mort annonçait une renaissance. Encore six exemples issus de la dextérité et de l’art, ici mis en perspective par les artistes rémois de la lignée Simon-Marq, spécialement Brigitte Simon :

CheminTombeauW ChesneEgliseLSimon2008W ChesneHippoBrSimon58W ChesneMedaillonW ChesnePelerinW ChesneSteFoyWPour clore provisoirement cette note tout en apportant de nouvelles lumières un passage par Stonne s’impose. Dans ses dalles de verre de R. Savary et plus encore dans sa fresque de Maurice Calka (1959) l’église de ce tout petit village ne manque pas d’étonner, plus encore peut-être, que la bravoure des soldats*, la force du canon, la hardiesse du coq et au-delà l’altière motte castrale d’antan. Venez-y vite, des éléments se dégradent mais les habitants font en sorte que la porte en soit ouverte le plus souvent possible :

Stonne étonne StonneFreskGPW StonneFreskMarieGPW StonneViergeEnfantFreskGPWStonneAdorationFreskGPW

Bien de saison la crèche, d’heureuse facture, fait bonne figure

StonneCrecheWDans le lointain des clochettes tintinnabulent, alors « venez, venez et venez » !

Et pour mes fidèles lecteurs cette carte montage d’après la Nativité de Rilly :

carte de Noël d'après la verrière de la Nativité par Jacques Le Chevallier à Rilly-sur-Aisne

Pour étoffer :

Michel Coistia, Jean-Marie Lecomte, Les églises des reconstructions dans les Ardennes, Ed. Noires Terres, 2013

*Gérald Dardart, Ardennes 1940 Tenir ! par l’association : « Ardennes 1940, à ceux qui ont résisté » 2000. [à Stonne il s’agit de la 3e DI dont la 3e DCR]

Ronde de décembre entre amis

Vous vous souvenez sans doute de nos rondes épistolaires précédentes, la dernière est ici sur ce blog : http://voirdit.blog.lemonde.fr/2013/02/01/des-departs-une-ronde-dechanges-epistolaires/

Celle de ce jour rassemble des textes échangés sur le thème de « Regard(s) ». J’ai le plaisir d’accueillir sur mes pages les réflexions de Céline accompagnées d’une photographie.Vous pouvez suivre la globalité de cet échange comme suit :

 un promeneur chez mesesquisses chez Voir et le dire, mais comment? chez loin de la route sûre chez quotiriens chez Gilbert Pinna-le blog graphique chez la distance au personnage chez memesi chez Mine de rien chez un promeneur.

PhotoCelineRondeDec2013

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In & Out

Elle marchait et le paysage glissait à côté, sans prise sur elle.

Fouillant parmi les particules aux multiples sens et choix dans l’immense chaos de son intérieur agité qu’elle tentait de mettre en ordre de marche (comme s’il était possible

de lire en plein tourbillon assis au beau milieu d’une ruche en ébullition), elle cherchait les raisons, et puis les pourquoi et les comment, si les pourquoi étaient bien nécessaires pour trouver les raisons et si les raisons justifiaient du pourquoi ou si l’inverse n’était pas plus honnête, et puis les comment, incessants, pour comprendre les sens – Con(-)centrée sur des détails, des enchaînements, des dédales de dominos, et des moyens de percer un verre pour qu’il ne déborde pas sans se vider, et de tous les regards – celui qui perce, celui qui tue, celui qui attend on ne sait quoi et qui laisse dans le vide, celui qui toise, qui règne, celui sans concession, celui qui gêne, celui qui plie, celui qui visse, celui qui hisse, celui qui crâne, celui qui ne regarde pas – Elle se sentit soudain rebelle et prête à cracher son cri qu’elle retenait si souvent pour ne pas perdre la face (parce qu’elle ne connaissait pas le côté pile). Tant pis, oui, elle allait crier, à condition de trouver ce qu’elle avait à crier, car finalement, elle avait juste mal au crâne…

C’est en ces pensées existentielles et philosophiques qu’elle prit un poteau en pleine face.

Instant figé des passants en arrêt devant sa mine déconfite.

La rue reprit sa danse, elle y vit une marée haute, se sentit marée basse, elle remercia le poteau et partit plus légère, avec une envie d’encornets.

Céline, décembre 2013.   Chez Céline, c’est ici :

http://mesesquisses.over-blog.com/

A l’occasion de cette ronde Louise Blau m’accueille sur ses pages et je l’en remercie : http://louisevs.blog.lemonde.fr

Jean de La Ville de Mirmont tué le 28 novembre 1914 à Verneuil (Moussy-Verneuil), Aisne

Un talentueux écrivain. Peu connu mais toujours lu depuis la parution de ses premiers poèmes (à partir de 1903), de son « Horizon chimérique » (1911-1912) dont quelques poèmes seront ultérieurement mis en musique par Gabriel Fauré et plus récemment par Julien Clerc, et encore de son original roman à la tonalité toute contemporaine : « les dimanches de Jean Dézert » (1914), Jean de La Ville de Mirmont enchante nos lectures.

Son oeuvre nous est accessible par l’intelligente publication qu’en fit Michel Siffran en 1992 chez Champ Vallon : Jean de La Ville de Mirmont, Oeuvres complètes, poèmes-récits-correspondance. Introduction et présentation générale par Michel Suffran avec un avant-propos de François Mauriac. Seyssel, Champ Vallon, 1992, 352 p.

Jean de La Ville pendant son serviceen 1906

Celui qui a lu, entre autres exemples, le poème XIV de l’Horizon chimérique est tant aspiré par ces vers initiaux qu’il ne peut qu’y revenir encore et continuer ailleurs sa quête d’images et de sonorités, de dépaysements et d’enchantements :

« Je me suis embarqué sur un vaisseau qui danse                                                                           Et roule bord sur bord et tangue et se balance                                                                                   Mes pieds ont oublié la terre et ses chemins ;                                                                                   Les vagues souples m’ont appris d’autres cadences                                                                       Plus belles que le rythme las des chants humains. … »

Le 24 novembre il écrit à sa mère : « Ma chère Maman, je viens de recevoir ton colis contenant une peau de lapin, un sac de couchage, des chaussettes et le passe-montagne de Suzanne. … … Cette nuit ma fourrure m’a fait rêver que j’étais devenu Cosaque, avec une grande lance et un costume rouge et jaune. Voilà qui amuserait Fanfan si c’était vrai. … Au fond je suis le plus heureux de vous tous, car si je suis emporté, j’espère ne pas même m’en apercevoir ; si je suis blessé, je coucherai dans un bon lit et je serai soigné par d’aimables dames et si je persiste tel quel, grâce à toi je n’aurai pas trop froid. Au revoir, ma chère Maman, bons baisers à vous tous. Ton fils si loin et si près de toi -et sur qui veillent non seulement son étoile, mais toutes les étoiles du ciel.En cette foy je veux vivre et mourir.’ (refrain de la ballade que fit Villon pour sa mère.)

Quatre jours plus tard le sergent Jean de La Ville est tué au front sur le Chemin des Dames, enseveli, la nuque brisée, lors d’un bombardement dans sa tranchée alors qu’il venait de refuser une relève, à Verneuil-Courtonne, aujourd’hui commune de Moussy-Verneuil au nord de la rivière Aisne, entre Vailly-sur-Aisne à l’ouest et Bourg-et-Comin à l’est, à proximité de la ferme du Metz et du Bois des Boules. Engagé volontaire il s’était fait remarquer pour sa bravoure le 2 novembre dans le même environnement. On note que les tranchées allemandes sont très proches et du reste Jean de La Ville cite un exemple de ‘fraternisation’ dans sa correspondance.

citation en l'honneur de Jean de La Ville. JMO 26N646/1, 2 novembre 1914, p.39

citation en l’honneur de Jean de La Ville. JMO 26N646/1, 2 novembre 1914, p.39

57eRI010115_26N646_1La ferme de Metz est à gauche du canal, il n’en reste rien de nos jours. Le Bois des Boules est à sa droite, au-dessus de l’inscription ‘Moussy’. Plan copié sur le site ‘Mémoire des hommes’ 26N646_1 le 1er janvier 1915. Ci-dessous le site de la ferme de Metz en 2013 avec la maison d’écluse et sa plaque.

la ferme était immédiatement au-delà du canal et de l'écluse à gauche

la ferme était immédiatement au-delà du canal et de l’écluse à gauche

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Si le JMO des 27 au 29 novembre mentionne bien des actions énergiques et des disparitions d’hommes dans tout le secteur de Verneuil, Moussy et Beaulne je n’y ai pas trouvé le décès de Jean de La Ville. Il doit figurer dans l’annexe que mentionne ce rapport de JMO et que je ne parviens pas à lire en ligne. Le 28 novembre est signalé un « …bombardement ininterrompu de Moussy, à la fin du jour l’ennemi lance encore quelques grosses bombes sur la partie gauche de nos tranchées du 4e sous-secteur, elles nous tuent un homme et enterrent la section de mitrailleurs du 123e qui est au saillant gauche… »

D’abord inhumé dans le cimetière provisoire de Verneuil son corps fut déplacé en 1919 vers la nécropole de Cerny-en-Laonnois avant que sa famille ne le fasse revenir à Bordeaux dans le cimetière protestant.

Un autre écrivain mort jeune, Emile Despax, a été tué quasiment au même lieu le 17 janvier 1915. J’ai évoqué son souvenir sur ce blog ici : http://voirdit.blog.lemonde.fr/2013/01/18/emile-despax-pensee-pour-lui-ce-17-janvier-2013-en-reference-au-17-janvier-1915-a-la-ferme-du-metz-de-moussy-verneuil-02/

Notons encore qu’une approche originale du parcours créatif de Jean de La Ville a été produite par Jérôme Garcin dans son roman ‘Bleus horizons‘, nrf, Gallimard, 2013, 224 p.

La « Lettre du Chemin des Dames », de bonne tenue, a également évoqué la vie et la mort de Jean de La Ville  par la plume de Guy Marival, Lettre n° 23 de l’automne 2011, p. 5-8.

D’autres renseignements vous seront accessibles sur Internet, par exemple et entre autres sur le site consacré au 57e RI par Bernard Labarbe qui publie les récits de son grand-père Raymond Labarbe : http://raymond57ri.canalblog.com.

Le mot de la fin avec Michel Suffran op. cit. p. 49 :

« Ne l’idéalisons pas. Ni stèle, ni piédestal. Donnons-lui ce qu’il demande, et rien de plus. Voilà. Accordons à ce jeune homme intact la place qu’il mérite et qu’il a conquise : non celle d’un gisant, non pas même celle d’un survivant… La place d’un vivant. Et non point devant nous mais parmi nous. Debout, juste au milieu de nous. »

 

Philippe Borrell et « la main de Massiges », in memoriam

Des circulations d’idées bâtissent aléatoirement ce blog nourri de passions et d’amitiés. En ce jour du 11 novembre mettons en avant Philippe Borrell que des liens ‘aliniens’, familiaux ou de localisation géographique font émerger soudain.

La lecture du dernier bulletin (n°36, octobre 2013) publié par l’Association des Amis du Musée Alain et de Mortagne m’apprend par la plume alerte de la Présidente Catherine Guimond dans ses ‘Lectures croisées Alain-Mauriac‘ que la vie de Philippe Borrell a croisé celle de Mauriac et d’Alain avant de se terminer dans le chaos de septembre 1915 en Champagne. En quelques lignes Alain puis Mauriac donnent à lire rapidement quels faits ont lié ce jeune homme à leur parcours. En fait ces deux auteurs célèbres ont oublié par accident ou délibérément jusqu’à l’existence de notre combattant et c’est de son dernier combat qu’il va être question ici en ce jour favorable à remembrance guerrière. Vous trouverez dans le bulletin cité ci-dessus les circonstances ‘littéraires’ propres à chacun (p. 86-87).

Philippe Borrell naquit à Bordeaux le 26 janvier 1890 et fut élève du lycée de Bordeaux de 1897 à 1906 en même temps que Mauriac. Il obtient l’agrégation de philosophie en 1913 après un brillant passage à l’E.P.H.E.S.S. et   à Normale Sup où Alain l’a connu.

Survient la mobilisation et la guerre *. D’abord en Lorraine son régiment, le 146 e d’infanterie dans lequel il officie en tant que capitaine se trouve en Champagne à partir de la fin août 1915 quand débute une bataille de reconquête voulue par l’Etat Major à partir du 22 septembre. Philippe Borrell commande le 2e Bataillon, 7e compagnie à environ 15 km au nord-ouest de Sainte-Menehould, à proximité de la bordure occidentale de la sylvestre Argonne. Après une intense préparation d’artillerie, l’une des premières de cette ampleur, son bataillon est chargé de prendre des tranchées allemandes puissamment fortifiées dans une zone de collines peu élevées mais très découpées et assises en un chapelet de buttes successives en forme de doigts de main et dans un contexte de  craie propre à cette région que la pluie forte des jours précédents a rendu particulièrement glissante et gluante. Nous sommes dans ‘la main de Massiges’ devenue si tragiquement célèbre dans les communiqués officiels.

Les Journaux de Marche et d’opération (JMO) publiés désormais sur le site bien connu des spécialistes et amateurs ‘mémoire des hommes’ rendent parfaitement compte de l’âpreté des combats et de la complexité stratégique de l’affaire. Ainsi en est-il du JMO 26N695/4 du 146e RI. La bataille s’engage en effet sur un front d’environ 25 km d’ouest en est, entre Aubérive et Ville-sur-Tourbe. Le relief, bien que modéré, cache nombre de replis de terrain aux artilleurs, contre-pentes exploitées par les Allemands pour y installer des abris sûrs que l’artillerie n’a pu détruire tous.

D’abord victorieuse sur la première ligne allemande la percée française va s’arrêter sur les secondes lignes au prix de pertes importantes. Dans ce contexte saisissant d’horreurs et de bravoure mêlées le bataillon de Borrell se déporte sur sa gauche et se trouve immobilisé par les mitrailleurs et l’artillerie ennemie. Le 25 septembre 1915 Philippe, 25 ans, tombe au champ d’honneur. On ne sait exactement où, il est porté disparu tout comme ce triste soir, 25 officiers sur 29 et 528 hommes de troupe sur 2260 pour ce régiment, l’un des composants de cette attaque. Médaille militaire avec croix, voilà tout. Toute cette boucherie pour en moyenne 4 km en profondeur de terrain récupéré sur l’ennemi qui perd dans la bataille 26000 prisonniers et 140 000 blessés, tués ou disparus sur l’ensemble du front de cette bataille de Champagne.

fiche signalétique au nom de Philippe Borrell, porté disparu le 25 septembre 1915 à Massiges

liste partielle (suite sur la page suivante du journal) des officiers blessés, tués ou disparus d’après le JMO 26N695/4 du 146 RI

circonstances et raisons de l’imparfaite reconquête du 25 septembre 1915 d’après le JMO du 146 RI en Champagne

Ces lignes sont bien peu pour rappeler ces faits qui pourtant ne guérissent pas l’Homme de sa folie meurtrière quand des événements la déchaînent. Notre  héros espérait sans doute un avenir autre, probablement d’exception, vu son parcours. Il n’a eu le temps d’écrire, encore élève, qu’un court article sur la notion de pragmatisme publié en 1907 dans la Revue de Philologie ainsi qu’une étude sur Spinoza publiée en 1911 chez Bloud et Cie.

Avant de mourir il a pu voir ces ciels profondément bleus de la Champagne autrefois dite ‘pouilleuse’, souvent non cultivée encore en 1915, sauf en finage des villages et parsemée de pinèdes. Une sorte de lande de forte amplitude thermique parcourue de moutons qui à certaines heures n’est pas sans évoquer des paysages de l’Oranais. Il l’a sentie sous ses souliers cloutés depuis le Perthois de Vitry jusqu’à ces terres à outardes plus au nord où les villages exposent leurs maisons de torchis et de bois bien protégées des toitures à faible pente débordantes, lignées de tuiles ‘canal’.

tuile canal employée en Argonne

aspect d’un toit couvert de tuiles ‘canal’ ou courbes, certaines sont encore surmontées d’un nez d’appui pour la tuile supérieure, comme plusieurs exemplaires trouvés en fouilles à Vanault-le-Châtel prouvent l’existence aux XIIe-XIVe siècles.

Après guerre nombre de villages ne seront pas reconstruits, tels Tahure, Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, Perthes-les-Hurlus…

* Dans une lettre d’Alain à Elie et Florence Halévy datée du 30 septembre 1914 on lit : « Mon Borrell est blessé, convalescent à Nice« . Etat de fait qu’Alain avait du reste signalé le 28 septembre dans un courrier à Mme Salomon. Sources : Alain, correspondance avec Elie et Florence Halévy, nrf, Gallimard, 1955, p. 147 et note p. 419

Dans sa biographie d’Alain, André Sernin évoque les relations d’Alain et Borrell dans plusieurs passages et en particulier celui-ci : « L’autre ‘vétéran’ auquel Alain faisait allusion dans ses Notes de 1946, sans le nommer, est Philippe Borrell… …citation d’Alain = « Il était de tous le premier parti à la guerre, mais il n’alla pas plus loin que la bataille de l’Aisne (sic) ». la localisation est fausse dans l’esprit d’Alain en 1946 mais si le département de Massiges est bien la Marne, la rivière Aisne n’en est éloignée que de sept petits kilomètres.

André Sernin, Alain Un sage dans la cité, Robert Laffont, Paris, 1985, 478 p. Extrait p. 103

Si des lecteurs trouvent des renseignements plus précis sur cet élève d’Alain et relation de Mauriac, qu’ils veuillent bien me les communiquer.

Marcel Proust, Mme Williams sa voisine et Reims.

On a oublié que Marcel Proust qui aimait tant se coucher de bonne heure fut aussi un voisin délicat. Mais comment le savoir si ce n’est écrit quelque part et comment aurait-on deviné que cet auteur renommé ait pu écrire à une voisine du troisième étage lorsqu’il résidait 102 boulevard Haussmann à Paris ? La découverte récente de quelques lettres retrouvées et publiées chez Gallimard et disponibles à notre lecture et plaisir ce jour, comble cette lacune et pour nous Rémois nous dit l’attachement de Proust envers notre cité.

références sur la première de couverture et ISBN = 978-2-07-014224-8
septembre 2013, 86 p.

L’intérêt autre que littéraire, est que Marcel Proust donne dans une de ces lettres datable de Noël 1914 son point de vue sur la récente destruction partielle de la cathédrale suite à l’incendie provoqué par un bombardement allemand en date du 19 septembre 1914.

L’affaire a fait grand bruit et Reims devient alors le symbole de la barbarie germanique. Au reste, astucieusement, Proust assure que « le désastre de Reims, mille fois plus funeste à l’humanité que celui de Louvain – et à l’Allemagne d’abord, dont Reims à cause de Bamberg était la cathédrale préférée – n’est-il pas un crime aussi froidement conçu. »

De fait l’incendie de Reims est relaté partout dans la presse et différents supports écrits, figuré et photographié, pendant et après l’incendie. Marcel Proust analyse ensuite ce qui lui fait apprécier Reims, comparativement à Amiens, Chartres ou Paris. Il évoque également des séjours à Reims qui : « …tant que ma santé me le permet fais aux pierres de Reims des pèlerinages aussi pieusement émerveillés qu’aux pierres de Venise… »

J »aimerais trouver la trace de ces pèlerinages ! Non spécialiste de littérature ma mémoire n’a pas retenu de telles citations chez cet auteur et un rapide parcours de mes notes, une brève excursion chez des amis plus au fait ne m’apporte rien non plus. Attendons la sagacité de quelque érudit concitoyen pour expertiser l’anecdote.

Evoquant ‘le sourire de Reims‘ Proust est dans la mouvance de ce qui s’écrit en son temps ou peu avant (Emile Mâle puis André Michel en particulier) sur cette superbe cathédrale. Peut-être a-t-il lu également dans ‘Le Matin‘ en date du 21 septembre 1914 le bel article d’Albert Londres : « ils ont bombardé Reims et nous avons vu cela ! »  où l’auteur établit également des comparaisons avec les cathédrales de Chartres et Paris ? Ce n’est qu’à cause de l’incendie et du bombardement volontaire que ce sourire va devenir à jamais ‘l’Ange au sourire‘. Cela dès 1915 à la suite d’un article du New-York Times relatant l’achat d’une tête d’ange de Reims par un riche industriel américain. Non fondée l’assertion déclenche des recherches à Reims et l’architecte Max Sainsaulieu retrouve la plus grande partie de la tête qui avait été mise à l’abri sitôt l’incendie par l’abbé Thinot. Cet ange, celui de Saint-Nicaise, la tête lui tourne et tourne désormais de par le monde, parfois en voisine  de nos non moins célèbres bulles. On ne choisit pas ses voisins.

 pastel réalisé par mes soins en 1996 avant que ne se soient répandues les reconstitutions virtuelles colorées sur les monuments. Ci-dessous l’ange au sourire projeté sur la façade de la cathédrale lors de l’une de ces soirées-spectacles par ailleurs évocatrices de certaines formes du passé, même si le contenu ‘scientifique’ est laissé de côté.

l’‘Ange au sourire’ tel qu’il sourit en 2013 sur le portail latéral nord de la façade de la cathédrale Notre-Dame de Reims

Alors, amis lecteurs, si vous trouvez chez Proust une allusion à ses ‘pèlerinages de Reims’ racontés autrement qu’à sa charmante voisine, Marie Williams, je vous serais reconnaissant de me le faire savoir.

-pour en savoir plus sur « l’Ange au sourire » vous pourrez lire nos bons auteurs historiens rémois aux références multiples sur le web, parmi lesquels MM. Patrick Demouy et Yann Harlaut.

-pour fréquenter la compagnie des principaux auteurs qui ont écrit sur ou autour de Reims la lecture de : Dominique Hoizey, Reims entre les lignes, Messene, 1995, 93 p. sera une excellente approche. On complètera utilement par un article récent du même Dominique Hoizey, précis dans sa documentation autant que par son écriture,  sur son blog :  http://lechatmurr.eklablog.com/recent .                                                                                         Il y expose une correspondance peu connue entre Romain Rolland, Stephan Zweig et Emile Verhaeren au sujet de la cathédrale de Reims. A lire absolument, y compris par des historiens.

 

 

 

Salon de lecture et de méditation

Le soleil refuse de collaborer plus avant. Jusque-là il consentait à m’envoyer ses rayons lumineux dans mon repaire des jours tièdes. Mais depuis une semaine son trajet dégressif laisse dans l’ombre les deux portes qu’il osait franchir depuis le printemps. Aussi ai-je décidé de capter et d’amplifier ses derniers éclats avant fermeture automnale et hivernale.

L’un de mes alliés, Apollon lui-même, se désespère de ne plus avoir la tête échauffée et s’en agace. Quant au poisson porc-épic ou balloonfish (ou mieux encore Diodon holocanthus) indifférent jusque là, il pense désormais que cet astre d’orgueil le gonfle. Alors prenant quelque accessoire j’agis…

situation au couchant jusqu’au 25 septembre

dernière porte franchie par les rayons solaires vus depuis l’entrée en trou de serrure.
J’ai nommé le vitrail ‘paysagé’ parce que sa structure prend appui sur le paysage rocheux aperçu derrière cette entrée.

vous constatez que devant la nouvelle situation ci-dessus, celle de l’absence compensée par la lumière réfléchie, il m’est apparu nécessaire de contrer momentanément le tragique de l’affaire

avec l’aide d’un réflecteur photographique et de cet objet détourné…

éclairant d’abord mes compagnons d’infortune tel ce poisson mérovingien qui renvoie d’ordinaire ma pensée vers notre saint indigène, Rémi, né dans le village voisin de Cerny-en-Laonnois…

ou cet autre poisson, le porc-épic ou balloonfish, Diodon holocanthus, apprivoisé et chargé de me rappeler l’origine marine de toute la roche qui m’abrite

j’envoie, facétieux, les rayons de mon disque en inox sur l’icône du Christ librement inspirée de celle de N.-D. de Laon qui dessine autour de la sainte face sculptée une mandorle de lumière au-delà de l’auréole habituelle. Cela ne dérange en rien mon imagination qui continue à échanger dans ma cervelle cette image contre celle des chanoines de Laon qui ont acheté des parts de la seigneurie de Paissy au mitan du XIIIe siècle, de manière à exploiter la pierre locale pour leur plus grande gloire, avant celle de ce Dieu fait homme qui peut-être n’en demandait pas tant…

Ainsi ai-je voulu faire toute la lumière sur le début de la pénombre, ainsi ai-je osé mettre en lumière ces lueurs de l’esprit qui, de l’Antiquité à nos jours, embellissent le parcours des hommes sur terre, hommes devenus aujourd’hui quelque peu étrangers au trajet infini des sphères et des astres célestes. Que la lumière soit !

Et pour éclairer encore votre lanterne je me permets de vous offrir de l’éclairage solaire tout à fait gratuit. Eureka !

ampoule solaire allumée

Observer,questionner, déduire : en route vers l’histoire de Cuiry-Housse à partir de son église.

Nous en étions restés à R et (note de blog précédente). Il ne peut s’agir de toute évidence que d’initiales. De qui ? le réflexe ordinaire de l’historien et du généalogiste est de tester les registres paroissiaux, aujourd’hui pour nombre d’entre eux accessibles en ligne. Ce que je fis sur le site des Archives départementales de l’Aisne ; les registres de Cuiry sont conservés depuis 1659, avec lacunes. Avec succès puisque je suis arrivé très vite à la conclusion que ces lettres désignent  ROBERT HENNEQUIN. Ce Robert Hennequin est seigneur du lieu au XVIe siècle. Avec le nom je tente l’exploration sur internet toujours et là, par chance, j’aboutis à un site consacré aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, ordre qui prit la suite de celui des Templiers. Cas assez rare à dire vrai, d’autant que la documentation est suffisante pour une première approche. Jugez-en :

La terre et seigneurie de Cuiry-Housse, dans le Soissonnais, fut donnée en 1627 à l’Ordre de l’Hôpital Saint-Jean-de-Jérusalem, par Robert Hennequin, seigneur du lieu.  Cette terre consistait en un beau château avec cour d’honneur et  900 arpents de terre divisés en deux fermes, dont l’une se nommait « la ferme du Cerf ».  C’était un fief où le seigneur avait la haute, moyenne et basse justice, et qui relevait directement du Roi, à cause de sa châtellenie d’Oulchy-le-Château.

L’acte de concession, qui est du 23 février 1627, porte que cette donation avait été faite par le seigneur Hennequin  «dans le désir d’être admis et reçu en la sainte et généreuse compagnie des frères de l’Hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, pour y employer sa vie à l’honneur de Dieu et de l’accroissement et exaltation de son église, et pour y consacrer une partie des biens à lui par Dieu départis»

Comme condition de cette donation, il est dit que cette terre sera érigée en commanderie, et que le donateur s’en réserve la jouissance viagère pour lui et, après sa mort, pour Robert de Boufflers, son neveu, qui serait reçu également chevalier de l’Ordre. Le chevalier de Sevigny, trésorier du commun trésor au Grand-Prieuré de France, autorisé à accepter cette donation, stipula dans l’acte que la nouvelle commanderie, après avoir été possédée  viagèrement par Robert Hennequin et son neveu, serait réunie à la dignité de ‘Bailli de la Morée’, sans pouvoir en être distraite ni séparée, à la condition que le Bailli de la Morée et ses successeurs prendraient le titre de ‘Bailli de la Morée et de Cuiry’, en mémoire du donateur. Le chevalier de Sévigny s’engageait encore, au nom de l’Ordre, à faire honorer Robert Hennequin de la grande croix de Malte, et à faire célébrer après sa mort, à perpétuité, chaque année, en l’église de Cuiry, deux obits solennels, l’un au jour du décès du donateur, et l’autre le 24 février, avec une messe tous les samedis en la chapelle de Notre-Dame de la dite église. C’est dans cette chapelle que fut inhumé plus tard Robert Hennequin.

Sources : http://www.hospitaliers-de-saint-jean-de-jerusalem.org/Commanderies-de-Malte/#thumb

Site qui tire lui-même ses sources de : Eugène Mannier, les commanderies du Grand-Prieuré de France, Paris, 1872.

Il apparaît donc que ce Robert Hennequin est le seigneur résidant à Cuiry dans un château, qu’il fit don de ses terres (environ un peu moins de 450 hectares) aux Hospitaliers après en avoir joui en viager, ainsi qu’il en fut pour son neveu.

Ce site fournit également une piste généalogique intéressante qu’il conviendrait d’explorer plus avant :

http://racineshistoire.free.fr/LGN/LGN-frameset.html

J’ai extrait de ce site la planche n°8 (auteur non mentionné) dont un Robert Hennequin. Il semble comme souvent que des attributions de lieux soient discutables car recopiés à partir de généalogies non vérifiées. Mais la présence des neveux Boufflers ne fait pas de doute quant aux liens avec notre Robert. Recherches à poursuivre par un habitant de Cuiry passionné d’histoire locale.

tableau généalogique extrait du site : « RacinesHistoire » mentionné ci-dessus

Il serait évidemment fort intéressant de localiser et le château et les fermes, dont celle du Cerf. Mais nous n’avons pas de cadastre ancien conservé aux AD 02 pour Cuiry. L’idée qui vient à l’esprit serait de placer le château immédiatement à l’est de l’église, là où subsiste de nos jours une ferme et un plan d’eau. De là le seigneur aurait pu gagner directement l’église en passant, pourquoi pas, par la porte murée de l’absidiole décrite dans la note précédente. Attendons des preuves pour décider.

Quant à l’histoire du village une recherche rapide permet d’apporter quelques précisions :

La première mention historique écrite du village se rencontre sous la forme « Curi » en 1147 dans le cartulaire de Saint-Yved de Braine. Puis « Cury » en 1383, même source.

A existé également un fief de ‘la tour de Cuiry‘, qui relevait de Pontarcy, mais où ?

En ce qui concerne le mot « housse » il désigne souvent une petite butte. On trouve une mention écrite sous la forme de « terra de houselis » en 1203 dans le cartulaire de Saint-Jean-des-Vignes ; ce fief a relevé autrefois de Pierrefonds. Il était habité et s’y trouvait également une maladrerie qui a été réunie en 1696 à celle de Château-Thierry.

Dans une histoire d’Arcy-Sainte-Restitue on lit qu’aurait existé à Cuiry après la dissolution de l’ordre des Templiers en 1312 (sous la forme de l’ordre du Mont Carmel dit aussi de Saint-Lazare de Jérusalem) une maladrerie de Cuiry dans le bois de la butte de la Housse, lieudit ‘Arcy’ et cette maladrerie aurait été réunie à celle de Château-Thierry en 1685 (léger désaccord de date ici par rapport à l’information précédente). Il faudrait évidemment pouvoir vérifier, ce que je n’ai pas encore eu le temps de concrétiser. Au reste mieux vaut chercher en hiver des vestiges en sous-bois, seule saison où ils ont quelque chance d’apparaître.

En conclusion : une bien belle piste suivie, qui à partir de l’observation fine de l’église nous a permis de déceler la présence d’une chapelle seigneuriale à usage funéraire et de désigner dans le village un certain nombre de lieux dont l’exploration reste à faire. La recherche n’est pas toujours aussi généreuse en découvertes mais quel que soit le cas de figure certains points sont accessibles à tout un chacun en suivant une méthode rationnelle et logique. Il est ensuite prudent de confier à des historiens le résultat de son enquête et de confronter les points de vue.

Observer, questionner et déduire : cas d’une église rurale à Cuiry-Housse dans l’Aisne.

Ah, si les pierres pouvaient parler …  Et bien écoutons, sait-on jamais.

Etat des lieux tel qu’il apparaît, que l’on observe depuis l’extérieur ou de l’intérieur. D’une manière générale il est avantageux de tourner autour de l’édifice pour comprendre ses volumes et leur articulation entre eux.

face sud de l'église de Cuiry-HousseEntrons :

Le plan est celui d’une croix latine avec nef, transept et chœur. On entre par une nef ouverte sur deux bas-côtés constituée de quatre arcs en plein cintre dressés sur piles rectangulaires ; le plafond de la nef est à 7,93 m du sol et celui des bas-côtés à 4,10 et 4,18 m. Trois fenêtres non symétriques éclairent chaque bas-côté. L’ensemble de la nef et des bas-côtés s’apparente par son style aux constructions locales du milieu du XIIe siècle mais sa structure non homogène indique des reprises.

Cette nef se prolonge à l’orient par un transept avec une travée de clocher central. Le croisillon nord semble avoir été édifié en même temps que la nef. Il comprend une large niche d’autel en absidiole, visible également à l’extérieur, dans laquelle une porte a été percée à une époque indéterminée, puis rebouchée.

absidiole nord du transept. La photographie suivante montre cette forme à l’extérieur.

Il est fort probable que l’église du XIIe siècle s’ornait d’un transept et chevet ainsi équipés d’autels en absidioles comme fréquemment en Soissonnais. En revanche le clocher et le croisillon sud ont été élevés au XIIIe siècle, de même que le chœur qui se pare de deux travées voûtées, la seconde est en hémicycle à six fenêtres. Ici l’observation des détails de l’architecture et de l’ornementation montre bien la différence entre le style de la nef, massif et très sobre, qui fait référence au style roman de la dernière période, et celui du choeur avec décor présent et voûtes très différentes. Cela implique une autre étape dans la construction qui permet aux historiens de l’art de déterminer des ensembles qui n’ont pas été élevés en même temps, mais qui ont été différés ou repris ultérieurement. Ainsi le décor et les nervures de la clé de voûte du choeur autorisent son rattachement au style gothique, tel qu’on peut l’observer par exemple dans les églises de Braine ou de Lesges toutes proches et qui ont pu servir de modèle ou d’inspiration aux bâtisseurs de Cuiry.

Plan de l’église de Cuiry, repris et simplifié par Nicole et J.-Pierre Boureux à partir de celui dressé par Etienne Moreau-Nélaton au début du XX° siècle

Une fois les observations préliminaires effectuées il est tout à fait conseillé de dresser un plan d’ensemble dont l’intérêt est de se poser des questions à partir des observations et éventuellement d’isoler et caractériser les périodes de construction. Ainsi apparaît nettement à l’attention du promeneur attentif une anomalie de raccord de voûtes entre transept et choeur :

on voit manifestement ici que le raccord des voûtes a manqué de finitions, on ne connaît évidemment pas la raison de ces défauts.

et encore plus clairement le transept sud détruit.

transept sud ruiné, intérieur. Photographies suivantes = extérieur et décor

On est invité à se demander à ce moment de notre analyse quand a pu être construit ce bras de transept. Au vu du dessin des baies et du décor des chapiteaux le milieu du XIIIe siècle apparaît comme plausible. Plus difficile est la réponse à une autre question qui surgit : quand eut lieu sa destruction ? Mais…

Revenons à l’intérieur. Dans le choeur saute aux yeux un autre élément très décoré qui est une porte de chapelle venant se greffer sur ce choeur et ce transept détruit. Elle utilise le volume de ce bras de transept et a servi ensuite et jusqu’à ce jour de sacristie. De toute évidence son décor, très différent du reste du choeur indique à nouveau une autre période de construction. Le spécialiste y décèle d’emblée le style de la Renaissance, dans sa mémoire visuelle il a en effet enregistré une telle plastique et de tels décors. Lui vient à l’esprit par exemple et entre autres, les clôtures de chapelles de la cathédrale de Laon

clôture de chapelle ‘Renaissance’ à Cuiry-Housse

 

une clôture de chapelle dans la nef de la cathédrale de Laon. On lit sur le médaillon central dans l’axe de la porte la date de 1572 qui est presque lisible sur l’agrandissement dans l’angle inférieur gauche de notre photographie.

Ici le sens de l’observation et son entraînement fréquent permet ce rapprochement stylistique qui laisse à penser que notre chapelle de Saint-Martin de Cuiry devrait avoir été bâtie vers cette date, tant la ressemblance est frappante entre les deux, ce qui n’est d’ailleurs pas si fréquent à ce degré de similitude. Cette chapelle au décor ciselé et extrêmement délicat dans son exécution a donc été installée en ce dernier quart du XVIe siècle et il serait parfaitement illogique de croire qu’elle ait pu être placée dans un espace détruit. Donc la destruction du transept est postérieure à cette date.

Pour l’historien du Soissonnais et Laonnois des dates habituelles de destructions conséquentes et fréquentes sont celles de la Guerre de Cent Ans, puis celles des guerres de Religion, de la Fronde et de la Guerre de Trente ans avant celles massives de la Grande Guerre. Le raisonnement précédent suggère ici Guerres de religion et/ou Fronde et Guerre de Trente Ans c’est-à-dire la fin du XVIe et la première moitié du XVIIe siècle.

Observons encore attentivement : le décor de notre porte, s’il ne porte pas de date dans son état actuel de conservation, présente pourtant un élément des plus intéressants, des lettres sculptées dans la pierre : R et H.

Lettres = Rh et RH, le H étant partiellement inclus dans le R comme il est fréquent dans la fantaisie de représentation à cette époque

Décrypter la signification de ce message en lettres n’est plus du registre de l’observation et nous évoquerons dans une seconde partie ‘historique’ (la note de blog suivante) cette nouvelle énigme à résoudre.

Y a-t-il encore autre chose à voir, à découvrir, à questionner dans cet édifice rural à notre connaissance guère étudié ? Levons donc ou baissons à nouveau les yeux. Dans la nef s’accroche, comme perdue d’y être seule, une longue barre de bois, sculptée sur ces deux faces. Les spécialistes désignent par le terme de ‘poutre de gloire‘ un support entre nef et transept ou choeur, élevé à la vue des fidèles et destiné à recevoir le plus souvent, le Christ en croix entouré de Marie et de l’apôtre bien aimé, Jean. A Cuiry ne subsiste hélas que la poutre, préférable au rien pourtant. La facture des végétaux indique une fois de plus le style de la Renaissance :

poutre de gloire, vue depuis la nef vers le choeur : pampres

vue depuis le choeur vers la nef : peut-être des feuilles de chardons

et on peut voir de semblables poutres aujourd’hui en différent lieux et notamment en Champagne du sud (par exemple à Ambrières et Charmont-sous-Barbuise, selon les fluctuations de ma mémoire mouvante).

Mais élevons encore le regard sinon nos prières. Une croix en fer forgé attire l’oeil. Observons de plus près.

Au-dessus du socle de la croix est riveté un petit panneau ajouré. Les jours affichent :  » 1713″ comme vous le constatez sur l’assemblage ci-dessous mais que vous auriez pu découvrir par vous même :

des trous bien bavards !

Il est bien probable que cette poutre ait été surmontée au XVIIIe siècle d’un ensemble en fer forgé alors très à la mode.

Baissons les yeux. Ailleurs dans l’église un bénitier encastré, un piedouche reflètent toujours le goût de la Renaissance (serait-il toutefois un peu plus récent ?). Dans un angle une cuve baptismale semble appartenir à la fin du gothique, peut-être au XIVe siècle, sinon au XVe.

Remarquons au passage que cet angelot a un air de famille avec celui de la clôture de chapelle mais peut-être plutôt cousin que frère ?  :

L’oeil vif, la récolte est abondante. Est-ce tout ? Pas encore. Comme le ramasseur d’oeufs de Pâques que vous fûtes, cherchez encore !

C’est là. Encastrée dans une pile de la nef une plaque porte de curieux signes, des lettres du temps jadis à n’en pas douter. J’ai fait un calque, puis un dessin que voici :

qu’est-il écrit ?

Cy devant gist honorable / homme Hierosme Le Vasseur / laboureur demeurant à Cuiry qui décéda le XVIIIe mars de l’an mil Vc LVIII et honeste femme [….] […des] femme dudict Le Vasseur qui décéda le IIIIe jour de janvier / mil Vc […]. Priez Dieu pour leurs ames [.]

Texte établi par l’auteur de cette note dans une transcription qui ne tient pas compte des abréviations d’époque. La lecture est rendue particulièrement difficile par des remontées de sels minéraux en bordure de lettres qui forment un calcin.

Nous sommes dans la seconde moitié du XVIe siècle (1558 et ?). Incontestablement il y eut de la richesse à ce moment de l’histoire à Cuiry.

Ce sera tout pour ce jour. A vous de découvrir encore d’autres signes et de me le faire savoir, de me poser des questions issues de votre observation. Je vous mets sur la voie : ce ne sera pas utile d’entrer dans l’église -bien que ce serait vraiment dommage de ne pas le faire, ne serait-ce que pour vérifier le bienfondé de ce que j’ai énoncé plus haut. Alors….

La prochaine note de ce blog traitera d’un moment de l’histoire de Cuiry, à cause du sens à donner aux lettres  » R et H« . A bientôt donc ! N’oubliez pas, la capacité d’observation est une qualité première à développer et vous la mettrez bien évidemment en avant dans toute forme d’étude. Suivie de réflexion et éventuellement d’une notation par le dessin et la photographie (plus rapide mais de moindre efficacité de mémorisation) elle vous guidera loin dans ‘les études’ en général. A méditer et surtout mettre en pratique dès que l’occasion s’en présentera, en fait dès que vous le voudrez.