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Jean-Jacques Rousseau à Braine

En cette année 2012 où l’on commémore le troisième centenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève (28 juin 1712) il me paraît important de signaler à nouveau son court séjour à Braine du 4 au 8 mai 1771.

Oublié l’événement fut pourtant décrit en 1930 dans l’ouvrage très documenté et joliment écrit de Maximilien Buffenoir, Sur les pas de la comtesse d’Egmont, publié par la Société archéologique de Soissons en 1930. Jean-Jacques Rousseau est alors dans sa soixantième année. Après un refuge en Suisse (1762-1765), une fuite en Angleterre (1765-1767) suivi d’un retour en France, il se trouve en 1770 à Paris où il réside en deux endroits et herborise ici ou là, parfois en compagnie de Bernard de Jussieu ou Malesherbes. Il y séjourne jusqu’en 1778 avant son ultime installation dans un pavillon proche du château d’Ermenonville où il décède le 2 juillet de la même année.

Qu’en est-il de Braine et de Rousseau en 1771 ? Le mieux, en tant que réponse, est de lire ce que l’auteur des « Confessions » raconte lui-même à la dernière page de cette œuvre renommée :

« J’ai dit la vérité. Si quelqu’un sait des choses contraires à ce que je viens d’exposer, fussent-elles mille fois prouvées, il sait des mensonges et des impostures, et s’il refuse de les approfondir et de les éclaircir avec moi tandis que je suis en vie il n’aime ni la justice ni la vérité. Pour moi je le déclare hautement et sans crainte : quiconque, même sans avoir lu mes écrits, examinera par ses propres yeux mon naturel, mon caractère, mes mœurs, mes penchants, mes plaisirs, mes habitudes et pourra me croire un malhonnête homme, est lui-même un homme à étouffer. J’achevai ainsi ma lecture [du texte des Confessions] et tout le monde se tut. Made d’Egmont fut la seule qui me parut émue ; elle tressaillit visiblement ; mais elle se remit bien vite, et garda le silence ainsi que toute la compagnie. Tel fut le fait que je tirai de cette lecture et de ma déclaration. »

Rousseau nous apprend en outre qu’il a lu ce texte devant le comte Casimir et la comtesse Sophie d’Egmont, le prince de Pignatelli ambassadeur du roi d’Espagne en France, la marquise de Mesme et le marquis de Juigné, lieutenant général des armées du roi. Entre novembre 1770 et mai 1771 il semble, selon L.–J. Courtois qu’il y ait eu quatre lectures des Confessions par leur auteur chez des hôtes illustres, dont cet épisode brainois qui nous intéresse plus spécialement. Nous avons tiré ce texte écrit par un homme tourmenté, qui se sent persécuté et qui est certainement psychologiquement malade, du tome 1 de ses œuvres complètes édité en 1969 dans la collection ‘Pléiade‘ par Bernard Gagnebin et Marcel Raymond.

Pourquoi Braine ? Sans aucun doute en raison de la culture et des relations parisiennes de ses hôtes d’Egmont-Pignatelli qui aiment à séjourner l’été dans leur château de Braine, installé dans un vaste parc baigné par les eaux de la Vesle, fort bien dessiné et entretenu, en vis-à-vis de la splendide abbatiale Saint-Yved, ensemble que surplombent de loin les ruines romantiques du château médiéval de ‘La Folie’. On sait que la comtesse avait eu l’occasion de rencontrer Rousseau chez son père puis dans les salons parisiens et également lors du séjour du roi de Suède Gustave III, prince avec lequel elle a entretenu une courte correspondance conservée à l’Université d’Upsala. De plus, si l’on en croit Madame de Necker dans ses ‘Mélanges’, Rousseau aurait été amoureux de la comtesse d’Egmont.

Qu’on imagine dès lors les salons de cette villégiature aux boiseries sculptées, le parc aux allées impeccablement binées et ratissées et le tableau presque idyllique du siècle des lumières se forme sous nos paupières mi-closes où bientôt apparaissent  le joli minois et la prestance de la jeune Sophie Septimanie. Exceptée l’architecture du château, sans grand intérêt semble-t-il, force est de constater que ce Braine d’alors et même d’aujourd’hui constitue un bourg où l’art et la culture ornent virtuellement ou réellement le quotidien, remèdes possibles bien qu’insuffisants face aux imprévisibles vicissitudes des temps.

Trois reproductions extraites du livre de Maximilien Buffenoir vont vous aider à contenir et brider votre imagination, à la rendre plus conforme à ce qui fut. Dans ce décor faites donc entrer Jean-Jacques et oubliez peut-être qu’il n’a plus que sept années de vie devant lui, et notre jeune comtesse deux seulement (+ 14 octobre 1773). Sic transit gloria mundi. Mais lisez donc et Rousseau et Buffenoir, notamment si vos pas vous mènent entre Aisne et Vesle, entre plateaux abrupts et sinueuses vallées aux confins du Soissonnais et du Laonnois, exceptionnelles terres d’Histoire.

parc de l'ancien château de Braine

 

 salon de l'ancien château de Braine

Sophie-Jeanne-Armande-Elisabeth-Septimanie de Wignerod du Plessis de Richelieu, comtesse d'Egmont

Pour connaître les séjours et déplacements de Jean-Jacques Rousseau et leur chronologie rendez-vous sur le site établi par le professeur de français à l’université de Waseda à Tokyo, M. Takuya Kobayashi, site qui comporte de nombreuses références et liens :

http://www.rousseau-chronologie.com/bibliographie.html

avec qui je me suis entretenu de Braine ainsi qu’ au sujet d’un ouvrage de botanique conservé par l’association « la Sirène » de Blainville-Crevon pour laquelle j’ai rédigé un article en 2010 : Jean-Pierre BoureuxLa botanique mise à la portée de tout le monde du Sieur et de la Dame Regnault….« La Sirène » bull. n°37, p.4-9, 2010, 76116 Blainville-Crevon. Dans cet article j’utilise partiellement la recherche de cet auteur :

Takuya Kobayashi, « L’Encyclopédie et Rousseau : dimension botanique », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie, numéro 39 Varia, mis en ligne le 04 décembre 2008.

http://rde.revues.org/index318.html.

faites entrer Jean-Jacques Rousseau dans le salon, qu’il commence la lecture des ‘Confessions’

Jean-Jacques Rousseau, pastel du musée La Tour à Saint-Quentin

pastel des collections du Musée La Tour de Saint-Quentin, reproduit dans l'ouvrage de Lagarde et Michard, XVIIIe siècle, année 1964

Puis faites sortir le comte et ses hôtes en son jardin, lisant Rousseau :                                          LES JARDINS DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU par Pauline Prévost : “Je m’amusai quand j’y fus à orner la terrasse qu’ombrageaient déjà deux rangs de jeunes tilleuls, j’y en fis ajouter deux pour faire un cabinet de verdure ; j’y fis poser une table et des bancs de pierre ; je l’entourai de lilas, de seringa, de chèvrefeuille, j’y fis faire une belle platebande de fleurs parallèle aux deux rang d’arbres ; et cette terrasse… me servait de salle de compagnie

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, livre dixième. Cité dans : « Société internationale des Amis du Musée J.-J. Rousseau » sur le Net ici : http://rousseau-2012.net

pour enfin vous plonger dans l’ambiance des jardins de la noblesse internationale du XVIIIe siècle avec Gainsborough :

huile sur toile (227,3 x 152,4 cm) le colonel John Bullock par Thomas Gainsborough (1727-1788). Vente Sotheby's, juillet 2002, cat. Sotheby's Preview, p.155

Un article de vulgarisation par le philosophe M. Roger-Pol Droit sur J.-J. Rousseau :

http://rpdroit.com/index.php?option=com_content&view=article&id=264:rousseau-eclaireur-de-notre-temps&catid=56:le-point&Itemid=96

Une page du photographe Arnaud Fiocret, qui a l’oeil juste, sait observer et rendre compte, sur Ermenonville, son parc René-Louis de Girardin et le souvenir de J.-J. Rousseau :

http://www.observation-et-imagerie.fr/portfolio/dossiers/parc_jean-jacques-rousseau_ermenonville.html

 

Nous colverts de Troyes avons l’oeil…

Ce mardi matin sous un soleil radieux de mars, quelque part dans le fameux ‘bouchon’ et donc dans le coeur historique de la cité comtale, à quelques pas de la majestueuse et bien assise cathédrale Saint-Pierre

transept sud et nef de Saint-Pierre de Troyes

nef gothique de Saint-Pierre de Troyesje déambulai l’oeil aux aguets dans l’air vif des heures matinales.

M’interrogeant sur la propreté de la ville, j’eus bientôt la réponse : les badauds craignent les amendes depuis des siècles, ils ont la propreté qui préserve leur bourse

plaque d'ordonnance de police publique en 1706« …défense à toutes personnes de faire aucune ordure… …à peine de 100 sous d’amande… »

Sans doute une amande amère ? Toutefois j’étais fixé sur ce qu’il adviendrait en cas d’irresponsabilité, et que chacun en prenne conscience.

Alors propre comme un sou neuf je me suis attardé sur les reflets, ceux des eaux, ceux des façades ; quelques-uns ont spécialement retenu mon attention rue Linard Gonthier :

reflets de colombages sur verreet désargenté en quête je vous offre le revers de la médaille, à votre bon coeur, MsieurDame

Attaché à ce quartier parcouru en tous sens dans les années 80 lors d’un stage d’habilitation au Musée des Beaux-Arts, Saint-Loup pour les intimes, j’ai prolongé mes pas vers la Préfecture et la nouvelle place de la Libération qui a fourni aux archéologues de quoi remplir leurs carnets de chantier, leurs réserves, et satisfaire leur curiosité légendaire.

En effet ce lieu a fourni nombre d’indices et objets précieux entre époques antique et médiévale. Pour infos ce sera pour vous ici :

http://www.inrap.fr/archeologie-preventive/Sites-archeologiques/p-938-Place-de-la-Liberation.htm

Laissons s’écouler ce temps d’Histoire et prenons le nôtre encore. Ce jour un couple de canards ‘colvert’, Anas platyrhynchos navigue sur le ci-devant « Saint-Jacques-aux-Nonnains ». Lui ne quitte pas la femelle d’une palme, qui cancane doucettement, devant Saint-Urbain impassible.

couple de colverts Ils viennent de quitter l’onde, se perchent à peine au-dessus. Ils ont forcément quelque chose en tête, quelque projet en vue. Mais quoi ?

Inquiet de cette soudaine ignorance j’essaie de suivre leur regard, en coin, puis tout à coup je perçois l’objet de leurs désirs, celui de leur émergence au monde aquatique qui leur ouvre des perspectives sur l’humanité que trop souvent ils côtoient sans la comprendre.

D’un coup d’un seul ils sont rassurés parce que l’innommable des canards n’existe pas, pas même dans la danse du même nom. Ils sont venus, ils ont vu et n’ont rien ni personne à vaincre, ils se suffisent dans la contemplation. En somme un peu comme nous.

sculpture de SuchetetEtais-je assez sot pour ne pas avoir saisi d’emblée leur quête, alors que le sculpteur, Auguste Suchetet (1854-1932) portait quasi un nom de palmipède, Suchetet pouvant fort bien être assimilé à un diminutif de souchet. Quoi qu’il en soit, ce « Rapt : le Triton et la Naïade » d’abord en bronze avant que l’ennemi ne l’enlève pour la fonte durant l’Occupation, maintenant dans le marbre offert par la Ville de Paris, trône sur l’onde de Troyes et nous libère momentanément de tout souci.

Venez vite dans cette ville où les petits bâteaux marchent sur l’eau et les canards sur terre, découvrez par vous-même les trésors qu’elle abrite en tant de lieux, cette face n’offrant après tout qu’un modeste aperçu des vertus de la cité.

Rapt ou le Triton et la Naïade

Quand le monstre laisse des traces ténues…

Sans doute faut-il être bon observateur pour découvrir des signes rares ou énigmatiques,  avoir la main heureuse ou encore un bon guide ; les décrypter ensuite relève de la fantaisie et de l’imaginaire confrontés à l’expérience du réel.

Ce jour-là mon guide fut mon cousin homme de lettres et de culture, ami des boucles de l’Aisne ou des Hauts crayeux peuplés d’oiseaux, Guy Féquant. Il me propose de déchiffrer un message laissé involontairement par un Allemand de passage à Barby. Je vous donne ce message :

Un mur de craie en moellons équarris et appareillés. Comme bien d’autres murs de cette région de la vallée de l’Aisne proche de Rethel, quand la pierre est craie avant que de disparaître et laisser place au bois et torchis ou encore à la brique, ici en soubassement et en mur latéral.

Je vous donne un indice supplémentaire par agrandissement et détail centré sur notre propos :

traces de chenille de char sur craieCette fois vous constatez des marques avec trois ou quatre bandes en arc surmontées de deux profondes rayures. Si vous n’avez trouvé je vous donne la solution car l’énigme semble bien obscure : il s’agit de la morsure d’une chenille d’un monstre d’acier nommé Panzer en allemand car la tradition locale attribue en effet cette blessure de la pierre à un char allemand dont le chauffeur s’est trop rapidement et imprudemment engagé dans une ruelle étroite du village de Barby. Des anciens du village ont peut-être noté la date exacte mais puisqu’il s’agit du jour où les armées nazies ont déferlé vers le sud ou bien ont longé l’Aisne avant de la franchir il est possible de situer à quelques jours près l’évènement.

« Par Porcien, Wadimont, Fraillicourt. C’est une contrée où j’étais déjà venu en 1915. Je me souvenais de ses maisons en craie blanche, de ses portes et fenêtres si joliment bordées de lisières de briques rouges. … » (1)

En effet une âpre bataille se développe à Rethel entre les chars de Guderian et les combattants du 152 e RI pour contrôler le passage de l’Aisne, du 16 au 20 mai 1940. A l’ouest de Rethel l’Aisne était franchie le 9 juin et Barby se trouve entre Rethel et Château-Porcien en bordure d’Aisne. L’épisode du char se situe donc dans la fourchette chronologique du 20 mai au 9 juin 1940.

Immédiatement perceptible mais inexplicablement conservé dans une de ces cavités nommée creutte, un fragment de journal allemand tel que je l’ai trouvé enfoui sous quelques pierres à Paissy, puis photographié :

fragment de journal allemand du 28 mai 1940Trace infime, trace impondérable du passage d’une troupe allemande dans les creuttes de Paissy aux environs du mardi 28 mai 1940 comme il est écrit ici. Une recherche rapide m’apprend que les Allemands occupent Laon le 17 mai 1940 et que les armées françaises en recul font sauter tous les ponts sur l’Aisne le 20 mai entre Soissons et Neufchâtel-sur-Aisne. Des soldats du IIIe Reich peuvent donc être à Paissy entre le 18 mai et ce 20 mai et notre journal a été abandonné par un des leurs environ une semaine après leur entrée dans ce terroir. A moins qu’il ne s’agisse d’une arrivée un peu plus tardive encore, après notre temporaire victoire de Montcornet-Sissonne contre les divisions blindées, à l’initiative de De Gaulle et de ses chars le 24 mai. Quoi qu’il en soit ce journal est une preuve infime et insignifiante de l’Occupation, entre exode et retour des populations civiles.

Le témoignage d’Ernst Jünger, deux semaines plus tard environ, souligne encore des combats d’artillerie vers le Chemin des Dames :

« Je trace ces lignes après avoir pris une douche à la salle de bains, assis sur la terrasse, tout en sirotant des liqueurs telles que Cointreau et fine champagne, que nous avons trouvées dans le bar de notre logis. A la distance d’une petite étape à pieds, du coté du Chemin des Dames, résonne le feu des artilleries : lentes accumulations d’éclatements, semblables à des écroulements de montagnes. … » (2)

(1) Bucy-les-Pierrepont, 29 mai 1940

(2) Laon, 7 juin 1940  par :

Ernst Jünger, Jardins et routes, Plon, 1942. Ernst Jünger, combattant distingué en 1914-1918 et écrivain renommé, séjourne à Laon avec son unité la XCVIe division, du 7 au 15 juin 1940, il arrive après avoir cantonné à Gercy puis Toulis et avant de gagner Essômes-sur-Marne puis Montmirail.

Vailly-sur-Aisne a gagné en beauté classique vers 1920

Tout récemment j’ai débusqué au détour du Web un projet de construction de la mairie, de la poste et de la gare de Vailly en 1919. Doit-on regretter le choix tel qu’il fut fait et que nous connaissons aujourd’hui ou bien s’en réjouir ? Il est parfois difficile de se prononcer quand il s’agit d’art ou d’architecture mais la vue de la revue « Le Petit Proriétaire » N°1 du 20 avril 1919 m’incite à penser que l’esprit ‘restauration‘ plutôt que ‘création‘ a parfois du bon s’agissant du rapport de voisinage d’une oeuvre avec ses voisines.

revue 'le petit propriétaire'et voici ce à quoi nous avons échappé :

projet de mairie pour Vailly en 1919quant à la gare c’eût été moins critiquable mais très solennel cependant :

projet de la gare de Vailly en 1919Chacun aura son point de vue sur la question mais dans la mesure où il avait été décidé de restaurer l’église plutôt que d’en bâtir une nouvelle peut-être dans le goût ‘art déco’, il semble judicieux d’avoir fait un choix allant dans le même sens pour notre Hôtel de Ville. Bien qu’audacieux et ne manquant pas d’élan le projet de l’architecte Fournier semble bien peu adapté au centre ville d’un Vailly reconstruit sur les bases et souvent les élévations partielles des maisons de l’avant-guerre. La gare, isolée, aurait beaucoup moins choqué dans sa forme du projet. En effet Vailly n’a pas été reconstruit selon un plan urbanistique d’ensemble mais au coup par coup, selon la volonté des propriétaires privés. Dès lors le projet de l’architecte Fournier (sans doute Gabriel Fournier architecte connu qui a oeuvré dans bien des villes dont Reims et Romans entre autres) aurait implanté en centre ville une construction en opposition avec tout le voisinage qui aurait créé en permanence une rupture et un désaccord visuel violents.

Hôtel de Ville de Vailly en 1914Place de l'Hôtel de Ville de Vailly en 1914Vous constatez que l’ancien Hôtel de Ville, bâti en 1840 * à l’emplacement de la Halle au blé était enclavé dans un lot de maisons formant place, au sud et en avant de sa disposition actuelle. Vous remarquez surtout que la nouvelle mairie présente dans son élévation bien des réminiscences de l’ancienne bâtisse détruite dès le 30 octobre 1914.

Hôtel de Ville de Vailly la nuit en décembre 2011* comme en témoignait une plaque de plomb scellée dans l’un des piliers et retrouvée en 1920 par Paul Batier ; elle mentionnait la date du 30 mars 1840 comme étant celle de la pose de la première pierre de cet édifice communal.

Vailly-sur-Aisne a les jetons ! Jeanne d’Arc n’est plus de ce monde

Restons un peu dans la commémoration johannique en revenant autrement à son temps, toujours à Vailly-sur-Aisne. L’époque est très troublée, de nombreuses bandes armées pillent, violent, tuent dans le désordre d’un royaume en recherche de légitimité du pouvoir. En effet le roi de France et celui d’Angleterre prétendent chacun pouvoir le gouverner. Les deux recherchent et trouvent des alliés féodaux dans des intrigues qui vont des traités aux meurtres. Calamités sans fin pour la population amenée souvent à se réfugier temporairement dans les caves creusées sous les maisons bourgeoises de la ville ceinte d’un rempart.

Dans les caves destinées semble-t-il au stockage des vivres et du vin, peut-être parfois à celui des textiles les Vaillysiens d’alors séjournent donc plus que d’ordinaire, y mangent, y dorment. Des puits souvent mitoyens permettent le ravitaillement en eau et parfois des communications sont établies sous terre entre maisons voisines sans que l’on puisse affirmer ou vérifier la présence d’un véritable réseau, loin s’en faut.

Nous avons vérifié ces faits lors de l’installation d’une cuve à fuel dans l’une de ces caves vers la fin des années soixante. L’oeil averti de l’archéologue avait alors identifié un niveau d’incendie et un niveau d’occupation renfermant des tessons de poterie des XIVe et XVe siècles, quelques fragments de verres à boire, des crânes de moutons découpés pour en extraire la cervelle ainsi que quelques rares pièces de monnaie et jetons.

Parmi ces pièces figuraient une maille et un denier tournoi quasiment illisibles se rattachant avec certitude à la monnaie de Charles VII (1422-1461) émise vers 1436. On parvient avec peine à lire sur le denier : KAROLUS : FRANCORV : REX : et à constater la présence d’un trilobe avec 2 fleurs de lys. Ont été également trouvés deux jetons -sorte de pièce à usage de monnaie, d’échange ou de propagande souvent fabriqués dans l’Empire à Nüremberg, d’où leur appellation fréquente de « jeton de Nüremberg » et bien que d’autres ateliers de frappe aient été identifiés. Les voici en photographies et un commentaire aidera à en comprendre sinon l’usage, du moins le sens.

jeton du duc de Bourgogne Philippe-le- Bon

champ de 12 fleurs de lys autour d’un losange à quatre fleurs de lys. La légende est :  *+/VIVE*LE*ROI*VIVE*BOURGONGNE

jeton du duc de Bourgogne Philippe-le-Bon

Croix fleurdelisée cantonnée de quatre lys couronnés. La légende est :

*+/VIVE*AMANT*VIVE*AMOUR*VIVE

Nous pensons pouvoir attribuer ce jeton au duc de Bourgogne Philippe-le-Bon (1419-1467) et sans doute s’agit-il d’une forme de propagande politique en faveur du parti bourguignon. En effet des écus de ce duc ont pour légende un texte proche.

jeton à l'imitation de la monnaie de Paris navire (nef) sur l’eau (à l’imitation de la monnaie des échevins de Paris) et légende illisible ou légende volontairement incompréhensible

jeton                                9 cercles entourent un losange double avec quatre fleurs de lys, légende sans signification apparente? L’examen attentif montre que l’un des coins a glissé durant la frappe ce qui rend le centre de la pièce d’une lecture confuse.

A titre de comparaison avec la monnaie officielle d’argent nous donnons ci-dessous la photographie d’un denier tournoi de Charles VI (1380-1422) :

denier d'argent de Charles VI

Avers : Ecu de France à 3 fleurs de lys dont la légende se lit : ++KAROLVS : FRANCORV : REX [Karolus Francoru(m) Rex = Charles roi des Francs

Revers : croix pattée cantonnée de 2 felurs de lys et 2 couronnes dont la légende est :           : BENEDICTU + SIT : NOME : DNI [benedictus sit nomen Domini = béni soit le nom du Seigneur

Quelques maigres éléments donc qui mettent en lumière des années difficiles pour les habitants de notre bourgade, alors assurément une ville comme l’attestent la présence des remparts, celle de trois églises, des réglements administratifs de corporations et d’autres trop longs à développer et qui n’entrent pas dans le point de vue de ce blog. Rappelons encore que la ville était directement de la juridiction royale jusqu’en 1379 date d’un échange entre le roi et l’archevêque de Reims, le roi souhaitant gérer la ville de Mouzon en position de frontière avec l’Empire plutôt que Vailly qu’il cède alors à l’archevêque de Reims. La suite des temps indique que cet échange fut peu favorable à notre ville.

Pour clore cette note je place la signature de Jeanne d’Arc telle qu’on peut la voir dans une lettre adressée aux habitants de Reims le 16 mars 1430 depuis Sully sur Loire, lettre conservée avec deux autres puis mise en vente mais préemptée et remise à Jean Taittinger en tant que maire de Reims le 17 février 1970. Elle est depuis conservée aux Archives municipales de la Ville de Reims.  La photographie ci-dessous est extraite d’un plaquette écrite par l’abbé Jean Goy et publiée par la Direction des relations publiques de la ville de Reims en 1984.

signature de Jeanne d'Arc

Jeanne d’Arc et Vailly-sur-Aisne

Jeanne d’Arc (6 janvier 1412 – 30 mai 1431) 

            Inutile de présenter cette femme d’exception, une des personnalités les plus attachantes de l’Histoire de France, de plus le sixième centenaire de sa naissance la met en avant de la scène ces jours derniers. Quantité d’auteurs ont tenté de retracer son parcours singulier ; des metteurs en scène, des peintres et des sculpteurs, des compositeurs modèlent d’elle des portraits sans cesse renouvelés. 

            Son séjour vaillysien, assuré, se place dans le contexte de la reconnaissance de Charles VII en tant que roi légitime de France. De toute évidence la royauté s’est servie de Jeanne dans la reconquête du pays et du pouvoir. Aussitôt le sacre reçu dans la tradition à Reims le roi se rend à Corbeny et manifeste son pouvoir potentiel de guérison au prieuré Saint-Marcoul lors de la cérémonie du toucher des écrouelles’. Il touche alors les malades de la peau en leur disant : « le roi te touche, Dieu te guérit ! » 

            Le cortège royal auquel se mêlaient alors les troupes des capitaines dans la mouvance de Jeanne d’Arc se rend ensuite à Soissons avec une halte à Vailly dans l’après-midi et la nuit des 22-23 juillet 1429. Il est probable que le trajet suivi fut celui de la vallée de l’Aisne, par Pontavert, Beaurieux, Bourg et le ‘chemin du Roy’ puis la ‘ porte de la Rivière’»  (avec des variantes ce parcours est commun aux sacres des rois et l’étape vaillysienne attestée plusieurs fois). La tradition orale rapporte que Jeanne a couché dans la maison du ‘coin Thierry’, cette demeure à colombages détruite par le feu en septembre 1914 est probablement la propriété de Thierry Quatresols, bourgeois de la ville mentionné par des actes écrits. C’est une possibilité parmi d’autres : l’archevêque de Reims, seigneur de Vailly depuis 1379 après l’échange de Vailly contre Mouzon avec le roi, possédait à Vailly des immeubles sis au long du ‘passage de l’église’ et en face du ‘coin Thierry’ sur l’espace devenu parvis, dont l’hôtel de l’homme sauvage’. Tenons-nous en à la tradition non vérifiée. Peu importe du reste puisque ces immeubles sont situés dans le même espace et que, surtout, ils ont disparu aujourd’hui à cause de la Première Guerre mondiale.

maison à colombages de Vailly

Maison médiévale du XV e siècle à Vailly, gravure de Truchy, fin XIX e siècle

De Vailly le roi envoie à Laon ses hérauts et lieutenants afin de recevoir la soumission de ladite ville, ce qui fut fait. 

Lisons une chronique du temps, celle dite ‘chronique de la pucelle’ et publiée en 1859 par Vallet de Viriville : « …de ladite église [Saint-Marcoul] il print son chemin à aller en une petite ville fermée appartenant à l’archevesque de Rheims nommée Vailly qui est à quatre lieues de Soissons et aussy quatre lieues de Laon. Et les habitans de ladite ville luy fisrent pleine obeyssance et le receurent grandement bien selon leur pouvoir et se logea pour le jour luy et son ost (armée), audist pays … » 

En 1929, « l’association nationale pour la commémoration du cinquième centenaire de l’épopée de Jeanne d’Arc » organise des cérémonies dans les lieux en lien direct avec Jeanne et une plaque –modèle n° 1 dit de Domrémy- est proposée en souscription. Vailly l’adopte et illustre ainsi, avec bien d’autres villes et villages de France, un trajet cumulé historique d’environ 5000 km.

plaque commémorative de Jeanne d'Arc à Vailly apposée en 1929

plaque commémorative apposée en 1929 sur le flanc d'une chapelle nord de l'église N.-D. de Vailly

Déjà en 1909, en lien avec la béatification solennelle de Jeanne, des fêtes johanniques s’étaient déroulées à Vailly ; le général Vignier a publié dans ses « Documents et souvenirs… » les pages que le journal ‘l’Argus soissonnais’ leur avait réservées et les cartophiles connaissent la longue série de photographies alors réalisées.

1909 fêtes jeanne d'Arc Vailly

Tirage d'un négatif sur plaque de verre ; fêtes Jeanne d'Arc de 1909 à Vailly

tirage d'un négatif sur plaque de verre, Vailly, 1909, fêtes 'Jeanne d'Arc'

Statue de Jeanne d'Arc en 1909 à Vailly

statue de Jeanne d'Arc présente dans l'église de Vailly en 1909 et disparue lors de la guerre

Pour conter Jeanne sur le registre de la chansons je me souviens de ‘Jeanne d’Arc‘ de Graeme Allwright et ces jours-ci me trottent en tête, lancinantes, les paroles d’Alain Souchon sur la musique de Laurent Voulzy que ces troubadours ont lancé ‘Jeanne’et que nos compatriotes attrapent avec bonheur :

« Et je chante ma peine                                                                                                                       loin de celle que j’aime                                                                                                                        l’âme pleine de                                                                                                                                     mélancolie »

Vous pouvez l’écouter par exemple et entre autre, ici : http://www.musictory.fr/musique/Laurent+Voulzy/Jeanne

Pour en savoir plus :

Colette Beaune, Jeanne d’Arc, vérités et légendes, Perrrin, ‘Tempus’, 247 p.                            Philippe Contamine, O. Bouzy, X. Hélary, Jeanne d’Arc, Histoire et dictionnaire, Robert Laffont, ‘Bouquins’, 1214 p.

Alain Vauge, J’ai nom Jeanne la Pucelle, journal d’une courte vie, Ed. Bénévent, 2012 http://jeannedarc.monsite-orange.fr/

Soissons et la vallée de l’Aisne au temps des Celtes et Gaulois

L’exposition présentée par le Musée de Soissons et l’Institut national de recherches archéologiques préventives, associés à leurs partenaires institutionnels, intitulée : « Celtes et Gaulois, deux chemins vers l’au-delà » présente et met en scène la vie dans la vallée de l’Aisne entre 475 et 50 avant J-C., à partir de découvertes effectuées depuis environ un siècle et issues des pratiques funéraires d’antan.

Elle a lieu de décembre 2011 au 15 avril 2012 à l’Arsenal (site de l’abbaye de Saint-Jean-des-Vignes, -profitez donc de la circonstance pour traverser et admirer le remarquable réfectoire à deux travées !) du lundi au vendredi de 9h-12h et 14h-17h et les samedi, dimanche et jours fériés de 14h à 18h. Voir aussi : http://www.musee-soissons.org De plus, c’est gratuit !

façade de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons

Les pratiques de l’inhumation puis et ou de l’incinération ont laissé suffisamment d’objets de la vie courante entre les Ve et 1er siècle pour que l’on se fasse une idée de la vie des Celtes puis des Gaulois dans cette région de Picardie. Ces objets sont présentés par thèmes d’utilisation dans un parcours aisé à parcourir et comprendre. Ils sont accompagnés de frises chronologiques et de commentaires suffisants pour qu’un visiteur peu informé au départ sur le second âge du fer sorte de cette exposition avec une information concise, claire et imagée sur la période nommée « La Tène ».

Un intérêt autre de cette exposition est de mettre en scène un moment donné des pratiques de nos ancêtres par d’habiles et soignées reconstitutions. Si l’archéologue est souvent réticent devant cet exercice de rendu cela se comprend par le fait qu’il lui faut sortir alors un peu du champ usuel purement scientifique, espace mental ordinaire nécessaire à la pratique du métier pour se balader en songe dans un univers matériel recomposé et vous entraîner ainsi dans une sorte de concret à jamais insaisissable.

inhumation féminine reconstituée à Soissons

proposition de restitution de l'inhumation féminine de Bucy-le-Long par Sylvain Thouvenot et l'équipe scientifique : oser montrer par une mise en scène pour faire comprendre autrement.

Deux maquettes au 1/40e participent de la même orientation d’esprit : aider à imaginer un moment du passé que l’archéologie a permis d’identifier et de décrire. Nous présentons l’une des deux réalisées par M. Patrick Guéneau :

enclos funéraire circulaire avec fossé et palissade de pieux vers les Ve et IVe siècle avant notre ère

Pour notre part nous avons spécialement apprécié le souci documentaire de l’ensemble y compris dans l’évocation des fouilles anciennes, relayé par ces procédés de reconstitution. De plus, attiré par l’aspect ornemental des objets, nous avons perçu ici outre l’habileté technique des Celtes et Gaulois, leur originale création artistique dans la netteté des formes, une abondance de décors variés cependant ramenée à l’essentiel dans une sorte de simplification qui  rend l’émotion possible dès la perception première de l’objet. Un ‘design’ avant l’heure, comme un art ‘celtico-gaulois’ qui serait une épure géométrique ‘art déco’ issu d’un ‘art nouveau’ exubérant ainsi calmé.

Cet art, très vigoureux dans les monnaies (non présentes ici) est perceptible par exemple dans la forme des armes et de la protection ainsi que dans les décors de harnachement. Nous l’illustrons sur cette note de blog par la magnifique fibule en bronze d’Orainville à ‘la Croyère’ :

fibule de bronze d'Orainville

fibule de bronze où figurent directement ou indirectement lisibles des motifs à caractère anthropomorphe

Vous sortez donc passionné celtico-gallo-dingo. Mais vous regrettez bien sûr vos lacunes culturelles sur cette période de notre histoire soudain révélées. Qu’à cela ne tienne, les scientifiques ont prévu de vous accompagner dans l’au-delà d’avant-hier par un ouvrage d’aujourd’hui, copieux (216 pages et des centaines d’illustrations) composé d’une quinzaine de chapitres rédigés par des spécialistes et suivi du catalogue proprement dit, lui-même enrichi par 111 photographies ou planches d’objets. Il est intitulé « Celtes et Gaulois, deux chemins vers l’au-delà« , Musée de Soissons/Inrap, 2011.  Vendu sur place au prix de 25 euros vous pouvez également vous le procurer dans toute  librairie ou au Musée de Soissons.  ISBN : 2-913705-31-6

Dans l’incertitude probable de l’au-delà futur optez donc pour celui d’avant notre histoire écrite et visitez cette présentation archéologique tout à fait digne d’intérêt.

 

Léon-Henri Liévrat, Vailly-sur-Aisne et les bergers

Parmi les peintres qui ont un rapport de proximité avec Vailly-sur-Aisne, Léon-Henri Liévrat est sans doute le plus connu. Né et mort à Vailly (1854-1913) il s’installe à Paris et travaille chez un peintre sur porcelaine tout en fréquentant de temps à autre l’Ecole des Beaux-Arts où il étudie la peinture avec, parmi ses maîtres, Jean Léon Gérôme. Ses dessins et même ses peintures ont quelque affinité avec ceux de Millet ; il appartient au courant dit des ‘Naillistes’ désignant les peintres qui, pour leur déjeuner du jour, avaient pour habitude de fréquenter à crédit le restaurant du couple Nail, aubergistes à proximité de la ‘rue de Seine‘. H. Liévrat a peint beaucoup de paysages, d’arbres en fleurs présentant une touche de japonisme, des scènes champêtres et des crépuscules ou des nuits. Sa touche est précise et sensible, de même que ses traits.

J’ai choisi l’atmosphère d’un couchant de fin d’automne, un dessin de saison, une date anniversaire : 20 décembre 1904. Sous un petit format L.-H. Liévrat offre un crépuscule tout en nuances et un clin d’oeil biblique à la saison. Il s’agit presque d’une allusion tant le signe est discret. L’un des deux bergers a le bras levé et son doigt pointe quelque chose dans le ciel, que son compagnon observe de concert. Une certaine attention est nécessaire pour détecter, non un ovni, mais les rayons d’une étoile. En effet les rayons de l’étoile, -car c’est bien une étoile qui s’allume dans un ciel plombé, présentent quelque similitude avec les branches qui hérissent les troncs maigres de jeunes ormes. Presque un message crypté où seul un berger peut retrouver la brebis égarée, ou un spectateur le sens caché de la scène par ailleurs baignée d’une lumière très habilement rendue.

l'étoile des bergers

l'étoile des bergers par Henri Liévrat, dessin sur papier, 19,9 x 10,4 cm, 20 décembre 1904.

signé en bas à gauche : LH Liévrat avec son monogramme LLH entrelacé, répété timidement à droite à côté de la date : 20 déc 04.

Cette représentation de pâtres avec troupeaux est des plus fréquentes alors et l’on rencontre maints traitements de ces pastorales chez Millet ou Lhermitte pour ne citer qu’eux.

Remarques : il y a bien ici une ‘étoile des bergers‘. Cependant ceci manifeste une collusion entre les deux seuls récits évangéliques de Noël. Dans celui de Luc les bergers voient d’abord un ange de l’armée céleste qui donne son message, puis il est ensuite accompagné d’une multitude d’anges dans le ciel. Point d’étoile ici. Dans celui de Matthieu en revanche il est bien question d’une étoile qui guide les mages jusque la crèche. Dans les contes et les peintures on voit apparaître, peut-être pas avant le XVIII e siècle (je n’ai pas eu le temps de vérifier vraiment) la représentation d’une ‘étoile des bergers‘ à laquelle Henri Liévrat fut sensible. De plus on appelle aussi ‘étoile du berger‘ la planète Vénus souvent très brillante et qui apparaît la première et s’éteint la dernière dans le ciel étoilé. D’où une nouvelle occasion de confusion par rapport aux deux textes d’origine.

Dans le catalogue de vente daté samedi 11 décembre 1982 établi par la Galerie des Ventes d’Orléans pour les peintres Liévrat et Alleaume il semble que le numéro 22 corresponde à ce crayon. Dans le catalogue de la première vente daté du 16 octobre 1982 Maître Savot introduit le catalogue par une puissante évocation de notre peintre rédigée par son ami Ludovic Alleaume. Celui-ci note : « …Liévrat a fait beaucoup de soirs, de crépuscules, des nuits avec une belle lune et, chose incompréhensible : il n’y a jamais placé une étoile. Je ne puis m’expliquer cela ?… »  Et bien voici l’étoile, tellement discrète que Ludovic Alleaume ne l’a point vue !

Reste encore la date : 20 décembre. Après recherches il apparaît que ce jour l’ancienne liturgie honorait plusieurs saints dont saint Dominique de Silos (Castille), mort en 1073. Il est le patron des bergers, des prisonniers et des femmes enceintes. De plus le 20 décembre est également le jour d’entrée dans les vigiles de Noël pour les églises orthodoxes et gréco-catholiques. Je n’ai pu établir de rapports entre ces dernières et notre peintre, en revanche durant son enfance sous le Second Empire Henri Liévrat a nécessairement rencontré des bergers car la période fut très propice à l’élevage de nombreux ovins. Au long des pentes escarpées établies sur le revers de la cuesta d’Ile-de-France et tout spécialement sur celles du rebord de plateau au nord de Vailly vers ‘la Justice‘, ‘les Grands Riez‘, ‘Rouge-Maison‘ et ‘l’Abondin‘ quand elles n’étaient pas garnies de vignes, ces pentes accueillaient les ‘savarts’ parcourus par le pacage des troupeaux.

Philippe Jaccotet : « le don inattendu, d’un arbre éclairé par le soleil bas de la fin de l’automne comme quand une bougie est allumée dans une chambre qui s’assombrit ».

Raymond Genty, Les petites lumières, 1943, (trois dernières strophes ici) :                            … ….

Un air de Berlioz, quelques toiles/De Corot dans un magasin/                                       Ce sont encore des étoiles/Dans le ciel d’un noir de fusain.

Pour élever notre souffrance,/Pour que nous regardions plus haut/                          On dirait parfois/Que la France se révèle quand il le faut.

Ayons donc une foi plus vive,/Croyons en son destin plus doux/                               Pour que notre pays revive/Il faut d’abord qu’il vive en nous. 

Recueilli dans Anthologie de la Société des poètes français, tome 1, 1947.

Et pour ce qui regarde la France, espérons que la foi de Raymond Genty soit efficiente !

Oh la vache ! Autre histoire courte

Ce à quoi conduit la passion du terrain. Encore en pleine jeunesse, celle qui mène à tout, j’aidai ce jour-là mon frère aîné à étudier et relever des traces géologiques dans la haute vallée de l’Aisne. Nous avions laissé la voiture, alors une Simca 1000, à l’entrée d’une pâture, sans déceler aucune présence alentour. Au retour quelques heures plus tard nous avons eu la surprise de découvrir le troupeau encerclant notre voiture et l’une des bêtes s’intéressait de très près à son contenu. Un imperméable posé sur le siège a fait les frais de l’affaire et beaucoup de bave recouvrait le siège arrière. Ce fut donc l’objet d’une photo surprise. Surprise qui fait dire : « oh la vache » dans une expression admirative alors qu’en langue courante imagée on trouve aussi bien l’expression dans un sens péjoratif et de rejet.

Laissons là ces subtilités de langage et revisitons Rimbaud, le jeune adolescent de seize ans qui en 1870 dans un poème contenu dans ‘le cahier de Douai’ et intitulé : « les réparties de Nina«  nous emmène bucoliquement dans les prés ardennais :

…  …

« Nous regagnerons le village
Au ciel mi-noir ;
Et ça sentira le laitage
Dans l’air du soir ;

Ca sentira l’étable, pleine
De fumiers chauds,
Pleine d’un lent rythme d’haleine,
Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière ;
Et, tout là-bas,
Une vache fientera, fière,
A chaque pas  » …

Terminons avec Lepetit, non le camembert qui ne serait pas trop calembredaine avec la vache mais avec le peintre Luc Lepetit (1904-1981) et sa « rentrée du troupeau à Manneaux« . Je suis le troupeau avec Noël Coret, Autour de l’impressionnisme, Les peintres de la vallée de la Marne, La Renaissance du Livre, Tournai, 2000, p.110

peinture de Luc Lepetit

Oh les vaches ! et chèvre, et cheval, et âne

Raymond Genty et Vailly-sur-Aisne.

Dramaturge et poète Raymond Genty est né et mort à Paris (7 juin 1881-9 août 1950). Etudes secondaires à ‘Montaigne‘ et ‘Louis le Grand‘, faculté de droit. Mais ce sont littérature et poésie qui le motivent réellement et très vite il  consacre à ces muses l’essentiel de son temps libre.

En 1913 il est secrétaire de rédaction de la revue satirique ‘le Gil Blas‘ et en 1914 il est mobilisé puis blessé grièvement en novembre. Dans l’incapacité de combattre il est démobilisé et rejoint en 1916 ‘l’Odéon’ en tant que secrétaire général. De sa guerre il rédige un carnet de route édité en 1917 par Berger-Levrault :’La flamme victorieuse‘. Sa carrière littéraire d’auteur dramatique est lancée par ‘L’anniversaire, à propos à la gloire de Corneille’ joué à l’Odéon dès 1905.

Quant à son oeuvre poétique elle lui vaudra également une renommée certaine dans les années Trente et divers prix honorent ses travaux riches d’une bonne dizaine de recueils parmi lesquels « Les chansons de la Marjolaine » dont les poèmes ont tous pour cadre la bourgade et les environs de Vailly-sur-Aisne. C’est ce recueil publié en 1932 que l’Association du Patrimoine et de l’Environnement VaillysiensAPEV– a réédité en 2003 avec une préface de M. Philippe Battefort, condisciple d’école et de lycée, à qui j’emprunte quelques extraits de cette note. Toute sa vie Raymond Genty est resté particulièrement attaché à cette terre de ses ancêtres qui habitaient l’écart puis hameau de ‘Saint-Précord’ suspendu au-dessus du bourg dans les collines autrefois garnies de pampres aux origines pluri-centenaires ; refuge d’un ermite irlandais éponyme ce lieu a connu l’implantation d’une église et d’un cimetière mérovingiens.

Raymond Genty, probablement à Saint-Précord vers 1895

Raymond et son père probablement à Vailly vers 1900

Raymond Genty, 23 ans, dans l'appartement de ses parents à Paris, rue de Varennes, en 1904

Je remercie Madame Nicole Genty qui nous autorise aimablement à publier les photographies anciennes ci-dessus et qui suit de près ce qui se passe à Vailly en mémoire de son grand-père.

En ce matin du 11 novembre 2011 des enfants de l’école primaire encadrés par Mme Annie Fournier directrice et certain(e)s de ses collègues ont lu le poème « L’étoile sur le tombeau » -poème lu à l’Opéra Comique en 1922 et dit encore le 11 novembre 1923 au ‘Théâtre de l’Odéon‘.

Je vous livre ici les deux premières strophes et la dernière

« Puisque un astre luit dans la brume                                                                                         Sous l’arche immense des vainqueurs                                                                                            Il faut qu’un astre aussi s’allume                                                                                               Dans l’ombre tiède de nos coeurs.   

Onze novembre. La Victoire.                                                                                                     Quelle date dans l’avenir !                                                                                                   Allumons dans chaque mémoire
La lampe d’or du souvenir.  …/…

Et pour que celui-là sommeille                                                                                                    Celui qui nous a tout donné                                                                                                               Il faut que le souvenir veille                                                                                                        Dans votre coeur illuminé ».

lecture d'un poème de R. Genty par des enfants de Vailly

des enfants de l'Ecole de Vailly-sur-Aisne devant le Monument aux Morts

Ces enfants vont lire le poème mentionné ci-dessus. Attentifs, de gauche à droite :         Louis, Léa, Lucas, Linon et Benoît ; la photographie est de M. Didier Lalonde, qu’il en soit remercié !

Certaines activités de l’école primaire de Vailly-sur-Aisne figurent ici :

http://blogs.ac-amiens.fr/0021771p_ecole_de_vailly_sur/