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Philippe Borrell et « la main de Massiges », in memoriam

Des circulations d’idées bâtissent aléatoirement ce blog nourri de passions et d’amitiés. En ce jour du 11 novembre mettons en avant Philippe Borrell que des liens ‘aliniens’, familiaux ou de localisation géographique font émerger soudain.

La lecture du dernier bulletin (n°36, octobre 2013) publié par l’Association des Amis du Musée Alain et de Mortagne m’apprend par la plume alerte de la Présidente Catherine Guimond dans ses ‘Lectures croisées Alain-Mauriac‘ que la vie de Philippe Borrell a croisé celle de Mauriac et d’Alain avant de se terminer dans le chaos de septembre 1915 en Champagne. En quelques lignes Alain puis Mauriac donnent à lire rapidement quels faits ont lié ce jeune homme à leur parcours. En fait ces deux auteurs célèbres ont oublié par accident ou délibérément jusqu’à l’existence de notre combattant et c’est de son dernier combat qu’il va être question ici en ce jour favorable à remembrance guerrière. Vous trouverez dans le bulletin cité ci-dessus les circonstances ‘littéraires’ propres à chacun (p. 86-87).

Philippe Borrell naquit à Bordeaux le 26 janvier 1890 et fut élève du lycée de Bordeaux de 1897 à 1906 en même temps que Mauriac. Il obtient l’agrégation de philosophie en 1913 après un brillant passage à l’E.P.H.E.S.S. et   à Normale Sup où Alain l’a connu.

Survient la mobilisation et la guerre *. D’abord en Lorraine son régiment, le 146 e d’infanterie dans lequel il officie en tant que capitaine se trouve en Champagne à partir de la fin août 1915 quand débute une bataille de reconquête voulue par l’Etat Major à partir du 22 septembre. Philippe Borrell commande le 2e Bataillon, 7e compagnie à environ 15 km au nord-ouest de Sainte-Menehould, à proximité de la bordure occidentale de la sylvestre Argonne. Après une intense préparation d’artillerie, l’une des premières de cette ampleur, son bataillon est chargé de prendre des tranchées allemandes puissamment fortifiées dans une zone de collines peu élevées mais très découpées et assises en un chapelet de buttes successives en forme de doigts de main et dans un contexte de  craie propre à cette région que la pluie forte des jours précédents a rendu particulièrement glissante et gluante. Nous sommes dans ‘la main de Massiges’ devenue si tragiquement célèbre dans les communiqués officiels.

Les Journaux de Marche et d’opération (JMO) publiés désormais sur le site bien connu des spécialistes et amateurs ‘mémoire des hommes’ rendent parfaitement compte de l’âpreté des combats et de la complexité stratégique de l’affaire. Ainsi en est-il du JMO 26N695/4 du 146e RI. La bataille s’engage en effet sur un front d’environ 25 km d’ouest en est, entre Aubérive et Ville-sur-Tourbe. Le relief, bien que modéré, cache nombre de replis de terrain aux artilleurs, contre-pentes exploitées par les Allemands pour y installer des abris sûrs que l’artillerie n’a pu détruire tous.

D’abord victorieuse sur la première ligne allemande la percée française va s’arrêter sur les secondes lignes au prix de pertes importantes. Dans ce contexte saisissant d’horreurs et de bravoure mêlées le bataillon de Borrell se déporte sur sa gauche et se trouve immobilisé par les mitrailleurs et l’artillerie ennemie. Le 25 septembre 1915 Philippe, 25 ans, tombe au champ d’honneur. On ne sait exactement où, il est porté disparu tout comme ce triste soir, 25 officiers sur 29 et 528 hommes de troupe sur 2260 pour ce régiment, l’un des composants de cette attaque. Médaille militaire avec croix, voilà tout. Toute cette boucherie pour en moyenne 4 km en profondeur de terrain récupéré sur l’ennemi qui perd dans la bataille 26000 prisonniers et 140 000 blessés, tués ou disparus sur l’ensemble du front de cette bataille de Champagne.

fiche signalétique au nom de Philippe Borrell, porté disparu le 25 septembre 1915 à Massiges

liste partielle (suite sur la page suivante du journal) des officiers blessés, tués ou disparus d’après le JMO 26N695/4 du 146 RI

circonstances et raisons de l’imparfaite reconquête du 25 septembre 1915 d’après le JMO du 146 RI en Champagne

Ces lignes sont bien peu pour rappeler ces faits qui pourtant ne guérissent pas l’Homme de sa folie meurtrière quand des événements la déchaînent. Notre  héros espérait sans doute un avenir autre, probablement d’exception, vu son parcours. Il n’a eu le temps d’écrire, encore élève, qu’un court article sur la notion de pragmatisme publié en 1907 dans la Revue de Philologie ainsi qu’une étude sur Spinoza publiée en 1911 chez Bloud et Cie.

Avant de mourir il a pu voir ces ciels profondément bleus de la Champagne autrefois dite ‘pouilleuse’, souvent non cultivée encore en 1915, sauf en finage des villages et parsemée de pinèdes. Une sorte de lande de forte amplitude thermique parcourue de moutons qui à certaines heures n’est pas sans évoquer des paysages de l’Oranais. Il l’a sentie sous ses souliers cloutés depuis le Perthois de Vitry jusqu’à ces terres à outardes plus au nord où les villages exposent leurs maisons de torchis et de bois bien protégées des toitures à faible pente débordantes, lignées de tuiles ‘canal’.

tuile canal employée en Argonne

aspect d’un toit couvert de tuiles ‘canal’ ou courbes, certaines sont encore surmontées d’un nez d’appui pour la tuile supérieure, comme plusieurs exemplaires trouvés en fouilles à Vanault-le-Châtel prouvent l’existence aux XIIe-XIVe siècles.

Après guerre nombre de villages ne seront pas reconstruits, tels Tahure, Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, Perthes-les-Hurlus…

* Dans une lettre d’Alain à Elie et Florence Halévy datée du 30 septembre 1914 on lit : « Mon Borrell est blessé, convalescent à Nice« . Etat de fait qu’Alain avait du reste signalé le 28 septembre dans un courrier à Mme Salomon. Sources : Alain, correspondance avec Elie et Florence Halévy, nrf, Gallimard, 1955, p. 147 et note p. 419

Dans sa biographie d’Alain, André Sernin évoque les relations d’Alain et Borrell dans plusieurs passages et en particulier celui-ci : « L’autre ‘vétéran’ auquel Alain faisait allusion dans ses Notes de 1946, sans le nommer, est Philippe Borrell… …citation d’Alain = « Il était de tous le premier parti à la guerre, mais il n’alla pas plus loin que la bataille de l’Aisne (sic) ». la localisation est fausse dans l’esprit d’Alain en 1946 mais si le département de Massiges est bien la Marne, la rivière Aisne n’en est éloignée que de sept petits kilomètres.

André Sernin, Alain Un sage dans la cité, Robert Laffont, Paris, 1985, 478 p. Extrait p. 103

Si des lecteurs trouvent des renseignements plus précis sur cet élève d’Alain et relation de Mauriac, qu’ils veuillent bien me les communiquer.

Marcel Proust, Mme Williams sa voisine et Reims.

On a oublié que Marcel Proust qui aimait tant se coucher de bonne heure fut aussi un voisin délicat. Mais comment le savoir si ce n’est écrit quelque part et comment aurait-on deviné que cet auteur renommé ait pu écrire à une voisine du troisième étage lorsqu’il résidait 102 boulevard Haussmann à Paris ? La découverte récente de quelques lettres retrouvées et publiées chez Gallimard et disponibles à notre lecture et plaisir ce jour, comble cette lacune et pour nous Rémois nous dit l’attachement de Proust envers notre cité.

références sur la première de couverture et ISBN = 978-2-07-014224-8
septembre 2013, 86 p.

L’intérêt autre que littéraire, est que Marcel Proust donne dans une de ces lettres datable de Noël 1914 son point de vue sur la récente destruction partielle de la cathédrale suite à l’incendie provoqué par un bombardement allemand en date du 19 septembre 1914.

L’affaire a fait grand bruit et Reims devient alors le symbole de la barbarie germanique. Au reste, astucieusement, Proust assure que « le désastre de Reims, mille fois plus funeste à l’humanité que celui de Louvain – et à l’Allemagne d’abord, dont Reims à cause de Bamberg était la cathédrale préférée – n’est-il pas un crime aussi froidement conçu. »

De fait l’incendie de Reims est relaté partout dans la presse et différents supports écrits, figuré et photographié, pendant et après l’incendie. Marcel Proust analyse ensuite ce qui lui fait apprécier Reims, comparativement à Amiens, Chartres ou Paris. Il évoque également des séjours à Reims qui : « …tant que ma santé me le permet fais aux pierres de Reims des pèlerinages aussi pieusement émerveillés qu’aux pierres de Venise… »

J »aimerais trouver la trace de ces pèlerinages ! Non spécialiste de littérature ma mémoire n’a pas retenu de telles citations chez cet auteur et un rapide parcours de mes notes, une brève excursion chez des amis plus au fait ne m’apporte rien non plus. Attendons la sagacité de quelque érudit concitoyen pour expertiser l’anecdote.

Evoquant ‘le sourire de Reims‘ Proust est dans la mouvance de ce qui s’écrit en son temps ou peu avant (Emile Mâle puis André Michel en particulier) sur cette superbe cathédrale. Peut-être a-t-il lu également dans ‘Le Matin‘ en date du 21 septembre 1914 le bel article d’Albert Londres : « ils ont bombardé Reims et nous avons vu cela ! »  où l’auteur établit également des comparaisons avec les cathédrales de Chartres et Paris ? Ce n’est qu’à cause de l’incendie et du bombardement volontaire que ce sourire va devenir à jamais ‘l’Ange au sourire‘. Cela dès 1915 à la suite d’un article du New-York Times relatant l’achat d’une tête d’ange de Reims par un riche industriel américain. Non fondée l’assertion déclenche des recherches à Reims et l’architecte Max Sainsaulieu retrouve la plus grande partie de la tête qui avait été mise à l’abri sitôt l’incendie par l’abbé Thinot. Cet ange, celui de Saint-Nicaise, la tête lui tourne et tourne désormais de par le monde, parfois en voisine  de nos non moins célèbres bulles. On ne choisit pas ses voisins.

 pastel réalisé par mes soins en 1996 avant que ne se soient répandues les reconstitutions virtuelles colorées sur les monuments. Ci-dessous l’ange au sourire projeté sur la façade de la cathédrale lors de l’une de ces soirées-spectacles par ailleurs évocatrices de certaines formes du passé, même si le contenu ‘scientifique’ est laissé de côté.

l’‘Ange au sourire’ tel qu’il sourit en 2013 sur le portail latéral nord de la façade de la cathédrale Notre-Dame de Reims

Alors, amis lecteurs, si vous trouvez chez Proust une allusion à ses ‘pèlerinages de Reims’ racontés autrement qu’à sa charmante voisine, Marie Williams, je vous serais reconnaissant de me le faire savoir.

-pour en savoir plus sur « l’Ange au sourire » vous pourrez lire nos bons auteurs historiens rémois aux références multiples sur le web, parmi lesquels MM. Patrick Demouy et Yann Harlaut.

-pour fréquenter la compagnie des principaux auteurs qui ont écrit sur ou autour de Reims la lecture de : Dominique Hoizey, Reims entre les lignes, Messene, 1995, 93 p. sera une excellente approche. On complètera utilement par un article récent du même Dominique Hoizey, précis dans sa documentation autant que par son écriture,  sur son blog :  http://lechatmurr.eklablog.com/recent .                                                                                         Il y expose une correspondance peu connue entre Romain Rolland, Stephan Zweig et Emile Verhaeren au sujet de la cathédrale de Reims. A lire absolument, y compris par des historiens.

 

 

 

Salon de lecture et de méditation

Le soleil refuse de collaborer plus avant. Jusque-là il consentait à m’envoyer ses rayons lumineux dans mon repaire des jours tièdes. Mais depuis une semaine son trajet dégressif laisse dans l’ombre les deux portes qu’il osait franchir depuis le printemps. Aussi ai-je décidé de capter et d’amplifier ses derniers éclats avant fermeture automnale et hivernale.

L’un de mes alliés, Apollon lui-même, se désespère de ne plus avoir la tête échauffée et s’en agace. Quant au poisson porc-épic ou balloonfish (ou mieux encore Diodon holocanthus) indifférent jusque là, il pense désormais que cet astre d’orgueil le gonfle. Alors prenant quelque accessoire j’agis…

situation au couchant jusqu’au 25 septembre

dernière porte franchie par les rayons solaires vus depuis l’entrée en trou de serrure.
J’ai nommé le vitrail ‘paysagé’ parce que sa structure prend appui sur le paysage rocheux aperçu derrière cette entrée.

vous constatez que devant la nouvelle situation ci-dessus, celle de l’absence compensée par la lumière réfléchie, il m’est apparu nécessaire de contrer momentanément le tragique de l’affaire

avec l’aide d’un réflecteur photographique et de cet objet détourné…

éclairant d’abord mes compagnons d’infortune tel ce poisson mérovingien qui renvoie d’ordinaire ma pensée vers notre saint indigène, Rémi, né dans le village voisin de Cerny-en-Laonnois…

ou cet autre poisson, le porc-épic ou balloonfish, Diodon holocanthus, apprivoisé et chargé de me rappeler l’origine marine de toute la roche qui m’abrite

j’envoie, facétieux, les rayons de mon disque en inox sur l’icône du Christ librement inspirée de celle de N.-D. de Laon qui dessine autour de la sainte face sculptée une mandorle de lumière au-delà de l’auréole habituelle. Cela ne dérange en rien mon imagination qui continue à échanger dans ma cervelle cette image contre celle des chanoines de Laon qui ont acheté des parts de la seigneurie de Paissy au mitan du XIIIe siècle, de manière à exploiter la pierre locale pour leur plus grande gloire, avant celle de ce Dieu fait homme qui peut-être n’en demandait pas tant…

Ainsi ai-je voulu faire toute la lumière sur le début de la pénombre, ainsi ai-je osé mettre en lumière ces lueurs de l’esprit qui, de l’Antiquité à nos jours, embellissent le parcours des hommes sur terre, hommes devenus aujourd’hui quelque peu étrangers au trajet infini des sphères et des astres célestes. Que la lumière soit !

Et pour éclairer encore votre lanterne je me permets de vous offrir de l’éclairage solaire tout à fait gratuit. Eureka !

ampoule solaire allumée

Des médecins vaillysiens des XVIIIe et XIXe siècle

 

A l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine, l’Association du Patrimoine et de l’Environnement Vaillysiens (APEV) a honoré la mémoire de deux médecins qui ont marqué la vie vaillysienne autrefois.

Il s’agit de Jean-Joseph Brocard et d’Edouard Ancelet.

Le docteur Brocard selon une inscription relevée par le général Vignier, notre principal informateur sur l’histoire de notre bourg,  serait décédé à Vailly le 18 juin 1847 à 67 ans. Or l’examen des actes de l’Etat civil conservés aux Archives départementales de l’Aisne ne mentionne aucun membre de la famille Brocard au milieu du XIXe siècle à Vailly. En revanche un Jean-Joseph Brocard décédé le 18 juin 1819 à Vailly, âgé de 67 ans est inscrit dans le registre des décès de cette ville.

Après plusieurs débats au sein de notre association et compte-tenu qu’il nous est apparu que deux Jean-Joseph Brocard décédés le même jour, le même mois, au même âge est hautement improbable nous avons arrêté notre choix sur ce qui est officiellement inscrit dans un acte officiel et non sur ce qui était sensé figurer autrefois sur le monument. Mais nous n’écartons aucune piste ultérieure qui remettrait en cause notre point de vue actuel.

pose d'une plaque en mémoire du Dr Brocard à Vailly-sur-Aisne

Jean-Pierre Boureux, président de l’Apev, Mme Annick Venet, maire de Vailly, des membres du Conseil municipal et de l’Apev dévoilent une plaque de pierre sur le monument du Dr Brocard.

L’autre médecin, connu pour ses publications scientifiques au nombre d’au moins 18 dans le cours du XIXe siècle, est totalement ignoré dans la mémoire colportée du bourg. Pourquoi ? Aucune autre supposition qu’une ‘mise en quarantaine’ par le général Vignier, ou à tout le moins un oubli, ne s’est révélée. Ce qui me fait penser à un rejet est le fait que ce médecin n’avait pas la langue dans sa poche comme le soulignent ses amis venus lui rendre hommage lors de ses obsèques (propos rapportés par le journal ‘l’Argus du Soissonnais »). Il se trouve que ce médecin, républicain convaincu en était venu à s’opposer au préfet de l’Aisne et à faire preuve de combativité à une époque où il ne faisait pas bon s’opposer par l’oral ou l’écrit aux décisions du gouvernement du Second Empire, même dans sa période libérale après 1862. Ainsi notre médecin contestataire d’un certain ordre établi s’est-il momentanément retrouvé en prison à la Maison d’Arrêt de Soissons en 1866, sans que j’aie pu toutefois retrouver le mandat d’écrou. Mais l’affaire est certaine et je suppose que là réside la raison du mutisme à son endroit.

Raison suffisante à mon sens et surtout motif dérisoire par rapport aux qualités humaines et au travail de recherche scientifique effectués par ce médecin décédé à Vailly en 1891, d’où notre décision associative de lui rendre hommage en même temps que celui que nous rendons à son prédécesseur lors de la journée du Patrimoine 2013.

Vous trouverez plus de renseignements sur ces hommes sur le blog de notre association :  http://apev-vailly.info/WordPress3/monument-docteur-brocard/

ou bien sur ce blog du Voirdit en tapant : ‘Brocard’ dans le rectangle de recherche.

Observer,questionner, déduire : en route vers l’histoire de Cuiry-Housse à partir de son église.

Nous en étions restés à R et (note de blog précédente). Il ne peut s’agir de toute évidence que d’initiales. De qui ? le réflexe ordinaire de l’historien et du généalogiste est de tester les registres paroissiaux, aujourd’hui pour nombre d’entre eux accessibles en ligne. Ce que je fis sur le site des Archives départementales de l’Aisne ; les registres de Cuiry sont conservés depuis 1659, avec lacunes. Avec succès puisque je suis arrivé très vite à la conclusion que ces lettres désignent  ROBERT HENNEQUIN. Ce Robert Hennequin est seigneur du lieu au XVIe siècle. Avec le nom je tente l’exploration sur internet toujours et là, par chance, j’aboutis à un site consacré aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, ordre qui prit la suite de celui des Templiers. Cas assez rare à dire vrai, d’autant que la documentation est suffisante pour une première approche. Jugez-en :

La terre et seigneurie de Cuiry-Housse, dans le Soissonnais, fut donnée en 1627 à l’Ordre de l’Hôpital Saint-Jean-de-Jérusalem, par Robert Hennequin, seigneur du lieu.  Cette terre consistait en un beau château avec cour d’honneur et  900 arpents de terre divisés en deux fermes, dont l’une se nommait « la ferme du Cerf ».  C’était un fief où le seigneur avait la haute, moyenne et basse justice, et qui relevait directement du Roi, à cause de sa châtellenie d’Oulchy-le-Château.

L’acte de concession, qui est du 23 février 1627, porte que cette donation avait été faite par le seigneur Hennequin  «dans le désir d’être admis et reçu en la sainte et généreuse compagnie des frères de l’Hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, pour y employer sa vie à l’honneur de Dieu et de l’accroissement et exaltation de son église, et pour y consacrer une partie des biens à lui par Dieu départis»

Comme condition de cette donation, il est dit que cette terre sera érigée en commanderie, et que le donateur s’en réserve la jouissance viagère pour lui et, après sa mort, pour Robert de Boufflers, son neveu, qui serait reçu également chevalier de l’Ordre. Le chevalier de Sevigny, trésorier du commun trésor au Grand-Prieuré de France, autorisé à accepter cette donation, stipula dans l’acte que la nouvelle commanderie, après avoir été possédée  viagèrement par Robert Hennequin et son neveu, serait réunie à la dignité de ‘Bailli de la Morée’, sans pouvoir en être distraite ni séparée, à la condition que le Bailli de la Morée et ses successeurs prendraient le titre de ‘Bailli de la Morée et de Cuiry’, en mémoire du donateur. Le chevalier de Sévigny s’engageait encore, au nom de l’Ordre, à faire honorer Robert Hennequin de la grande croix de Malte, et à faire célébrer après sa mort, à perpétuité, chaque année, en l’église de Cuiry, deux obits solennels, l’un au jour du décès du donateur, et l’autre le 24 février, avec une messe tous les samedis en la chapelle de Notre-Dame de la dite église. C’est dans cette chapelle que fut inhumé plus tard Robert Hennequin.

Sources : http://www.hospitaliers-de-saint-jean-de-jerusalem.org/Commanderies-de-Malte/#thumb

Site qui tire lui-même ses sources de : Eugène Mannier, les commanderies du Grand-Prieuré de France, Paris, 1872.

Il apparaît donc que ce Robert Hennequin est le seigneur résidant à Cuiry dans un château, qu’il fit don de ses terres (environ un peu moins de 450 hectares) aux Hospitaliers après en avoir joui en viager, ainsi qu’il en fut pour son neveu.

Ce site fournit également une piste généalogique intéressante qu’il conviendrait d’explorer plus avant :

http://racineshistoire.free.fr/LGN/LGN-frameset.html

J’ai extrait de ce site la planche n°8 (auteur non mentionné) dont un Robert Hennequin. Il semble comme souvent que des attributions de lieux soient discutables car recopiés à partir de généalogies non vérifiées. Mais la présence des neveux Boufflers ne fait pas de doute quant aux liens avec notre Robert. Recherches à poursuivre par un habitant de Cuiry passionné d’histoire locale.

tableau généalogique extrait du site : « RacinesHistoire » mentionné ci-dessus

Il serait évidemment fort intéressant de localiser et le château et les fermes, dont celle du Cerf. Mais nous n’avons pas de cadastre ancien conservé aux AD 02 pour Cuiry. L’idée qui vient à l’esprit serait de placer le château immédiatement à l’est de l’église, là où subsiste de nos jours une ferme et un plan d’eau. De là le seigneur aurait pu gagner directement l’église en passant, pourquoi pas, par la porte murée de l’absidiole décrite dans la note précédente. Attendons des preuves pour décider.

Quant à l’histoire du village une recherche rapide permet d’apporter quelques précisions :

La première mention historique écrite du village se rencontre sous la forme « Curi » en 1147 dans le cartulaire de Saint-Yved de Braine. Puis « Cury » en 1383, même source.

A existé également un fief de ‘la tour de Cuiry‘, qui relevait de Pontarcy, mais où ?

En ce qui concerne le mot « housse » il désigne souvent une petite butte. On trouve une mention écrite sous la forme de « terra de houselis » en 1203 dans le cartulaire de Saint-Jean-des-Vignes ; ce fief a relevé autrefois de Pierrefonds. Il était habité et s’y trouvait également une maladrerie qui a été réunie en 1696 à celle de Château-Thierry.

Dans une histoire d’Arcy-Sainte-Restitue on lit qu’aurait existé à Cuiry après la dissolution de l’ordre des Templiers en 1312 (sous la forme de l’ordre du Mont Carmel dit aussi de Saint-Lazare de Jérusalem) une maladrerie de Cuiry dans le bois de la butte de la Housse, lieudit ‘Arcy’ et cette maladrerie aurait été réunie à celle de Château-Thierry en 1685 (léger désaccord de date ici par rapport à l’information précédente). Il faudrait évidemment pouvoir vérifier, ce que je n’ai pas encore eu le temps de concrétiser. Au reste mieux vaut chercher en hiver des vestiges en sous-bois, seule saison où ils ont quelque chance d’apparaître.

En conclusion : une bien belle piste suivie, qui à partir de l’observation fine de l’église nous a permis de déceler la présence d’une chapelle seigneuriale à usage funéraire et de désigner dans le village un certain nombre de lieux dont l’exploration reste à faire. La recherche n’est pas toujours aussi généreuse en découvertes mais quel que soit le cas de figure certains points sont accessibles à tout un chacun en suivant une méthode rationnelle et logique. Il est ensuite prudent de confier à des historiens le résultat de son enquête et de confronter les points de vue.

Observer, questionner et déduire : cas d’une église rurale à Cuiry-Housse dans l’Aisne.

Ah, si les pierres pouvaient parler …  Et bien écoutons, sait-on jamais.

Etat des lieux tel qu’il apparaît, que l’on observe depuis l’extérieur ou de l’intérieur. D’une manière générale il est avantageux de tourner autour de l’édifice pour comprendre ses volumes et leur articulation entre eux.

face sud de l'église de Cuiry-HousseEntrons :

Le plan est celui d’une croix latine avec nef, transept et chœur. On entre par une nef ouverte sur deux bas-côtés constituée de quatre arcs en plein cintre dressés sur piles rectangulaires ; le plafond de la nef est à 7,93 m du sol et celui des bas-côtés à 4,10 et 4,18 m. Trois fenêtres non symétriques éclairent chaque bas-côté. L’ensemble de la nef et des bas-côtés s’apparente par son style aux constructions locales du milieu du XIIe siècle mais sa structure non homogène indique des reprises.

Cette nef se prolonge à l’orient par un transept avec une travée de clocher central. Le croisillon nord semble avoir été édifié en même temps que la nef. Il comprend une large niche d’autel en absidiole, visible également à l’extérieur, dans laquelle une porte a été percée à une époque indéterminée, puis rebouchée.

absidiole nord du transept. La photographie suivante montre cette forme à l’extérieur.

Il est fort probable que l’église du XIIe siècle s’ornait d’un transept et chevet ainsi équipés d’autels en absidioles comme fréquemment en Soissonnais. En revanche le clocher et le croisillon sud ont été élevés au XIIIe siècle, de même que le chœur qui se pare de deux travées voûtées, la seconde est en hémicycle à six fenêtres. Ici l’observation des détails de l’architecture et de l’ornementation montre bien la différence entre le style de la nef, massif et très sobre, qui fait référence au style roman de la dernière période, et celui du choeur avec décor présent et voûtes très différentes. Cela implique une autre étape dans la construction qui permet aux historiens de l’art de déterminer des ensembles qui n’ont pas été élevés en même temps, mais qui ont été différés ou repris ultérieurement. Ainsi le décor et les nervures de la clé de voûte du choeur autorisent son rattachement au style gothique, tel qu’on peut l’observer par exemple dans les églises de Braine ou de Lesges toutes proches et qui ont pu servir de modèle ou d’inspiration aux bâtisseurs de Cuiry.

Plan de l’église de Cuiry, repris et simplifié par Nicole et J.-Pierre Boureux à partir de celui dressé par Etienne Moreau-Nélaton au début du XX° siècle

Une fois les observations préliminaires effectuées il est tout à fait conseillé de dresser un plan d’ensemble dont l’intérêt est de se poser des questions à partir des observations et éventuellement d’isoler et caractériser les périodes de construction. Ainsi apparaît nettement à l’attention du promeneur attentif une anomalie de raccord de voûtes entre transept et choeur :

on voit manifestement ici que le raccord des voûtes a manqué de finitions, on ne connaît évidemment pas la raison de ces défauts.

et encore plus clairement le transept sud détruit.

transept sud ruiné, intérieur. Photographies suivantes = extérieur et décor

On est invité à se demander à ce moment de notre analyse quand a pu être construit ce bras de transept. Au vu du dessin des baies et du décor des chapiteaux le milieu du XIIIe siècle apparaît comme plausible. Plus difficile est la réponse à une autre question qui surgit : quand eut lieu sa destruction ? Mais…

Revenons à l’intérieur. Dans le choeur saute aux yeux un autre élément très décoré qui est une porte de chapelle venant se greffer sur ce choeur et ce transept détruit. Elle utilise le volume de ce bras de transept et a servi ensuite et jusqu’à ce jour de sacristie. De toute évidence son décor, très différent du reste du choeur indique à nouveau une autre période de construction. Le spécialiste y décèle d’emblée le style de la Renaissance, dans sa mémoire visuelle il a en effet enregistré une telle plastique et de tels décors. Lui vient à l’esprit par exemple et entre autres, les clôtures de chapelles de la cathédrale de Laon

clôture de chapelle ‘Renaissance’ à Cuiry-Housse

 

une clôture de chapelle dans la nef de la cathédrale de Laon. On lit sur le médaillon central dans l’axe de la porte la date de 1572 qui est presque lisible sur l’agrandissement dans l’angle inférieur gauche de notre photographie.

Ici le sens de l’observation et son entraînement fréquent permet ce rapprochement stylistique qui laisse à penser que notre chapelle de Saint-Martin de Cuiry devrait avoir été bâtie vers cette date, tant la ressemblance est frappante entre les deux, ce qui n’est d’ailleurs pas si fréquent à ce degré de similitude. Cette chapelle au décor ciselé et extrêmement délicat dans son exécution a donc été installée en ce dernier quart du XVIe siècle et il serait parfaitement illogique de croire qu’elle ait pu être placée dans un espace détruit. Donc la destruction du transept est postérieure à cette date.

Pour l’historien du Soissonnais et Laonnois des dates habituelles de destructions conséquentes et fréquentes sont celles de la Guerre de Cent Ans, puis celles des guerres de Religion, de la Fronde et de la Guerre de Trente ans avant celles massives de la Grande Guerre. Le raisonnement précédent suggère ici Guerres de religion et/ou Fronde et Guerre de Trente Ans c’est-à-dire la fin du XVIe et la première moitié du XVIIe siècle.

Observons encore attentivement : le décor de notre porte, s’il ne porte pas de date dans son état actuel de conservation, présente pourtant un élément des plus intéressants, des lettres sculptées dans la pierre : R et H.

Lettres = Rh et RH, le H étant partiellement inclus dans le R comme il est fréquent dans la fantaisie de représentation à cette époque

Décrypter la signification de ce message en lettres n’est plus du registre de l’observation et nous évoquerons dans une seconde partie ‘historique’ (la note de blog suivante) cette nouvelle énigme à résoudre.

Y a-t-il encore autre chose à voir, à découvrir, à questionner dans cet édifice rural à notre connaissance guère étudié ? Levons donc ou baissons à nouveau les yeux. Dans la nef s’accroche, comme perdue d’y être seule, une longue barre de bois, sculptée sur ces deux faces. Les spécialistes désignent par le terme de ‘poutre de gloire‘ un support entre nef et transept ou choeur, élevé à la vue des fidèles et destiné à recevoir le plus souvent, le Christ en croix entouré de Marie et de l’apôtre bien aimé, Jean. A Cuiry ne subsiste hélas que la poutre, préférable au rien pourtant. La facture des végétaux indique une fois de plus le style de la Renaissance :

poutre de gloire, vue depuis la nef vers le choeur : pampres

vue depuis le choeur vers la nef : peut-être des feuilles de chardons

et on peut voir de semblables poutres aujourd’hui en différent lieux et notamment en Champagne du sud (par exemple à Ambrières et Charmont-sous-Barbuise, selon les fluctuations de ma mémoire mouvante).

Mais élevons encore le regard sinon nos prières. Une croix en fer forgé attire l’oeil. Observons de plus près.

Au-dessus du socle de la croix est riveté un petit panneau ajouré. Les jours affichent :  » 1713″ comme vous le constatez sur l’assemblage ci-dessous mais que vous auriez pu découvrir par vous même :

des trous bien bavards !

Il est bien probable que cette poutre ait été surmontée au XVIIIe siècle d’un ensemble en fer forgé alors très à la mode.

Baissons les yeux. Ailleurs dans l’église un bénitier encastré, un piedouche reflètent toujours le goût de la Renaissance (serait-il toutefois un peu plus récent ?). Dans un angle une cuve baptismale semble appartenir à la fin du gothique, peut-être au XIVe siècle, sinon au XVe.

Remarquons au passage que cet angelot a un air de famille avec celui de la clôture de chapelle mais peut-être plutôt cousin que frère ?  :

L’oeil vif, la récolte est abondante. Est-ce tout ? Pas encore. Comme le ramasseur d’oeufs de Pâques que vous fûtes, cherchez encore !

C’est là. Encastrée dans une pile de la nef une plaque porte de curieux signes, des lettres du temps jadis à n’en pas douter. J’ai fait un calque, puis un dessin que voici :

qu’est-il écrit ?

Cy devant gist honorable / homme Hierosme Le Vasseur / laboureur demeurant à Cuiry qui décéda le XVIIIe mars de l’an mil Vc LVIII et honeste femme [….] […des] femme dudict Le Vasseur qui décéda le IIIIe jour de janvier / mil Vc […]. Priez Dieu pour leurs ames [.]

Texte établi par l’auteur de cette note dans une transcription qui ne tient pas compte des abréviations d’époque. La lecture est rendue particulièrement difficile par des remontées de sels minéraux en bordure de lettres qui forment un calcin.

Nous sommes dans la seconde moitié du XVIe siècle (1558 et ?). Incontestablement il y eut de la richesse à ce moment de l’histoire à Cuiry.

Ce sera tout pour ce jour. A vous de découvrir encore d’autres signes et de me le faire savoir, de me poser des questions issues de votre observation. Je vous mets sur la voie : ce ne sera pas utile d’entrer dans l’église -bien que ce serait vraiment dommage de ne pas le faire, ne serait-ce que pour vérifier le bienfondé de ce que j’ai énoncé plus haut. Alors….

La prochaine note de ce blog traitera d’un moment de l’histoire de Cuiry, à cause du sens à donner aux lettres  » R et H« . A bientôt donc ! N’oubliez pas, la capacité d’observation est une qualité première à développer et vous la mettrez bien évidemment en avant dans toute forme d’étude. Suivie de réflexion et éventuellement d’une notation par le dessin et la photographie (plus rapide mais de moindre efficacité de mémorisation) elle vous guidera loin dans ‘les études’ en général. A méditer et surtout mettre en pratique dès que l’occasion s’en présentera, en fait dès que vous le voudrez.

Guerre aérienne dans les buddleias

Le gros porteur maintient sa suprématie dans les airs, de plus il est puissamment armé. Par chance pour ses proies il semble ne pas les détecter de loin. Dans un bruit soutenu de bi-moteurs à hélices il sillonne l’espace de cônes en cônes, sans programmation de vol arrêtée. La proie touchée il tente de s’en emparer mais le plus souvent c’est l’échec. Toutefois quelques agressions font mouche. Le frelon (Vespa crabro), car c’est de lui qu’il s’agit, notre frelon indigène et non l’asiatique en cours d’expansion sur le territoire, tombe alors au sol avec sa proie. Un coup de dard venimeux probable et l’ennemi est hors de combat instantanément. Commence alors le dépeçage. Les ailes sont découpées à leur point d’attache et finissent dans l’herbe, ce qui signale d’ailleurs à l’observateur averti la fréquence et le nombre approximatif des prises.

un frelon découpe les ailes d'un papillon

Dans un second temps le frelon gagne une position perchée, de préférence au sol enherbé qui le dérange dans ses manoeuvres , emporte avec lui le corps sans tête et sans ailes du papillon, c’est-à-dire le thorax et l’abdomen. Accroché à son support le frelon broie et aspire alors les entrailles du lépidoptère à grande vitesse, la scène entière se déroulant sur un temps d’environ trois à cinq minutes, selon dérangements ou obstacles imprévus :

Ne reste plus au final qu’une aile perdue d’un aéronef bien inoffensif qui n’a nullement la maîtrise des airs et ne dispose que de la fuite pour échapper à l’ennemi.

aile de petit tortue tombée après le dépeçage par le frelonIci une aile de Petite tortue, fragment dérisoire de ce combat aérien discret qui se déroule sous nos yeux chaque jour d’été. Encore faut-il que la tour de contrôle soit aux aguets.

Pour ce qui est du gros porteur il affectionne certains endroits pour établir son nid dans lequel les larves attendent leur repas que l’insecte adulte leur apporte sous la forme d’une bouillie obtenue comme on vient de voir et régurgitée. En général il construit dans un arbre creux, une cavité, plus rarement un grenier. Son nid est très fibreux, composé à partir d’écorces de bois triturées ; il ne comporte pas de cellulose de papiers divers comme celui de la guêpe commune. Lors de nos campagnes de fouilles je me chargeais de détruire les amorces de nid que les frelons prenaient plaisir à accrocher sur la toile de nos abris ‘marabout’ en épaisse toile odorante, comme on peut le constater ci-dessous :

On peut voir que la ‘maternité’ du frelon comprend un premier niveau et qu’un second étage vient d’être ajouté, il ne compte encore que quelques cellules. Regardez au fond des cellules supérieures : des oeufs sont visibles au fond de chacune.

Au bout de quelques semaines les larves bien nourries  ferment leurs cellules et plusieurs jours plus tard l’insecte adulte grignote le couvercle et s’échappe alors du nid petit à petit pour mener sa vie de frelon. Des femelles passeront l’hiver dans un abri et au printemps le cycle de vie reprendra garnissant l’espace de ces aéronefs que l’on craint à juste titre et bien que leur piqûre ‘ordinaire’ ne soit pas plus dangereuse que celle d’une guêpe. L’insecte est un grand prédateur de proies diverses et a son utilité. On peut cependant ne pas avoir envie de voisiner trop près de ces terrains d’aviation quand ils sont trop fréquentés.

J’ai noté, lorsque j’étais apiculteur amateur, le manège des frelons devant le trou de vol de mes ruches. Le frelon faisait du surplace devant la ruche et parvenait à attraper quelques abeilles en vol à la sortie de la ruche et à les tuer et dépecer comme on vient de voir. Je signale ce fait parce qu’aujourd’hui on considère que le frelon asiatique s’en prend à nos ruches mais la manoeuvre que j’ai observée à maintes reprises indique que notre frelon indigène pratique parfois de même.

Sens trompeurs et chenille du grand sphinx de la vigne : Deilephila elpenor

L’habitude devenue seconde nature nous fait voir les choses d’abord en fonction de l’idée que l’on a d’elles. Ainsi quelque chose qui remue et présente apparemment une tête et une queue montrera aussi des yeux si une forme proche les évoque. On ne cherche pas en premier lieu à interpréter différemment ce qui s’est proposé d’emblée à notre entendement.

Prenons l’exemple suivant : vous marchez dans un sentier herbeux et tout d’un coup votre regard est attiré par un masque étrange. Vous vous approchez et évidemment deux yeux vous observent, de plus près ils sont même quatre et voici ce que cela donne, une fois la scène capturée dans la mémoire numérique de votre appareil photographique qui ne fait qu’enregistrer de manière neutre ce que vous avez cru voir :

chenille du Grand sphinx de la vigneQuel être étrange peut bien m’observer ainsi ?

Alors intrigué vous attendez que cela remue, s’agite, tourne la tête…. au bout de quelques courtes minutes de patience, vous y voilà :

chenille du Grand sphinx de la vigneQuelle différence entre la première et la seconde photographie ? Ce que vous aviez perçu comme une tête avec des yeux est une pure illusion plus ou moins déclenchée par une analogie de forme et -un pas est vite franchi, de fonction. Le cliché du dessous vous le montre clairement : la tête est là, allongée au bout d’un cou tout droit sorti de la forme précédente qui était donc un leurre. La troisième photo vous permet de distinguer la chenille entière dont la queue est surmontée d’une sorte de petite corne comme il  est fréquent dans la famille des papillons nocturnes sphingidae.

Comment la chenille s’y prend-elle ? Elle rentre tout simplement la tête dans les sections immédiatement en arrière de sa tête qui de la sorte enrobent cette tête, gonflent et font apparaître les quatre ocelles qui présentent une analogie avec des sortes d’yeux comme vous avez pensé voir au départ. La chenille procède ainsi quand elle est perturbée, elle veut se protéger d’un prédateur éventuel qui raisonne moins que l’homme mais saura néanmoins associer la forme oeil à un signal de danger. L’homme ne devrait en principe pas réagir de la même manière mais avant d’observer finement et de raisonner il est abusé, tant par l’habitude que par la bête. La chenille pouvant se dresser et agiter neerveusement cette fausse tête les entomologistes du passé l’ont nommée sphinx par renvoi plus ou moins suggestif avec l’animal mythique mi-homme (ou femme) et mi-lion.

Le papillon qui sortira de la chrysalide issue de la chenille est le grand sphinx de la vigne, un joli insecte aux colorations rosées et finement pourprées. On peut le rencontrer à la tombée du jour virevoltant autour du chèvrefeuille par exemple. Sa chenille se nourrit essentiellement des feuilles des épilobes, de la vigne et de quelques autres plantes herbacées.

Le sujet ci-dessous a été photographié en diapositive dans un marais au nord de l’Argonne, à son réveil lors d’une matinée fraîche et humide. Le scan et l’agrandissement font ressortir par trop le grain de la diapo mais cela vous permet néanmoins d’avoir une représentation acceptable de l’espèce, dessus et dessous, avant que je ne photographie quand l’occasion s’en présentera un sujet dans la nature avec un appareil numérique.

Ce blog qui sans cesse fait l’éloge de l’observation met en garde ici contre l’habitude, contre les sens trompeurs. Le mythe du sphinx et plus encore celui de la caverne mis en scène par Platon sont des figures de la pensée dont il est précieux de temps à autre de revisiter les reflets pour ne pas être abusés à un moment de l’histoire des hommes où les écrans nous submergent d’images, de mots et d’animations, quand les sons sont également à portée de clavier. L’avantage de l’observation directe dans la nature est ici évident par rapport au virtuel : l’attente est telle que la réflexion et le secours mémoriel sont convoqués et par suite l’égarement s’en trouve limité.

 

Avec Piero di Cosimo les amours sont dans le pré, allons voir !

Sur la jambe droite de Vénus une Ecaille chinée (Euplagia quadripunctata) ou Callimorphe [en grec = belle forme], papillon tant diurne que nocturne, s’est posée. Un mignon lapin blanc renifle ses belles formes alanguies, des colombes se bécotent et Cupidon, fils de Vénus semble regarder l’astre solaire. Vénus songeuse, le regard vague, est éveillée, le jour s’est levé, la scène est paisible maintenant et des putti jouent tandis que dans le lointain des personnages s’affairent. Il fait beau. A droite cependant -je l’oubliai celui-là, endormi, détendu et appuyé sur un coussin moelleux : un homme. Sans aucun doute il est venu, a plus que vu, a vaincu. Toujours est-il qu’il dort, savourant en songe l’instant d’avant, essentiel moment de l’inceste avant le coup de filet de Vulcain, mari trompé qui va livrer aux dieux persifleurs de l’Olympe les protagonistes captifs de ses rets. Vous pensez bien qu’ils ne vont pas garder pour eux cette affriolante nouvelle. Hilares comme dieux taquins ou larrons en foire ils diffusent l’affaire comme un scoop.

C’est presque tout ce que j’ai à vous rapporter à partir de ce que je vois sur le panneau peint mais il est opportun de mentionner des éléments d’armure disposés par le peintre ici et là : celle de Mars car c’est bien lui le coupable, ainsi désigné, montré du doigt par Cupidon et de ses yeux par le soleil, l’un de ses attributs. De plus une mouche non visible à l’échelle de cette reproduction figure également près du visage de Mars. Pour aller plus avant dans l’interprétation il serait nécessaire de connaître, entre autres, le nom donné à ce papillon dans les années 1500 et savoir quelles vertus on lui attribuait.

La peinture est conservée à la Gemälde Galerie de Berlin, la voici :

Vénus, Mars et l'Amour par Pietro di Cosimo

( je place ici ces images capturées sur le web sans que j’aie pu trouver une référence assurée de leur origine sur la toile, ce que d’habitude je ne fais jamais)

Mais, allez-vous questionner avec raison, pourquoi Piero di Cosimo, en Toscane, au début du XVIe siècle, a-t-il peint ces curieux détails sur cette oeuvre devenue un classique des mises en scènes mythologiques si prisées alors des grands du monde, quitte à éloigner momentanément le commanditaire et ses amis, qui intrigués s’approchent de ces détails et risquent ainsi de détacher leurs pensées devenues vagabondes du sujet principal ? Et bien, à regret, je ne peux vous donner de réponse satisfaisante, renvoyant malicieusement votre question vers, par exemple, les ‘installations’ à la Koons Jeff au beau milieu de la ‘Galerie des glaces’ du non moins célèbre palais de Versailles, autre demeure des dieux.

Cependant, Daniel Arasse dans son essai Le Détail, pour une histoire rapprochée de la peinture, (1992) nous apporte beaucoup de pistes quant à l’interprétation de la peinture singulière de Piero di Cosimo, notamment quand elle satisfait aux exigences hélas peu documentées des commanditaires. Mais il n’a pas trouvé d’explications quant à la présence du papillon dont il est question ci-après.

Alors dans l’impossibilité de satisfaire votre curiosité envers l’art de Piero di Cosimo et son besoin de bavarder par le menu, je ne vais pas cependant vous quitter sans vous proposer d’admirer une scène de la nature photographiée ce premier juillet 2013, hot spot s’il en fut de cet imprévisible été. En effet, en plein midi zénital je m’en fus quérir un frais flacon dans une cave éloignée d’une vingtaine de mètres de notre séjour, et soudain, dans cette action mon regard de si lointain putti ayant moins mal vieilli que d’autres mineures qualités enfantines, fut attiré par un couple aux jolies formes de callimorphes batifolant dans l’herbe jaunissante et rase de la pelouse. Du reste leurs virevoltants ébats, tels les drapeaux agités des contrôleurs de course automobile ou les armoiries blasonnées d’écus de combat et d’oriflammes de Marignan et autres lieux, ne pouvaient qu’attirer mon attention vers eux comme si Cupidon venait de décocher une flèche vers cette cible. Voyez-plutôt ! :

accouplement d'Ecailles chinéesCe serait cependant tomber dans une grave confusion anthropomorphique que de laisser croire que ce couple d’Ecailles chinées pourrait être illégitime. Ce dont je suis sûr c’est que dans leur Olympe les dieux se racontent la callimorphie extraordinaire et merveilleuse de ces scènes et mises en scènes, et qu’en paradis, François d’Assise et pourquoi pas Piéro di Cosimo exultent de joie pour la création tandis qu’en enfer proche agonisent éternellement les assassins de la biodiversité. Faute de mieux, côté justice et morale, on s’y retrouve un peu bien que ce ne soit pas là le but de cette divagation.

Quant à nos Ecailles il leur arrive bien entendu de ‘nectariser’ comme tout un chacun des butineurs, comme on voit ci-dessous l’une d’elles dans son repas en compagnie d’un Paon du Jour ; remarquez au passage les dessous orangés de cette Callimorphe, à signaler aux fabricants de lingerie.

Si l’un(e) ou l’autre de mes lecteurs venait à connaître la raison d’être de l’Ecaille chinée sur la peinture de Piero di Cosimo je serais ravi qu’il me le fasse savoir.

Pierrefonds, Caroline et ses Jules, Séverine et son Jules.

Curieux titre pour une bien étrange femme. Oubliée aujourd’hui ou seulement connue des spécialistes du mouvement social ou de l’émancipation des femmes, Caroline Rémy, née à Paris le 27 avril 1855 est parvenue par le hasard des rencontres et sa force de caractère à sortir de son milieu et à épouser diverses causes, sinon plusieurs hommes. Pierrefonds fait partie d’un temps de sa vie ; sa tombe et celle d’Adrien Guebhard apportent dans le cimetière du village une note art-déco de massive fantaisie et de force tout en invitant au questionnement.

« Séverine » = Caroline Rémy, gravure de l’album Mariani

L’album Mariani met en avant des personnalités de tous bords qui ont accepté de promouvoir l’élixir Mariani créé en 1863 par Angelo Mariani. Il contenait du vin de Bordeaux et des extraits de coca.

Fille d’un petit fonctionnaire à la Préfecture de police de Paris, née à Paris en 1855, mariée contrainte en1872 à Antoine-Henri Montrobert, homme violent qui la bat, elle s’en sépare vite bien que mère d’un petit Louis. Elle devient bientôt l’amante d’un jeune bourgeois professeur de médecine, licencié en mathématiques et en physique, Adrien Guebhard dont la famille, amie de son oncle Vuillaume, l’emploie. Elle a avec lui un fils, Roland, né à Bruxelles car la famille Guebhard rejette cette union non conforme à la normalité en cours. Lors de  son séjour wallon elle rencontre en 1879 ou début 1880 à Bruxelles celui qui va donner à sa vie une orientation politique marquée, Jules Vallès. Elle devient sa secrétaire, sa confidente et une collaboratrice de premier plan. Elle a 25 ans, lui 48 ans. Lorsque ce dernier relance en 1883 « le Cri du peuple » elle lui en procure le financement par Adrien Guebhard et en dirige avec lui les feuilles. A la mort de Vallès en 1885 elle prend la direction de ce célèbre quotidien socialiste. La même année, le divorce étant rétabli, elle épouse Adrien. En 1888 à la suite d’une opposition vive avec Jules Guesde, marxiste, elle doit quitter le journal et écrit alors quantité d’articles dans diverses revues à caractère politico-sociales. Dans ce contexte elle tombe amoureuse du journaliste Georges de Labruyère, vit avec lui jusque sa mort en 1920, année au cours de laquelle elle reprend vie commune avec Adrien Guebhard jusque la mort de ce dernier en 1924. Elle a des choix d’amitiés qui aujourd’hui surprennent, comme par exemple lorsqu’elle soutient un moment le général Boulanger ou même, rarement, des idées antisémites alors qu’elle est dreyfusarde. Féministe remarquée elle combat également pour la défense des petits et des faibles contre les puissants, en politique ou par la richesse. Ainsi se bat-elle en 1927 pour Sacco et Vanzetti et prend-elle la cause du pacifisme après la loi sur ‘l’organisation générale de la Nation sur le temps de guerre’, rejoignant alors de célèbres personnalités militantes de ce mouvement dont Alain et Jules Romains notamment.

Si vous doutez encore de la force de ce tempérament hors du commun lisez ces lignes qu’elle adresse, parmi quantité d’autres, à JulesVallès, celles-ci du 17 juillet 1883 :

« …Etoilé d’idées pour vous, étoilé de horions pour les autres ! Vivant en somnambule, vous parlez en somnambule, par interjections, par tiers de mot, par quart de syllabe. Vous croyez être très clair et vos phrase s’achèvent en dedans : vous pensez vos paroles, et elles ne sortent pas. Il en résulte pour ceux qui vous entourent une existence de clowns. … …Seulement je voudrais que vous vous rendiez compte de l’inconséquence, de la brièveté, du décousu et souvent même de l’illogisme des instructions ou des ordres que vous jetez à vos féales. » extrait de : Jules Vallès-Séverine, Correspondance, préface et notes de Lucien Scheler, EFR, 1972, p. 98-99

Et Pierrefonds dans tout cela ?

Figurent à l’état-civil de Pierrefonds des Rémy dont je n’aie pu vérifier l’éventuel lien de parenté avec notre Caroline ‘Séverine’. Toujours est-il qu’en 1896 elle quitte Paris pour s’installer dans cette paisible bourgade alors dans l’effervescence des bains et d’une certaine mode du thermalisme lancée en partie par l’impératrice et Napoléon III une trentaine d’années auparavant. Elle y loue des maisons puis en achète une, en face de la gare, qu’elle nomme « les trois marches ». Elle l’agrandit en réhaussant les ailes basses latérales, y reçoit ses nombreux amis et apprécie la compagnie de nombreux chiens.

villa 'Séverine' à Pierrefonds

La ‘villa Séverine’ en 2013 à Pierrefonds, face à la gare.

Outre cette villa, propriété privée qui ne se visite pas, demeurent encore à Pierrefonds dans le cimetière communal, la tombe d’Adrien Guebhard et, face à elle, légèrement décalée, celle de Séverine. La photographie suivante montre ces deux tombes, celle de Séverine étant contre le mur d’enceinte au nord-est du cimetière.

les deux tombes Guebhard, celle d’Adrien gris bleuté, celle de Séverine, ocre rosé

Sur la tombe de son mari Séverine a fait graver : « Il a vécu comme un sage et il est mort comme un juste »

monument funéraire de Caroline Rémy, dite Séverine, à Pierrefonds

J’ai toujours Lutté pour la Paix la Justice et la Fraternité

A côté de la tombe de son mari, à gauche vers l’ouest gît également Rosa Vignier, 1884-1932, dame de compagnie, fidèle compagne sans doute des époux Guebhard

« Rosa Vignier, 1884-1932, elle consacra sa vie à Séverine qui l’affectionnait et qui mourut dans ses bras »

Il me plaît de temps à autre de rechercher des lambeaux d’histoires humaines, des traces de l’Histoire, des fragments d’Art. Un jour peut-être mettrai-je ici ou là, aux pieds des tombes, des « Query codes » qui permettront aux promeneurs de s’informer sur tel ou tel parcours original, humaniste ou simplement attrayant ? Un jour peut-être car alors il y aura tant à écrire sur la toile que j’y laisserais ma vie. Mais d’ici là les Query codes ne seront sans doute plus de mode….